‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 29 sur 66 · E R R R U R S A C C R F, D IT E E S · texte numérisé non relu

E R R R U R S A C C R F, D IT E E S

Rappelez-vous cette belle parole de madame Beecher- Stowe : « Une pitié immense nous arrête. » Oui, à la pensée de la guerre servile (elle disait cela aux Anglais, qui alors ne l'ont pas comprise et qui ont continué à confondre la marche prudente avec l'inaction), à la pensée de la guerre servile, une pitié immense doit arrêter, pitié des blancs et pitié des noirs. Vous représentez -vous trois ou quatre millions de nègres parcourant les plantations le fer et la flamme à la main ! C'est la seule calamité peut-être qu'on puisse comparer à la calamité de l'esclavage. Ah ! ne mettons pas du sang sur les causes que nous aimons; ne déshonorons pas le drapeau de l'abolition, rappelons-nous que telle n'est pas la méthode de l'Évangile.

Si quelque chose était capable de justifier la révolte du Sud, ce seraient les soulèvements des nègres. — « Vous le voyez bien, nous dirait-on, nous combattions pour nos vies, pour l'honneur de nos filles et de nos femmes; l'affranchissement chez nous était forcément un Saint-Domingue. »

Ceux qui tiennent à l'honneur du Nord et à celui de l'abolition doivent s'attacher avant tout à ne pas autoriser un tel langage. S'il y a quelques révoltes noires, c'est inévitable peut-être, il faut du moins que la responsabilité n'en pèse pas sur les amis de la liberté. Leur œuvre à eux, et je loue M. Lincoln de l'avoir ainsi comprise, est une œuvre d'amour et de paix. Ils savent qu'organiser les insurrections de nègres, c'est

condamner cette malheureuse race à un abaissement sans remède. Les abolitions ainsi faites ne mènent jamais cà la liberté véritable ; voyez Haïti et comparezle aux îles anglaises.

Qui sait d'ailleurs si les révoltes noires n'amèneraient pas dans le Nord même une violente réaction ? Peutêtre les armées fédérales devraient-elles réprimer de leur propre main ces attentats atteignant des concitoyens, des amis, des parents. En tout cas, l'opinion du monde entier se détournerait avec horreur; au récit des massacres, nous nous mettrions à maudire la liberté. Ne savons -nou3 pas que la liberté souffre plus des fautes de ses partisans que des attaques de ses adversaires ?

Et puis un crime est un crime, il faut toujours en revenir là. A côté de cette raison de conscience, tous les arguments d'utilité pâlissent. Point de crime, à aucun prix, pour une cause sainte! Voilà notre cri. L'Amérique l'entendra.

Qu'on ne vienne pas soutenir d'ailleurs que les révoltes noires sont impossibles. Je n'ignore pas que le Sud, avec l'imprudence hâbleuse qui le caractérise, opposait naguère encore au Nord la tranquillité des nègres, se faisant une arme de la paix môme que lui a procurée la modération de M. Lincoln. Les journaux du Sud ont beaucoup parlé de bataillons noirs pleins d'ardeur et fort désireux de donner une bonne leçon aux abolitionistes.

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Et comment voulez- vous que les nègres du Sud n'aient pas beaucoup d'enthousiasme? Un esclave a les sentiments qu'on lui ordonne d'avoir, jusqu'au moment où ses sentiments véritables peuvent éclater. IN'éclateront-ils jamais? Dieu le fasse ! — Je suppose en tout cas que les habitants de la Virginie n'ont pas oublié la révolte de 1831, et Nat Turner, et ce massacre qui dura deux jours. On se souvient sans doute encore à Charleston de Denmark Vesey et de ses complices. Ceux-ci se comptaient par milliers; leur héroïque silence lassa les bourreaux; l'État entier fut en proie à la terreur. Insensés, qui s'écrient maintenant qu'il ne peut y avoir de révoltes noires!

J'ai signalé le danger d'aller trop vite, je ne nierai pas non plus le danger d'aller trop lentement.

Autant il est honorable de résister aux mesures radicales et de répudier l'appui des insurrections d'esclaves, autant il serait honteux de garder encore au fond de son cœur quelque arrière -pensée de compromis. Qu'il y ait de telles pensées dans le Nord, il serait absurde de le nier : obtenir le retour à l'Union telle qu'elle était, c'est Tidéal de quelques hommes. Heureusement leurs projets sont dépassés et répudiés poui' jamais par la conscience publique, et leur succès, s'il était un instant possible, provoquerait une réaction 4rrésistib1e.

Il ne devrait plus y avoir depuis longtemps d'enquête

à faire sur les esclaves détenus à Washington. Les précautions de langage dont on use parfois encore envers la majesté déchue de l'esclavage, le langage entortillé dont on use parfois , comme pour éviter les grands côtés du mouvement américain, ne sont pas de nature à rallier les sympathies.

Les sympathies sont des forces, les premières de toutes dans un tel conflit. Les idées simples et nettement exprimées entraînent seules. Les États-Unis ont maintenant des soldats, des vaisseaux , des munitions en abondance; ce qui leur manque trop, c'est la manifestation énergique de l'idée pour laquelle ils luttent. Leurs régiments doivent être renforcés par des idées. Il faut que personne ne puisse s'y tromper plus longtemps, ni au Nord, ni au Sud, ni en Amérique, ni en Europe. Il faut que la justice soit là. Il faut que la guerre soit aux yeux de tous une guerre sainte, « une de ces guerres, je rappelle cette parole naïve, pour lesquelles on peut prier. »

Les États-Unis ne triompheront que le jour où ils seront en règle avec Dieu, qu'on me passe l'expression. Leur cause est bonne ; elle sera meilleure, quand ils auront achevé de lavoir et de la présenter telle qu'elle est. Dieu attend ce moment. Il y a des lois infâmes à révoquer et des ignominies à effacer. On peut faire cela, sans adopter des plans d'abolition radicale et sans pousser aux insurrections de noirs. On peut faire cela et on le doit. Sinon Dieu, je le crains, se servira du

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Sud comme d'une verge, et sous une forme ou sous l'autre le châtiment durera, jusqu'à ce que les dernières traces de la vieille complicité aient été anéanties, jusqu'à ce que le Nord ait écrit quelque chose sur son drapeau.

Les souffrances et les échecs ont un rôle providentiel ici-bas. Les plaies d'Egypte continuent tant que Pharaon n'a pas consenti à la délivrance d'Israël. C'est après Bull-run qu'on a voté à Washington le premier acte considérable d'affranchissement. Ce fut après Chéronée qu'on proposa à Athènes la libération des esclaves, et l'orateur qui fit cette motion eut le droit de dire : « Ce n'est pas moi qui la propose, c'est Chéronée ^ »

Je ne suis pas de ceux qui prétendent que le Nord s'avance « à reculons » vers l'abolition de l'esclavage. J'ai soutenu, au contraire, et je crois avoir prouvé qu'il a voulu la non-extension, qu'il a accepté les chances terribles de la crise afin d'accomplir ce premier progrès, immense en lui-même et garant de tous les autres. Mais ces nouveaux progrès lui coûtent beaucoup; il n'y était pas préparé. Les partis qui coexistent dans son sein, et dont plusieurs n'acceptaient pas même le dessein primitif puisqu'ils repoussaient M. Lincoln, embarrassent encore sa marche.

1. J'emprunte ce rapprochement à l'un des derniers discours de M. Summer.

Cela devait être, et il n'y a ni à s'en étonner, ni à s'en scandaliser. Comme il faut cependant que tous les progrès s'accomplissent, les derniers aussi bien que les premiers, Dieu envoie des épreuves, ce qu'il en faut pour vaincre les résistances. Qui sait si cette affreuse guerre n'accomplit pas, dans le Sud lui-niême, une œuvre mystérieuse et profonde? Qui sait si, forcés de ménager leurs esclaves, forcés parfois de leur confier des armes, les planteurs n'apprennent pas à leur insu que ces esclaves sont des hommes et que les doctrines de M. Stephens sont des blasphèmes?

Quant au ^'ord, ce qui ne prouve que trop que ses préjugés n'ont pas tous péri, c'est que nous ne voyons pas de changement marqué dans sa conduite à l'égard des hommes libres de couleur. Où sont les Etats qui les aient admis à exercer réellement leurs droits politiques*? Où sont les églises, j'ai honte de le dire, qui aient pris d'énergiques et publiques mesures pour rétablir dans leur sein l'égalité selon l'Évangile? Où sont les manifestations de l'opinion publique dans ce sens? Où sont les meetings, les pamphlets, les articles de journaux, les sermons? Là, qu'on ne s'y trompe point, est le crime spécial du Nord, le motif persistant et en quelque mesure légitime des défiances de l'Europe. Réformer notre propre conduite, telle est la condition à remplir lorsque nous voulons corriger les vices d' autrui. Je ne dis pas qu'on n'ait rien fait, et j'aurai occasion de montrer plus loin qu'on a avancé

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un peu dans la bonne voie ; je reconnais dès à présent qu'en admettant les envoyés diplomatiques de Libéria et d'Haïti, qu'en introduisant comme ministres deux nègres à la maison blanche, M. Lincoln fera quelque chose. Toutefois, il y a mieux à faire : d'autres nègres et en grand nombre attendent que des mains généreuses, des mains patriotiques et chrétiennes, les introduisent enfin dans les églises, dans les écoles, dans les assemblées électorales, dans les voitures publiques. Une grande réforme doit s'accomplir.

11 est malaisé de se vaincre soi-même; mais l'Amérique est appelée aujourd'hui à tenter les choses malaisées. J'ai mieux aimé signaler sans ambage la grande, la vraie réforme, celle qui fermera la bouche à ses ennemis, que de m'égarer dans l'examen des vingt projets qui sont aujourd'hui à l'étude chez elle. Il y a des pétitions adressées au congrès; il y a des plans rédigés par le comité militaire ; il y a des propositions individuelles.

Le trait commun de tous ces projets, c'est l'abolition par la guerre. Les droits exceptionnels que la guerre fait naître fournissent, en effet, une occasion naturelle de surmonter certaines difficultés constitutionnelles. — Les esclaves sont une des forces du Sud (en attendant qu'ils soient un de ses embarras les plus cruels); leur présence aux champs confère au Sud cette liberté de mouvements que le Nord n'a pas

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connue Ini, ces levées d'iioinmes opérées sans inconvénient marqué pour les cultures. Pourquoi ne pas frapper l'ennemi à l'endroit où il est vulnérable?

Dès que les armées fédérales s'avancent chez les révoltés, l'inévitable question se pose : « Que feronsnous des esclaves? » Ils allluent dans les camps, ils offrent leur» services. Impossible d'ajourner jusqu'à la fin de la lutte la solution de tous ces problèmes partiels.

Or, la solution a été fouinie par un des esprits les plus élevés et les plus libéraux de l'Amérique, John Quincy Adams. — « Dès le moment, ainsi s'exprimait-il au congrès le 25 mai 1836, dès le moment où vos Étals à esclaves deviennent le théâtre de la guerre, les pouvoirs de la guerre s'étendent et le congrès peut, en particulier, fixer une indemnité pour les esclaves. »

Le 7 juin 1841, Adams, après plusieurs années de réflexion, soutenait qu'une émancipation universelle des esclaves pouvait être accomplie au moyen des pouvoirs exceptionnels qu'engendre l'état de guerre. Enfin, le ili avril 18Z|2, il s'écriait dans la chambre des représentants : « Voici la loi des nations. En temps de guerre, l'autorité militaire prend la place de toutes les institutions municipales, y compris l'esclavage. Alors, non-seulement le président des États-Unis, mais le commandant de l'armée a le pouvoir d'ordonner l'émancipation universelle des esclaves. »

Je comprends certes qu'on hétite, qu'on incline à

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trouver trop radicale cette imuiolatioii générale des droits aux pieds des généraux d'armée. Les mesures d'exception sont en général aussi dangereuses que commodes. Les définitions d'Adams, prises dans leur ensemble, peuvent être contestées. JNéanmoins il demeure évident que certains .pouvoirs sont indispensables aux commandants militaires ; ils doivent être autorisés à priver l'ennemi de ses avantages, et ce qui sert leurs opérations devient presque toujours légitime par cela seul. 'D'ailleurs, l'expérience a été faite à plusieurs reprises : le major général Gaines et plusieurs autres, depuis vingt ou trente ans, ont employé des esclaves, les ont afîranchis en vertu du seul droit de la guerre, ont soutenu que personne n'avait rien à y voir et ont été approuvés, même au temps où le Sud gouvernait les aflaires de l'Union.

Ceci, au reste, n'est qu'un moyen de résoudre des difficultés locales. Quant à la question générale de l'abolition, je suis tranquille. Quelle que soit la méthode adoptée, la transformation sociale fera son chemin. Il m'a toujours été impossible de m'inquiéter au sujet de l'esclavage. Depuis l'élection de M. Lincoln, je sais qu'il a reçu le coup de mort, et je ne suis pas de ceux qui croient tout perdu si l'on hésite ou si l'on ajourne un peu trop. Une chose est évidente : le mot Union signifiait autrefois « esclavage; » il signifie à présent « liberté. »

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' Tout est là. Que parmi ceux qui ont voté ce cJiangement et parmi ceux qui ti-availlent à l'accomplir il y en ait plusieurs, beaucoup peut-être, qui n'aient pas compris la portée de leur acte, je ne saurais en être surpris ; les révolutions les plus magnifiques de l'humanité se sont opérées ainsi. 11 est rare que les ouvriers aient pleine conscience de leur œuvre. Et qu'importe! Leur œuvre en est-elle moins grande? Si bien des gens n'ont voulu qu'à demi ce qu'ils ont fait, l' ontils moins fait pour cela?

Voici le commencement de la fin. Je n'en voudrais d'autre preuve que ce qui se passe dans les États limitrophes. Je parlais plus haut des délibérations remarquables de la législature du Missouri, je disais que les intérêts de l'esclavage y étaient encore la préoccupation dominante; eh bien, ce qui était vrai en 1861 ne serait plus aussi vrai en 1862; le mouvement des esprits est rapide. Le Kentucky avance plus vite encore : on y parle d'un bill confisquant la propriété des rebelles, « y compris les esclaves. » La convention de la Virginie occidentale, qui a formé l'État nouveau de Kanavvha, discute des plans d'émancipation progressive.

Ainsi tout marche. Ils sont bien modestes, les abolitionistes qui tremblent pour leur cause ! Ils ne savent donc pas ce que sont les forces de la vérité? Que M. Lincoln éprouve quelques hésitations, honorables dans leur principe et qui d'ailleurs ne dureront pas.

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pourquoi nous en alarmer? Les choses ici sont plus puissantes que les hommes, les situations ont plus d'importance que les programmes.

Je me sens en fonds de patience, parce que j'ai beaucoup de sécurité. Je ne parviens pas à imaginer une hypothèse, union ou séparation, victoire du Nord ou victoire du Sud, intervention ou non-intervention de l'Europe, politique résolue ou timide de M. Lincoln en matière d'esclavage; non, je ne pws me figurer une seule hypothèse qui n'aboutisse à la liberté. Il est des mouvements. irrésistibles. Ne vous arrêtez ni aux apparences, ni même aux intentions; regardez plus haut que l'homme. La justice est là; elle se fera servir par ceux qui Laiment et par ceux qui la méconnaissent, par ceux qui la comprennent «t par ceux qui ferment les veux à sa lumière.

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