CE QU'ON EUT DU FAIRE
querelle ou de la traiter avec froideur, nous l'aurions encouragée par tous les moyens. Nous n'aurions pas imaginé, au profit des. champions de l'esclavage, la théorie qui, dès le début en quelque sorte, a élevé des rebelles au caractère de belligérants. Sans nous mêler eiïectivement à la lutte, nous ne serions pas allés chercher pour nous-mêmes la situation faussé, étrange et compliquée de neutres, lorsque nous avions naturellement celle d'alliés. Pour ce qui est de la ques-, tion qui pouvait se présenter dans l'avenir, à supposer que par une série de victoires décisives le Sud ])arvînt à conquérir une place parmi les gouvernements de fait, nous n'aurions éprouvé aucun besoin de prévoir cà l'avance cette hypothèse, nous contentant de déclarer qu'une république officiellement fondée « sur la pierre angulaire de l'esclavage » était certaine, en tout cas, de ne pas obtenir un tour de faveur. • En quoi l'Europe aurait-elle manqué aux règles internationales, sises gouvernements s'étaient exprimés de la manière suivante :
« Nous ne connaissons que le président régulièrement élu. Il n'y a pour nous en Amérique qu'un seul gouvernement de droit, celui qui siège à "Washington. Quant au Sud, nous attendrons l'issue définitive de sa prise d'armes et la consolidation de son gouvernement de fait. )>
Certes, en tenant un pareil langage, on aurait amorti l'insurrection et prévenu bien des malheurs, tout en
évitant d'alfail)!!!' en rien la signllication du ni uvement intérieLir des Etats-Unis. 11 est une façon à la fuis loyale, sympathique et généreuse d'aborder les grandes diflicultés qui, plus que rien autre, est propre à les résoudre. Qu'auraient fait M. Jefferson Davis et ses amis, s'ils avaient su, su à ne pouvoir s'y méprendre, qu'ils ne pouvaient compter sur l'Europe? iS'auraient-ils pas renoncé à leurs desseins? Les auraient-ils poursuivis longtemps? Point de guerre ou une guerre très-courte, voilà ce qu'on obtenait d'emblée, par cela seul qu'on s'abstenait d'accorder au Sud une faveur exceptionnelle qui semblait en promettre beaucoup d'autres.
En même temps, on aiïermissait le Noid dans la noble voie où il venait d'entrer, le chaud courant des sympathies s'établissait entre lui et nous, le combat contre l'esclavage conservait le caractère d'une lutte pacifique et chrétienne, au lieu de prendre peut-être à la longue celui d'un acte de guerre et d'un procédé violent; lentement sans doute, mais sûrement, le progrès marqué par l'élection de M. Lincoln se complétait par des voies légales : aujourd'hui la non-extension, demain l'abolition avec indemnité dans quelques Etats mieux préparés à la liberté, plus tard les mesures plus complètes que devait rendre constitutionnellement possibles la majorité croissante des adversaires de « l'institution. » Ceux qui se sont rendu compte des misères sans nom que peuvent renfeinier
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les révoltes noires n'hésiteront pas à préférer la méthode moins rapide qui aurait prévalu selon toute apparence, si l'Europe n'avait pas encouragé le Sud. 11 y aurait eu des misères d'un autre genre, des transactions proposées, des essais de compromis; mais la puissance des principes est grande et le mouvement qui a produit l'élection de M. Lincoln n'est pas de ceux qu'on ramène en arrière. La mort de Lesclavage y est écrite en caractères éclatants, et personne ne s'y est trompé ni au Sud, ni au ^ord, ni en Amérique, ni en Europe. Supposez que M. Lincoln se fut montré très-faible et que les compromis eussent été très-honteux, il n'en est pas moins certain qu'avant La fin de ces quatre années de présidence la question aurait fait des pas décisifs. Plus de territoires abandonnés à l'esclavage, plus de conquêtes pour l'esclavage, plus d'États nouveaux affiliés au parti de l'esclavage; par la force des choses, par l'action de l'opinion publique en Europe et en Amérique, la bonne cause aurait marché, balayant devant elle les impuissantes barrières qu'on eût cherché à lui opposer.
Au lieu de cela, nous avons eu une guerre civile qui deviendra une guerre d'émancipation (il y a des moments où certaines causes dominent si bien, que tout les sert, la guerre comme la paix, les défaites comme les victoires, les obstacles comme les moyens), une guerre civile qui court le danger de précipiter outre mesure la marche du mouvement réformateur, d'affranchir plus vite et plus mal ces esclaves dont l'anVan-
chissement cléfinitif ne fait plus question. Cette guerre civile, en se prolongeant, courra risque de ruiner le Sud et le Nord, et l'Europe par-dessus le marché ; peut être substituera-t-elle l'insurrection servile aux transformations prudemment opérées par les voies légales ; peut-être substituera-t-elle la destruction sans remède de la culture du coton à l'introduction pacifique du travail libr£. En tout cas, lorsqu'elle sera terminée, elle laissera après elle un triste héritage de souvenirs amers et hostiles s' élevant entre l'Amérique et l'Europe et menaçant sans cesse d'engendrer des guerres étrangères pour faire suite aux guerres intestines. Que Dieu nous préserve d'un tel malheur! 11 est temps encore de réparer les fautes commises. Le frisson qui a parcouru le monde entier lorsqu'un messager de la reine Victoria a traversé l'autre jour l'Océan portant une dépêche pour lord Lyons, ce frisson ne sera pas oublié de sitôt. Nous avions fait fausse route; aurons-nous assez d'énergie maintenant pour adopter une direction meilleure? Se formera-t-il en Europe une opinion publique capable d'imposer sa volonté ? La réponse à cette question ne renferme pas seulement l'avenir de l'Amérique, elle contient aussi le nôtre : selon que nous aurons aidé ou desservi ce grand peuple américain à l'heure sombre de sa détresse, nous aurons en lui un ami ou un adversaire à l'heure où il aura achevé, avec nous ou malgré nous, le travail de son relèvement.