CE QU'ON EUT DU FAIRE
C'est aujourd'hui, c'est pendant cette année décisive et qui ne se retrouvera plus, qu'il s'agit de donner aux Etats-Unis des gages de notre affection pour eux, de notre chaude adhésion à la cause qu'ils défendent. Il est certains services qui, rendus à certains moments, ne s'effacent plus de la mémoire des nations; ce que la France a fait pour la fondation des Etats-Unis au xviu^ siècle, l'Europe peut le faire pour leur seconde fondation au xix®. Elle peut jeter dans le sol des deux mondes des semences impérissables de paix et de cordiale amitié.
Que de fautes nous auraient été épargnées, si nous avions adopté plus tôt ce parti ! Il me suffira d'en rappeler ici une seule. Lorsque M. Lincoln est venu nous offrir de signer la grande convention internationale de 1856, de proclamer par conséquent avec nous et comme nous ces règles protectrices du droit des neutres dont l'affaire du Trcnt vient de rappeler l'importance, nous lui avons imposé une condition qui devait changer et qui acliangé en effet sa détermination. Et pourquoi l' avons-nous fait? Parce que nous avions inventé au profit du Sud la situation de belligérants, 'parce que nous avions pris pour nous-mêmes la situation de neutres officiellement proclamés tels, parce que nous étions sortis du vrai et du simple , parce que nous nous trouvions chargés dès lors de veiller sur la légitimité menacée des corsaires de M. Jefferson Davis. Si nous étions restés dans notre position natu-
relie, si, confonnéiiient à nos sympathies et au droit des gens, nous n'avions vu en Amérique qu'un gouvernement ami aux prises avec des révoltés, nous n'aurions pas eu à refuser en quelque sorte sa signature. !Vos ports auraient été fermés, cela va sans dire, aux navires armés du Sud; il me semble que cela' n'eût pas été bien fâcheux. Et quant aux corsaires méridionaux, à supposer qu'il s'en fût présenté alors, rien ne nous eût empêché d'annoncer que, dans un intérêt d'humanité, nous étions décidés à ne pas les traiter en pirates. Le gouvernement de AYashington nous aurait compris ; je dis plus, imités.
Somme toute, nos conseils auraient eu plus de poids si nous étions demeurés puissances amies, n'ayant de relations (sauf les nécessités locales des consulats) qu'avec ce seul gouvernement des Etats-Unis dont les ministres sont ré!i;ulièrement accrédités chez nous. Alliés fidèles, nous aurions été écoulés. J'aflirme même que, dans le cas où il s'agirait quelque jour pour le gouvernement américain de se résigner à la séparation de quelques États, l'influence d'une Europe amie donnerait plus de chances à l'acceptation d'un tel sacrifice que toutes les médiations offertes par notre neutralité officielle.