‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 41 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

H est des causes pour lesquelles nous devons combattre, c'est notre lioniieur, sans trop nous préoccuper des chances de succès ou de revers. Un principe est engagé, cela nous suffit; advienne que pourra! Et c'est ainsi que s'accomplissent les grandes choses; le principe a été maintenu, et le succès est venu par-dessus le marché. Tel est le sort ([ui attend les États-Unis, si leur guerre devient toujours plus ce qu'elle n'était pas assez d'abord, une guerre de justice. Non-seulement l'opinion européenne se prononce avec une vivacité croissante ^ mais ils rencontreront dans le Sud vaincu

1. Je suis heureux de citer ici l'un des esprits les plus éminents de l'Angleterre, le grand économiste et logicien Stuart Mill. Il vient de défendre, dans un article très-remarque du Frazer's Magazine, les mêmes thèses que je soutiens ici.

LE SUD NE SERA PAS VAINCr. 347

des éléments unionistes qui faciliteront la t.iche entreprise. Outre les Allemands du Texas, outre les habitants des régio !s montagneuses, dans la Caroline du Nord, dans le Tennessee, dans la Virginie et dans l'Alabama, ils verront se retourner vers la vieille patrie tous ceux que la défaite du Sud aura désillusionnés ou aflVancliis, tous ceux que l'abolition fermement préparée aura placés en face d'un avenir nouveau.

Mais encore faut-il vaincre, et c'est sur un point contesté. Les champions du gouvernement insurrectionnel de Richmond, qui déploient tant d'activité au milieu de nous, ne se contentent pas d'affirmei' avec un aplomb imperturbable que le Sud vaincu ne reviendra jamais à l'union, ils affirment avec non moins d'aplomb que le Sud ne sera pas vaincu.

Il me serait aisé d'opposer à ces affirmations si hardies, et ([ui l'étaient bien davantage il y a deux mois, les victoires récentes de l'Union. Je n'en ferai rien. L'issue du conflit est encore dans les mains de Dieu, et je ne me sens pas le droit de dire qu'aucun désastre ne saurait survenir. Moi qui ai cru au succès quand peu de gens y croyaient, je n'ai pas cessé d'y croire à présent que peu de gens en doutent; mais le succès peut être plus ou moins lent, plus ou moins entouré de diflicultés et de revers. Je n'imiterai donc pas mes contradicteurs, j'emploierai un langage plus modeste, ^e mé sentant aucune vocation pour le rôle de projjhète, je n'aurai garde de raconter ici à l'avance les événe-

34S' ERREURS ACCREDITEES.

nients qui vont se passer. J'admire les gens qui sont si sûrs de leur fait! L'avenir n'a point d'obscurité pour eux, il en a beaucoup pour moi. Je me borne à proteste!' contre les assertions tranchantes qui n'ont que trop contiibué à égarer l'opinion de l'Europe. Mon humble thèse, la voici : la défaite du Sud est probable, le retour du Sud vaincu à l'Union est possible.

Si j'ai rangé mes propositions dans cet ordre, c'est pour aller sur-le-champ à la grande question, à celle qui préoccupe les esprits sérieux, à celle qui vaut la peine d'être débattue. Quant aux chances de la lutte, j'aurai moins de peine à montrer l'énormité des erreurs qu'on est parvenu à propager. Il me suffira de prendre la situation telle qu'elle est à l'heure où j'écris, et de la comparer aux prédictions qu'on nous avait faites. Les affirmations très-décidées et très- mensongères du passé nous éclaireront sur la valeur des affirmations nouvelles qui se produisent sans cesse. Nous n'aurons ni à les examiner en détail, ni encore moins à nous lancer nous-mêmes dans ce dangereux métier de vaticination politique ou militaire. Je cherche, on le sait, à me placer sur un terrain tel, ([ue mes observations demeurent, quelle que soit d'ailleurs la marche des affaires en Amérique. L'étude des principes ne doit pas ressemblera un livre de circonstance.

il faut se défier des nouvelles qu'on nous envoie

l.E SIU) NK SERA PAS V.VINCL'. Mil

(l'Ainéiique. Je no sais où elles ^e fabiiquent; mais, clans les moments critiques surtout et quand il s'agit de nous pousser à quelque sottise, les renseignements inexacts arrivent à la fde. Je rappellerai seulement ce qui s'est passé dans ces semaines d'angoisse où l'affaire du Trenf se traitait et où la paix du monde ainsi que le sort de l'Amérique ne semblaient plus tenir qu'à un fil.

Le télégraphe nous annonça alors coup sur coup, d'abord que la ville de New-York avait illuminé en l'honneur du capitaine Wilkes, ensuite que toutes les principales cités du Nord lui avaient accordé le droit de bourgeoisie, enfin, ce qui était plus grave, que M. Lincoln avait adressé au nouveau ministre de Suède, le comte Piper, un discours officiel annonçant presque une rupture avec l'Angleterre. On nous donnait le texte précis : a 11 est dans notre destinée de rencontrer pour la troisième fois les hostilités ouvertes, la jalousie héréditaire et les préjugés de la Grande-Bretagne... Eh bien, soit! nous soutiendrons le choc de la bataille comme des hommes libres. » Qu'importait aux auteurs de cette harangue imaginaire qu'elle dût nous arriver plus tard de Stockholm telle qu'elle avait été prononcée, c'est-à-dire aussi pacifique et aussi inoffensive que possible? Plus tard, il serait trop tard, le Nord serait attaqué et le Sud reconnu.

Les illuminations, bien entendu, n'avaient existé que dans l'imagination des correspondants de jour-

A CCREDrrRKS.

naux. Et quant aux diplômes conférant les droits de bourgeoisie, ils avaient d'autant moins été délivrés, que les droits de bourgeoisie n'existent pas aux États- Unis.

Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples. iNe nous a-t-on pas écrit que le Kentucky et le Missouri, les deux principaux limitrophes, avaient abandonné le Nord et voté leur réunion au Sud? Or, il s'agissait des votes émis dans quelques villages par quelques membres errants des législatures dissoutes. Au même moment se publiaient les relevés des votes réels, et il en résultait, pour ce ({ui concerne le Kentucky, que sur 192,656 électeurs que compte cet État, 1 76.131 avaient voté pour l'union et 16,525 seulement contre.

Plus tard, comme il s'agissait de prouver à l'Europe que les grandes opérations militaires étaient impossibles, on a gravement imprimé dans nos journaux que les armées « prenaient leurs quartiers d'hiver. » On avait ainsi quelque chance d'exciter les impatiences des centres manufacturiers et de décider l'Europe à contester le blocus. Mais j'aurais honte d'insister.

S'il n'est pas permis d'inventer de fausses nouvelles. il est bien permis de propager des prévisions mal fondées. Qui ne se trompe? Moins que personne je ne voudrais contester ce droit d'errer quelquefois: in;iis errer toujours, c'est un peu moins innocent peut-ètie.

LE SL'D NK SERA PAS VAINC T. :i.-.l

Or, voici quelques-unes des prévisions qui ont (nit grand bruit parmi nous, qui y ont été admises à l'égal de la vérité, et qu'ont remplacées depuis d'autres assertions non moins i3ien accueillies.

Le Sud, étant prêt, aimé, devait en quelques jours franchir le Potonuic, occuper les limitrophes, rallier l'ensemble des États à esclaves et dicter la paix dans les murs de la capitale. On sait ce qu'il en a été.

Le Missouri, le Kentucky, le Maryland allaient faire cause commune avec le Sud. Ils se sont rangés du côté de l'Union.

Après Bull-run, le ^ord, épouvanté, allait rendre les armes; après Lexington, les murs de Saint-Louis allaient s'ouvrir: après la destitution du général Frémont et les rapports décourageants de l'adjudant général Thomas, l'Ouest allait être témoin des triomphes rapides de l'insurrection. Les événements ont si bien pris le contre-pied de ces prophéties, qu'il est permis de ne pas s'épouvanter outre mesure en entendant les prophéties nouvelles : Il est possible que le Sud échoue dans ses attaques, mais il est lui-même inattaquable; on n'ira pas le chercher chez lui; l'armée fédérale ne saurait s'éloigner de sa base d'opération; l'argent va manquer; la séparation amiable va être signée.

La reconnaissance « prochaine » a été annoncée plus de vingt fois avec des détails circonstanciés qui ne. devaient laisser place a aucun doute. Les négociations qui allaient amener la contestation du blocus par l'Eu-

aôii IvKKia'RS ACCRRDITRRS.

rope n'ont pas été rapportées d'une façon moins précise. Le danger a été réel, je le sais; il est cependant certain que les faiseurs de pronostics n'ont pas eu jusqu'ici la main heureuse.

Le Nord était sans enthousiasme, incapable d'élan et de sacrifices ; divisé d'ailleurs, tiraillé en sens divers par les abolitionistes , les républicains et les démocrates, renfermant un grand nombre d'hommes dévoués au Sud, sollicité par ses intérêts, il allait forcer la main à M. Lincoln, dicter la paix, imposer des compromis.— L'unanimité a été entière; l'idée d'acheter la paix par des concessions faites à l'esclavage n'a cessé de céder du terrain et a fini par s'eflacer entièrement.

New-York devait se détacher du Nord et se déclarer ville libre; les grands États de l'Ouest, par d'autres motifs, ne pouvaient tarder à en faire autant; quant à la Californie, cela allait bien sans dire. — New-York, l'Ouest, la Californie sont plus attachés que jamais à l'Union.

Les émeutes des grandes villes allaient commencer; le socialisme levait déjà la tête; les ouvriers si nombreux de la Nouvelle-Angleterre, réduits à la misère la plus extrême pai' la rareté du coton, préparaient au gouvernement de Washington d'effroyables embarras. — La paix intérieure n'a pas été troublée un seul instant.

Le Congrès, irrité contre M. Lincoln, était décidé à le déposer: des mesures révolutionnaires ne tarde-

l.K SUU N !•; SKKA PAS VAIN Cf. :J5:1

raient pas à être adoptées. — La conduite du Congrès a été, du conunencernent à la lin, aussi calme que patriotique.

Le contre-coup des grandes défaites ne pouvait être sup[)orté par les populations démocratiques du Kord ; le cri de trahison allait se faire entendie, le gouvernement allait se trouver entraîné à adopter des mesures extrêmes, à décréter la peine de mort conti-e les rebelles, à déchaîner les révoltes noires. — Les grands désastres ont été supportés avec le calme que donne la force, le gouvernement n'a pas versé une goutte de sang, et il s'est attaché à prévenir les soulèvements d'esclaves.

L'aiïaire du Tirent avait été préméditée; elle devait infailliblement amener la guerre; au défaut du cabinet, la populace se chargerait de lancer la nation contre les Anglais; le mouvement serait irrésistible. — Le gouvernement n'a rien prémédité, la populace n'a rien exigé, la nation et ses chefs ont conservé l'attitude la plus digne.

Les recrutements de volontaires devaient être impossibles ; on citait des États où pas un homme ne consentait à rejoindre les drapeaux. — Six ou se[)t cent mille hommes ont rejoint, tous les États ont dépassé leur contingent; il y a tel État, l'Ohio, qui a oflert à lui seul plus de volontaires qu'on n'en demandait d'aboi'd à l'Union tout ent'ière.

H ne pouvait y avoir que des volontaires.de trois

354 ERREI'RS ACCREDITEES.

mois, une cohue indisciplinée et ridicule, sans cesse décimée par la désertion, se mutinant contre ses ofllciers, — Les volontaires d'un an, les volontaires pour toute la durée de la guerre sont seuls acceptés, la discipline fait des progrès immenses, il n'y a plus ni mutinerie ni désertion.

Les emprunts ne devaient pas trouver de souscripteurs, les taxes devaient provoquer des soulèvements, les souffrances conmierciales et industrie*lles devaient amener le Nord à composition. — Les emprunts ont été souscrits, les taxes ont été payées, les souffrances ont été supportées.

Nous ne sommes pas au bout probablement. Le papier-monnaie va fournir un texte aux déclamations; on ne se contentera pas de regretter l'emploi de ce moyen, on y vena un symptôme de mort; on nous annoncera pour demain la cessation forcée de la guerre ou pour après-demain la banqueroute. 11 va de soi, du reste, que le Sud, lui, n'esl ni épuisé ni miséi'abie, que ses emprunts se placent sans peine, que son trésor est plein, (jiieses armées sont dans l'abondance, qu'il aura autant de soldats qu'il lui plaira d'en avoir, qu'il n'accepte point de volontaires de trois ou de six mois, que son gouvernement est populaire, que l'opposition et les divisions sont inconnues chez lui, qu'en un mot il possède (je rappelle le langage qu'on nous tenait naguère) toutes les conditions du succès certain (H rai)ide!

Pourquoi donc ne réussi t-il pas? Sesall'aii'es allaient bien mieux il y a un an qu'aujourd'hui. Au début, il avait tout pour lui: ^râce à la trahison, il se trouvait en mesure d'attaquer, et le Nord ne semblait pas être en mesure de se défendre. Cependant, au premier coup de canon tiré par lui, le Nord entier se lève, il accourt, il dresse une barrière invincible entre la capitale et Gharleston. Le Sud perd alors sa première illusion.

La' bataille de Bull-run lui a fait perdre la seconde. 11 ne lui manquait, semblait-il, qu'un grand succès pour démoraliser le Nord et pour entraîner l'Eun pe. Il a eu son grand succès, et le iNord s'est trouvé devant lui plus fe rme que jamais, et l'Europe n'a pas fait un pas. Lui-même, vainqueur, mais comme efl'rayé de sa victoire, il n'a pas osé se risquer en dehors de ses positions étudiées et fortifiées à loisir. N'avoir pas marché à ce moment sui' Washington, c'est avoir rétrogradé, et beaucoup.

La troisième illusion du Sud s'est envolée le jour où ses commissaires se sont rembarques, à bord d'un vapeur anglais. Il s'était cru bien près de son but cette fois, la reconnaissance était à portée de la main et les secours du dehors allaient arriver. Déception amère ! ni reconnaissance, ni secours; loin de là, l'opinion libérale et chrétienne, la grande ennemie du Sud, se réveille de son engourdissement.

Conune les situations respectives se sont modifiées depuis un an ! Au début, le Sud était >eul armé. sfMil

ERREURS ACCREDITEES.

préparé, seul commandé, il avait trois mois d'avance; l'armée fédérale avait été dispei"sée et éloignée avec tant de soin, qu'à 1 heure des grandes anxiétés, le commandant en chef eut peine à réunir quelques soldats dans la capitale menacée; la flotte avait été si habilement démantelée, que, le !i mars 1861, quand la nouvelle administration prit le pouvoir, il n'y avait point de vaisseaux pour assuier l'exécution des lois et protéger les propriétés nationales; sur soixante et douze bâtiments de guerre qu'on por^sédait alors, le steamer Brooklyn^ de vingt-cinq canons, et le transport Relief, de deux canons, restaient seuls sous la main de M. Lincoln ; sur toute l'étendue des côtes du Sud, les forteresses fédérales avaient été abandonnées, à tel point que la plupart furent saisies dès la première heure par les insurgés, ainsi qu'un millier au moins de pièces d'artillerie ; les armes avaient été transportées dans les arsenaux du Sud, et cela sur une large échelle : plus de ceiit quinze mille fusils des meilleurs modèles avaient été envoyés dans les Etats à esclaves, et on leur avait vendu en outre deux cent cinquante mille fusils à percussion, à un prix qui ne représentait pas le quart de leur valeur réelle ; le trésor, naguère encore si riche, avait été outrageusement pillé; la trahison continuait à environner le gouvernement nouveau, pas une de ses mesures militaires qui ne fut communiquée sur-le-champ aux généraux de l'insurrectiim ; il succédait h. M. Buchanan, qui venait, par un message so-

t.E SID NE SERA l' A S V A 1 N C L". Soi

lennel, de balbutier des excuses et de lendre aussi douteux qu'il dépendait de lui le droit de défendre le fort Suniter contre les assaillants. Tel était le point de départ; l'armée du Sud s'attendait, et je le comprends, à coucher avant peu à Washington. Combien faudrat-il de semaines, de jours peut-être, poiu' mettre k la raison cette poignée d'hommes, ce président novice, ce pays divisé, cette population de fermiers et de marchands, étrangère au méiier des armes?

Nous n'en sonmies plus à nous demander, comme on le faisait alors, ^i les régiments chargés de protéger la capitale parviendraient jusque-Là et pourraient se frayer un chemin au travers des rues hostiles de Baltimore. Aujourd'hui, en déj)it de plusieurs échecs graves, de Bull-run, de Sprlngheld et de Lexington, les Etats- Unis ont repris partout l'ollénsive. Us ont une armée, ils ont une flotte ; ils occupent les principaux limitrophes; ils n'ont pas permis à la guérie de sortir de chez l'ennemi; ils ont mis le pied sur le territoire des Etats insurgés. Tandis que le Sud ne parvenait pas même à conserver dans la Virginie orientale le terrain conquis après Rull-run, tandis qu'il y perdait deux comtés et une population de quinze cent mille âmes, il recidait aussi clans la Virginie occidentale, il reculait dans le Missouri, il reculait dans le Kentucky, il voyait envahir sous ses yeux, et sans oser s'y opposer, les environs mêmes de Gharleston et de Savannah. Port- Royal dans la Caroline du Sud, l'île de Tybee dans la

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Géorgie, le fort Pickens dans la Floride, l'île des Vaisseaux dans le Mississipi, tels sont quelques-uns des points occupés. Préface redoutable des attaques plus sérieuses qui se préparent! Ce drapeau national, qu'on avait si brutalement abattu , il flotte dès à présent d'un bout à l'autre du Sud. Le Sud n'a cessé de rétrograder, le Nord n'a cessé d'avancer.

Le châtiment de Gharleston ne s'est pas fait attendre. Un an s'était à peine écoulé, et déjà la forteresse de Beaufort était reprise sur les Garoliniens, déjà les principales passes du port de Gharleston étaient fermées par un barrage destiné à duref autaut (|ue la guerre. Je ne [)arle pas de cet embrasement sinistre que les vaisseaux passant au large contemplaient avec terreui' il y a quelques mois.

L'impuissance du Sud, voilà ce que l'année écoulée vient de démontrer. La révolte a commencé dans l'orgueil, elle court risque de finir tout autrement. Tandis qu'elle n'est pas parvenue à occuper un seul pouce de terre libre, le Nord a créé une marine, discipliné patiemment une armée; il fait bien des choses déclarées impossibles : il est resté uni, il a échappé aux troubles de la rue, il a levé autant de volontaires qu'il en a voulu, il n'a pas rechei'ché l'appui que pouvaient lui prêter les soulèvements d'esclaves.

L'Europe a peu connu l'esprit de patriotisme et de sacrifice dont le Nord vient de faire preuve.

LE SUD NE SEKA PAS VAINCU. iôfl

Je me rappelle les plaisanteries qui se firent entendre parmi nous, lors([ue M. Lincoln parla de lever (juatre cent mille hommes. Ce fut bien pis lorsque le Congrès porta le chiffre à cinq cent mille. Est-ce qu'on lève ainsi un demi-million de soldats du jour au lendemain ! Est-ce qu'on improvise de telles armées!

Je ne sais pas si cela est contre les règles; mais ce ({u'on ne saurait contester aujourd'hui, c'est que les cinq cent mille hommes, je me trompe, les six cent mille et au delà, se sont présentés avec empressement; c'est que la transformation de ces volontaires en soldats s'est opérée dans une certaine mesure, en dépit d'immenses dillicultés: l'histoire rapporte peu de faits aussi extraordinaires. Il y a tel Etat, la Pensylvanie, par exemple, qui a fourni cent mille hommes, dépassant de beaucoup le chiffre du contingent qui lui était demandé.

Le mouvement qui a suivi l'attaque du fort Suinter a été vraiment magnifique; les comptoirs étaient délaissés, les fermes restaient en friche, les manufactures interrompaient leur travail; ne fallait-il pas accourir à l'appel de la patrie menacée? Du jour au lendemain, la iNauvelle-Angleterre se trouva sur pied; l'Ouest ne demeura pas en arrière; loin du théâtre de l'action, sur les lacs, dans les solitudes, on se préparait au combat. J'ajoute que le désastre de Bullrun, au lieu d'arrêter cet élan, n'a fait que lui donner plus d'ardeur.

ERREURS ACCREDITEES

Et le Nord n'a pas seulement Iburni des soldats, il a fourni aussi des matelots. Les pêcheurs du Maine et du Massachussets ont accouru par milliers au secours du gouvernement. La force principale du Nord, la marine, s'est reformée ainsi avec une rapidité merveilleuse.

Le Nord (ce pays du dollar!) n'a. pas été moins prodigue de son argent que de ses hommes. En quelques semaines, les dons patriotiques atteignaient la somme de 150 millions de francs. Les rncrchant pi^inres de New-York s'étaient distingués; en même temps qu'ils envoyaient leurs commis à l'armée et qu'ils leur disaient : « Nous nous chargeons de vos familles, » ils envoyaient à l'État des offrandes de dix mille, de vingt mille, de cinquante mille dollars. Et les sociétés agissaient aussi largement que les individus ; la Pacifie Sleamship Coinpany Wn^iût don d'un de ses plus beaux navires, elle offrait tous les autres h un prix que devaient fixer trois commodores, dont deux à la nomination du gouvernement. Notez que les citoyens qui agissaient ainsi, à New-York, en Pensylvanie, dans le Massachusetts, dans l'illinois, dans l'Ohio et ailleurs, venaient de perdre un milliard par la répudiation des dettes du Sud et allaient perdre le double par l'elfet de la crise commerciale. L'individualisme qu'on affecte de reprocher à l'Amérique n'empêche pas, ce me semble, que l'unité nationale ne s'y manifeste avec énergie.

r.E SUD NE SERA PAS VAINTr. 361

Cet enthousiasme ne pouvait se produire dans les Ltats limitrophes : chacun d'eux, dans la mesure de l'influence f|u'e\oiTait chez lui l'intérêt de l'esclavage, s'est montré disposé à pratiquer entre le Nord et le Sud une politique d'isolement. Ceci a été un des grands dangers des l*]tats-L'nis et une des meilleures chances de la révolte. Si la pensée ([ui s'est un moment formulée dais le Kentucky était parvenue à sa réalisation, si la neutralité des limitrophes avait été acceptée, une sorte de confédération intermédiaire se serait formée ainsi, véritable rem^)art destiné à protéger le Sud, Le gouvernement de Washington aurait été peut-être frappé d'impuissance, le jour où il aurait rencontré devant lui une coalition soi-disant bienveillante qui n'aurait permis l'entrée de son territoire ni à l'une ni à l'autre armée, qui se serait naturellement posée en arbitre, en négociateur armé, menaçant de passer tout entière du côté de ceux qui n'accueilleraient pas ses ouvertures.

M. Lincoln n'a pas toléré une minute cette attitude éjuivoque, c'est une justice à lui rendre. Au risque de transformer en adversaires ceux qui se présentaient encore en amis, il a déclaré nettement que les neutres seraient des ennemis à ses yeux. Et la fermeté a porté ici ses fruits ordinaires; aujou?'d'hui, les principaux limitrophes, le Kentucky en tète, se sont prononcés pour l'Union, leurs régiments combattent le Sud, l'avantgarde nationale contre rinsurrection est formée parle

362 KRRKIRS ACCREDITEES

Missouri, le Kentucky, le Delaware, le Maryland, une |)ai'tie de la Viigiiiie, de la Caroline septentrionale et du Tennessee.

Les Territoires aussi sont restés fidèles. Quant aux Indiens, ce misérable peuple trop vanté, dont les mœurs cruelles ne consentiraient pas aisément à se passer de l'esclavage, est tenté de se ranger du côté des Etats du Sud, qui pourront compter peut-être sur ses couteaux ;i scal[)ei". Cependant comme, d'autre part, les Indiens tiennent ;ui\ pensionsqui leur sont payées par le trésor, il est probable qu'ils s'arrêteront à temps et feront volte-face, surtout en cas de succès du Nord.

(îe succès, dit-on, dépend de l'année. Or, l'armée nationale est inférieure de tous points à l'armée insurrectionnelle; une foule compacte qui n'est ni instruite, Jii organisée, ni disciplinée, ni commandée, n'est point une année et ne fera pas une campagne!

Reste à savoir si les troupes du Nord méritent encore les moqueries qu'on a persisté si longtemps à leur prodiguer. Rien d'aisé connue de se moquer, comme de voir le côté ridicule que présentent souvent les grandes choses. Mais, en bonne justice, y a-t-il lieu de tant rire des soldats qui, à nombre égal, ont presque toujours battu ceux du Sud?

11 est vrai qu'ils «e sont souvent tn)u\és en nombre inférieur. L'inhabileté des chefs semblait avoir ré>olu ce problème d'avoir toujours plus de troupes à leur

dlsposilioii et tl'eii amener toujours moins sur le terrain.

Là a éclate pendant un certain temps rinleriorité militaire du Nord, l'ris individuellement les soldats se valaient; les otriciers ne se valaient pas au commencement. Les olliciers de l'armée régulière appartenaient, pour la plupart, au Sud et lui avaient oll'ert leurs services. Il n'y avait dans le Sud ni compagnies iormées à l'entreprise, ni colonels propriétaires, pauvres colonels forcés de se faire pardonner leur inexpérience et manquanL d'autorité sur leurs troupes. Les distinctions sociales qui existent dans le Sud facilitaient ellesmêmes le commandement; les riches planteurs se faisaient mieux obéir que les marchands, les avocats ou les membres du Congrès.

C'étaient là les misères du début. Aujourd'hui tout a bien changé. Les incapables ont été mis au rebut, les autres ont appris leur métier. Les soldats, de leui' coté, ne ressemblent en- rien à ceux d'il y a un an. Plus d'insubordination comme alors, plus de ces actes d'indiscipline qui deux ou trois fois avaient pris des proportions alarmantes. L'obéissance est parfaite; la grande armée du Potomac, éloignée de Washington où elle se corrompait, vivant au bivac, présente un des phénomènes les plus remanjuables de notre temps. Les volontaires de trois mois ont disparu, les volontaires sérieux ont pris leur place. Des volontaires ! N'est-ce i)as quelque chose déjà de voir des armées

364 ERREURS ACCREDITEES

immenses où pas un seul homn)e ne figure malgré lui? Ces armées sont presque entièrement américaines: l'élément irlandais, l'élément allemand, fort précieux du reste, n'y figurent que pour une part assez faible ^ La vente des spiritueux y a été défendue, et cela avec l'approbation des soldats eux-mêmes. La plupart d'entre eux envoient àleurs pères, à leurs mères, ta leurs frères et sœurs entre la moitié et les deux tiers de leur solde. Les lettres adressées aux parents s'élèvent à un cbiffre incroyable; on sent que le lien de famille a conservé sa force. Ce sont là des armées qui ne ressemblent pas à tontes les autres, et ce qui achève de les caractériser, c'est que dans ciiaque régiment des réunions de prières, présidées par les officiers, indiquent l'action énergique d'un mobile dont nous. Européens, nous comprenons h peine la puissance.

Ces soldats se comportent vaillamuieiit sur le champ de bataille. On se tromperait fort si l'on supposait que les Américains du Nord sont im[)ropres au métier des armes. Loin de là, leur humeur est tout à fait guerrière : ils ont quelque chose de l'ardeur des

1. Il faut ici rendre justice aux Allemands. Non-seulement ils ont fourni des régiments admirables et des officiers du plus haut mérite, mais ils ont héroïquement accepté, pour servir la bonne cause, les calamités qui ont fondu sur leurs familles dans le Missouri et ailleurs. Leurs maisons saccagées, leurs petites fermes brûlées par des voisins séparatistes sont un témoignage des sacrifices qu'ils ont faits sans hésitation.

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