I.E SUD XR SF, RA l' A S VAINCT
Français et de la solidité des Viif^lais. On assure que la division du général Mac Dovvell a des régiments de cavalerie qui font l'admiration des officiers étrangers eux-mêmes.
Les hommes qui font maintenant partie de l'armée sont forts, courageux, intelligents; ils ont suivi les écoles publiques; ils se rendent parfaitement compte des principes qui sont en jeu dans la lutte actuelle ; ils se sont enrôlés par sentiment de devoir. Cela est vrai sans doute avant tout des soldats venus de la -Nouvelle-Angleterre. Cependant les recrutements, excepté ceux de quelques grandes villes peut-être, ont amené en général des hommes d'élite.
Loin de craindre qu'ils demeurent impropres au métier des armes, je crains bien plutôt qu'ils ne deviennent soldats tout de bon. Je plaindrais l'Amérique le jour oïl elle cesserait de mériter nos sarcasmes. Heureux citoyens du nouveau monde, qui ne s'enti'egorgent pas encore aussi galamment que nous, qui ne savent pas Taire aussi bien l'exercice et la charge en douze temps! Je désire, quant à moi, qu'il reste quelque coin de notre globe où l'on n'ait ni grosses armées, ni grosses flottes, ni gros budgets, où entamer une guerre paraisse une entreprise difficile, ou l'on s'y prenne avec lenteur et maladresse, où l'on prête à rire par des bulletins déplorant la moit de deux cents hommes.
Comme d'ailleurs les Américains ne craignent pas
MC, HRRHUKS A (TRKDn'KRS.
le danger, comme leurs pioniiieis de l'Ouest courent autant de risques que nos soldats, il ne s'agit pas pour eux de faire leurs preuves. Qu'ils ne les fassent pas trop maintenant, je les en supplie ! Puissent-ils désapprendre bientôt ce qu'ils sont forcés d'apprendre aujourd'hui! S'ils ne le désapprennent pas, c'en sera fait des Etats-Unis tels que nous les avons connus, et le jour où la liberté des noirs sera proclamée, la liberté des blancs subira une cruelle diminution.
Décidé à me maintenir dans la région des considérations générales sans aborder le récit des faits, je laisse de côté les événements militaires. Il est impossible cependant que je ne dise pas quelques mots du fait d'armes qui a tant servi et qui sert encore à démontrer en Europe que la victoire définitive du Nord est impossible.
Ses premier,'? échecs n'ont étonné aucun de ceux qui avaient un peu réfléchi. Soldats plus novices, commandés par des chefs non moins novices, agissant dans le pays de l'ennemi, marchant au hasard au ti'avers de solitudes boisées où les corps peuvent diflicilemeut maintenir leuis communications, abordant une position étudiée et fortifiée sur laquelle Beauregard s'était replié en toute hâte et où son désir constant avait été de se faire attaquer, poussant ainsi, contre les lois de la guerre et contre l'avis du général Scott, cette pointe insensée qu'exigeaient les |)assions
; V l) N K s K K \ \' AS \ A I N (■ r
de certains journaux, Jes lioninies du Nord ne pouvaient pas ne pas échouer.
Il y a eu de tout dans leur défaite : Paterson n'a pas rejoint, tandis que Johnson au contraire amenait un secours décisif à Beauregard; une panique s'est déclarée après un combat très-prolongé. Rien de tout cela ne doit surprendre. Engagée dans de telles conditions, la bataille était perdue d'avance. Loin d'accuser (on a osé le faire) la lâcheté des soldats de Mac Dowell, il faudrait admirer au contraire la ténacité avec laquelle ces conscrits ont lutté une journée entière contre des batteries, contre une position préparée, contre un nombre supérieur d'ennemis. Le chiffre de leurs morts et de leurs blessés, chiffre considérable (pour une bataille américaine, s'entend, et pour l'effectif des troupes engagées) prouve qu'on s'est battu et bien battu. La panique est survenue lorsqu'on a appris que Beauregard recevait un énorme lenfort et que le renfort attendu par Mac Dowell faisait défaut. Alors, selon l'usage, les conducteurs de bagage ont poussé le cri d'alarme et la fuite a eu lieu*.
Beauregard n'a pas osé poursuivre, voilà le fait le plus saillant peut-ètie et le plus significatif de cette journée.
Si Bull-ruii n'a pas eu de conséquences militaires,
1. Depuis BuU-run, les armées du Nord ont fait preuve maintes fois d'une bravoure héroïque, elles armées du Sud ont eu leurs paniques.
KKKHUKS ACCRKDITRES.
il a eu des conséquences politiques. — D'abord, il a appris au Nord que la guerre était chose sérieuse et qu'on n'irait pas à Riclimond en se jouant. 11 lui a appris ensuite que les plans de campagne devaient se faire dans le cabinet du général en chef, et non dans les bureaux des journaux influents. M. Lincoln a appris quelle faute il avait commise en cédant au cri de l'opinion et en forçant la mâîn au général Scott. Enfin, les États-Unis ont encore appris une chose : qu'ils étaient à l'épreuve de la défaite, que loin de les ébranler, elle relevait leur patriotisme.
Leur attitude après BuU-run n'a pas été assez remarquée. Il y a là une fermeté qui vaut mieux que la victoire et qui doit l'amener tôt ou tard. Le Congrès était alors assemblé; il ne se troubla ni ne s'abaissa, il n'ouvrit l'oreille à aucune proposition déshonorante; les pensées de négociation ou de compromis furent écartées plus résolument que jamais.
C'est bien moins à l'heure des triomphes qu'à celle des revers qu'on reconnaît les peuples énergiques. Les États-Unis acceptèrent leur défaite nettement, virilement, à la manière anglaise. Au lieu de perdre leur temps à la dissimuler ou à l'expliquer, ils s'occupèrent sur-le-champ de la réparer. Ils remontèrent aux causes, reconnurent la faute commise, sentirent la nécessité de former une armée, et se mirent à l'œuvie sans retard. Jamais les volontaires n'avaient afllué plus empressés et plus nombreux ; on chargea Mac Clellan
l.R SUD NK SHKA PAS VAINCf. ItfiO
d'en faire des soldats, et l'on se dit qu'il faudrait y mettre le temps. Dès lors commença cette période d'immobilité systématique dont on s'est moqué chez nous, faute d'avoir voulu la comprendre. La grande armée fut mise à part, les états-majors subirent des épurations, les habitudes de la discipline furent créées, les mœurs du camp parurent, on attendit sur le Potomac queBeauregard prît le parti d'attaquer à son tour.
Il n'eut garde de se heurter contre une position étudiée et piéparée, c'eût été fournira son tour un Bullru n aux soldats du Nord. Beau regard est donc resté chez lui, dans ses positions, espérant toujouis que le Nord fera une seconde fois la folie de l'y venir chercher.
Mais la leçon a été bonne. Le plan primitif a repaïu. — Agir avec patience, attendre, se préparer, laisser agir le blocus; puis, peu à peu, resseirer les mailles du fdet, lancer la grande expédition du Mississipi, arriver en Virginie par le Tennessee et par la mer, faire tomber peut-être, en les menaçant en arrière, les fameuses lignes de Manassas; peut-être aussi porter ailleurs qu'en Virginie, dans les régions de l'Ouest, les coups décisifs qui doivent écraser l'insurrection.
On peut parler de ce plan, car il n'est un mystère pour personne dans ses traits généraux et il peut se modifier cà l'infini dans l'application. Déjà les canonnières du Mississipi sont prêtes. La bataille de Sommerset, l'impression que ce^ événements ont pioduite
sur Beauregard, forcé de veiller à la défense de son flanc gauche, l'expédilion du général Burnside arrivant sur l'autre flanc de la grande armée du Sud, lout annonce qu'on n'a rien perdu pour attendre. Il fallait avoir une armée; on l'a maintenant, et il est probable que nous ne tarderons pas à apprendre de grandes nouvelles.
L'intervention de la marine était d'ailleurs nécessaire à l'exécution du plan du général Scott, fidèlement maintenu par son successeur. Or, on n'avait pas plus de marine que d'armée. Il s'agissait d'improviser une flottr : ou l'a fait, et ce n'est p;is le moindre mérite du gouvernement de Washington. La flotte sera appelée à jouer dans la lutte un rôle beaucoup plus important qu'on n'avait semblé le croire jusqu'ici. C'est de ce côté que se manifestera sans aucun doute la supériorité du Nord.
Si le matériel lui faisait défaut !'an dernier, le personnel de sa marine était bien compromis par la retraite d'un grand nombre d'officiers originaires du Sud. Quant aux matelots, c'est un fait digne de remarque qu'ils sont tous restés à leur poste.
Le Sud avait essayé de suppléer à la faiblesse de ses ressources navales eu délivrant des lettres de marque. Grâce à lui, nous avons revu des corsaires. Cet usage odieux de la guerre privée, de la guerre pour le profit, justement aboli parle traité de Paris aux applaudisse-
1 H St'D NK .SRRA PAS VAINCU. 371
inents de l'I'ldrope, a été ressuscité un moment par les défenseurs de l'esclavage. Les mauvaises causes s'appellent et se donnent la main.
Inutile d'ajouter que les corsaires ont succombé un à un devant les croisières américaines. Les deux derniers, le Siimter et le IXashville, n'osant plus naviguer dans les eaux du nouveau monde, sont venus consterner nos rivages de leurs faciles et tristes exploits. Maintenant, un cri s'élève contre ce brigandage maritime; nos ports se demandent avec anxiété combien de temps sera maintenu encore au profit du Sud le privilège d'arrêter les navires sans les conduire devant aucun tribunal et de les brûler en pleine mer.
La question aurait été depuis longtemps résolue, si l'Europe, moins ingénieuse à créer des belligérants, avait accepté l'adhésion de M. Linroln aux stipulations du traité de Paris. Je le rappelle pour l'honneur des principes, car, du reste, les corsaires n'auront aucune influence appréciable sui- la solution de la lutte engagée aux États-Enis.
Encore une fois, je ne prédis rien, je ne suis sûr de rien: il se peut que le Nord ait encore des désastres et de grands désastres à subir: il se peut que le plan de ses généraux échoue ou soit considérablement modifié. Les périls d'une campagne dans le Sud sont plus considérables peut-être qu'on ne le suppose à première vue; la chaleur, la difficulté des communications.
372 ERREURS ACCREDITEES.
l'imperfection du commissariat , autant d'obstacles qu'il ne sera pas aisé de surmonter. D'un autre côté, je suis tenté de croire que les attaques par mer et celles de la flottille du Mississipi offrent des chances sérieuses de succès. Là se déploieront ces ressources encore inconnues de l'esprit moderne, qui, surtout dans un pays inventeur comme l'Amérique, peuvent produire des résultats étonnants. Mais cela n'a rien à faire avec cette étude destinée à dégager sur tous les points le côté permanent et en quelque sorte philosophique de la lutte. Quoi qu'il arrive, je n'en aurai pas moins eu le droit d'étabhr qu'en annonçant à l'Europe le triomphe probajjle du Sud, on a propagé chez nous une grossière et très-dangereuse erreur.
Je n'ai pas voulu prouver autre chose. Je sais d'ailleurs où est la grosse difhculté des États-Unis : elle est dans leurs linances. La guerre aujourdhui est si chère (surtout la guerre comme ils la font), que l'épuisement arrive vite II y a donc là, en dehors de toute intervention euro|)éenne, une puissance qui inq:)osera la paix dans un temps donné, à moins (jue la réduction du ^ud ne soit promptement achevée.
Quoique je reconnaisse cela, je dois protester cependant contre les exagérations inconcevables qui, sur ce point, ont trouvé moyen de se produire. Les Etats- Unis ne sont pas dès à présent un pays-ruiné, qui sent venir la bauqueioute et va cesser de payer ses soldats. La tenue des fonds américains n'a pas été mauvaise
depuis le commencement du conflit'. Des emprunts considérables se sont faits avec facilité; les banques de INevv-York, de Philadelphie et de Boston se sont chargées des premières émissions, et une bonne partie s'est classée dans les mains des particuliers.
Les rapports officiels établissent qu'entre J860 et 18(51 la diminution des importations de marchandises a été de (06 millions de dollars, tandis r]ue la diminution des exportations s'est élevée à 138 millions; mais cette diminution s'explique par l'absence du coton ; il y a eu, sur ce seul article, une différence en moins qui atteint 157 millions. Les autres exportations sont donc loin d'avoir faibli. C'est un fait remarquable, qu'avec ses seules productions le Nord ait pu payer la totalité de ses importations et se suffire ainsi k lui-même. En tout cas, il a peu souffert jusqu'ici; l'abondance règne dans ses campagnes, et les rangs des agriculteurs se sont ouverts pour offrir un refuge aux ouvriers que les manufactures laissent sur le pavé.
Ce n'est point là une position trop mauvaise. Le mouvement des ports américains, soutenu jusqu'à l'hiver par des exportations énormes de céréales, a fait place depuis, on ne saurait le nier, à un état de stagnation relative. Les départs et surtout les arrivées de navires ont fortement diminué, l'émigration s'est ralentie :
I, Lors de l'inauguration du M. Lincoln, la dette 0 pour 100 des Etats- Unis était à 92 1/-2 ; elle est maintenant à 92. Les derniers avis do Londres prouvent que la confiance renaît en Angleterre.
toutefois le ralentissement est moindre qu'on ne l'avait supposé d'avance et les ventes de terrains nationaux n'ont pas décru d'une façon sensible. En 1860, quarante mille fermes nouvelles, de quatre-vingts acres en moyenne, ont été créées ; pour une année de crise effroyable, ce n'est pas trop mal. A l'exception des filatures de coton, qui sont fermées ou dont les heures de travail ont été réduites, la plupart des manufactures sont en activité ; les boutiques sont pleines et les affaires ne chôment pas; le mouvement des chemins de fer n'a pas faibli; les fonds des caisses d'épargne sont intacts; enfin, je l'ai dit, la prospérité agricole reste complète, et l'on ne saurait découvrir dans le Nord aucun signe de ce mécontentement, de ce malaise, de ces désordres qui annoncent qu'un pays va succomber bientôt à sa tâche.
Le seul symptôme alarmant qui se soit produit , c'est le bill (|ui va, dit-on, autoriser à émettre des bons du trésor qui ne seront pas remboursables en espèces, si ce n'est après la guerre. — Laissant de côté les exagérations qui se sont produites à ce sujet, persuadé que le Congrès aura soin de prescrire le payement des intérêts de la dette en monnaie métallique et qu'il regardera comme un devoir d'établir sur-le-champ de nouvelles taxes destinées à fournir ces intérêts, je n'irai pas dire qu'on vient de fabriquer à Washington une |)lanche à assignats. Cependant, tout en reconnaissant les facilités que les bons du tré-
sor à cours forcé donneroDt aux lelations commerciales^ tout en reconnaissant que la suspension de payement annoncée par les banques particulières pouvait appeler l'introduction d'une circulation nationale uniforme, je dois signaler ce qu'a de funeste en soi \q principe des billets à cours forcé.
Ce principe est funeste, parce qu'il est d'une application trop commode. En présence de grands besoins publics, la tentation de multiplier la création des bons du trésor devient malaisée à surmonter. Avec la suspension des payements en espèces, on parvient vite à se faire toute sorte d'illusions; on commence toujours par se diie qu'on en limitera la quantité; on s'imagine qu'on fera, plus tard, des efforts énergiques pour opérer le remboursement; puis, reculant devant l'énormité agrandie de l'enlrepiise, on Unit par balbutier ces mots trop connus : « ÎNécessité n'a point de loi. » Ce jour-la, on renonce à remplir ses engagements les plus sacrés, on vole.
A Dieu ne plaise que je suppose que l'Amérique en viendra là! Mais, pour qu'elle n'en vienne pas là, il faut qu'elle s'arrête des les premiers pas sur le chemin dangereux où elle vient de s'engager. Maintenant qu'elle ne subit plus le joug du Sud et de ses théories de répudiation, elle est tenue de montrer le respect qu'elle a d'elle-même et la détermination qu'elle a prise de ne violer sous aucun préiexie les règles de la justice. En s'irnposant de nouveaux impôts, en assurant
ainsi par un ellbrt tionnete et courageux le payement régulier de ses emprunts de guerre, elle conquerra l'estime universelle. Qu'elle laisse à M. Jefierson Davis, accoutumé de longue date à ces procédés, le monopole du papier-monnaie non échangeable.
C'est un axiome financier que les valeurs représentatives de l'argent ne le représentent en réalité qu'autant qu'elles peuvent s'échanger contre lui. Je sais bien qu'entre le papier-monnaie dulNord etcelui du Sud il y aura toujours cette diflerence que le remboursement final du dernier est aussi improbable que ses succès* ; mais cela ne suffit point. 11 n'est pas permis à un grand pays connue l'Amérique de descendre, même momentanément, au rang de ces débiteurs qui vivent d'expédients et qui payent leurs créanciers en simples promesses. Le premier devoir, le devoir strict, consiste à assurer toujours par l'iuipôt le payement effectif des dépenses et des intérêts de la dette. Or, paitout où ce payement effectif est assuré par l'impôt, le papier-monnaie non échangeable en espèces ne peut longtemps sembler indispensable.
Et qu'on ne dise pas : « La France et l'Angleterre en ont fait autant! » — Si l'on voulait imiter toutes nos sottises, on irait loin. Nous, Français, après nos assignats, nous avons eu notre tiers consolidé, je le
I. Déjà les bons du Sud ont perdu plus de moitié de leur valeur nominale, même lorsqu'on les échange contre le papier-monnaie, si déprécié, du gouvernement Insurgé.
LE SLD NE SKRA PAS VAINCU '4"
rappelle en rougissant de honte. 1/Angleterie n'est pas allée jusqu'à la banriueroute ; ses payements en espèces, suspendus pendant vingt ans, de 1797 à 1817, ont été repris sans imposer la moindre perte à ses créanciei's. Mais qui oserait compter su'; un pareil succès ?
Rien de tentant et de dangereux connue une violation des principes, lorsqu'elle n'a pas entraîné de catastrophes visibles ; c'est un mauvais e\enqile qui agit pendant des siècles. Depuis que les one pound notes à cours forcé ont aidé à \aincre Napoléon, on s'est mis partout à rêver de billets non remboursables. Eh bien, que l'Amérique y pi'enne garde. Quoique la niesuie puisse réussir, quoiqu'elle soit loin de ressembler à une banqueroute immédiate ou d'amener foj-cément une banqueioute future, quoique les crises tiès-courtes comme celle-ci semblent être particulièrement appropriées à une expérience de ce genre, néanmoins le péril est réel. Ce serait un grand malheur de pouvoir faire beaucoup de dépenses, sans avoir à en souffrir sur-le-champ.
Cette correspondance entre le poids immédiat des impôts et les dépenses de la guerre constitue la seule garantie contre certaines extravagances. Or, je suis forcé de le dire, le budget actuel de la guerre aux Etats-Unis, ce budget de deux milliards de francs, ressenjble presque à une extravagance. .Je ne prétends
pas que les Ëtals-Liiis, s'ils ain\eiit bieiiloi au lenne de la crise, doivent se trouver écrasés sous une dette disproportionnée à leurs ressources. Je ne prétends pas non plus qu'il n'y ait pas eu quelques bonnes raisons pour établir la solde des volontaires américains sur le pied dispendieux que nous ne parvenons pas même à comprendre en Euiope, tant il s'éloigne de nos habitudes. Cependant l'équilibre tinancier a été par trop sacrifié, on en cun\iendia.
Je ne jeconnais qu'une supériorité au Sud, mais elle est réelle : il ne paye point de solde à une [)artie de ses troupes. Cela fait honneur aux soldats qui combattent ainsi, sans exigei' autre chose que leur entrelien. Cela constitue, en outre, une économie énorme.
Le Nord, étant beaucoup plus liche, a bien fait de payer ses \olontaiies. et de tenii même conq)te dans la fixation de leur paye des habitudes nationales, des bt'.^ )ins des familles, auxquelles la solde est en général ensoyée. Il est toutefois des bornes (|u'on n'aurait pas dû enfreindre, ce me semble. Je ne parle même pas de ces vingt-cinq millions consacrés, dit-on, à l'entretien d'une année de musiciens; on va sans doute réduire ce chiflVe. iMais donner 2 fi'ancs hO centimes par jour à des soldats entretenus avec luxe et auxquels on promet, par-dessus le marché, des primes et des terres lorsque la guerre sera terminée, en vt-rile. c'e>t trop fort. Tous nos États européens feraient banqueroute, s'ils étaient forcés de payer leurs armées sur ce pied-
là. ^otez d'uilieuis que la Suisse, qui n'a aussi dans les rangs de ses milices que des citoyens pères de famille et ar ;.(liés à leurs occupations, leur donne à peine une solde de quelques sous par jour, ce (|ui leur a toujours su 111.
Cela ne suffirait i)as en Amérique, d'accord. Le service piolongé du soldat ne ^aurait te comparer au service momentané des miliciens, rien de mieuN. J'accorderai même volontiers que la tolde trop faible des soldats a pour effet déplorable de permettre la création des grandes armées. Sous ce rapport, le système américain a du bon; tant qu'il sera maintenu, il fera obstacle aux armées peinjanentes et aux longues guerres. Dans la lutte actuelle, cette solde, qui nous paraît extravagante, est peut-être destinée à remplir une mission providentielle. Qui sait si ce ne sera jjas elle qui abrégera la lutte? Impossible de continuer longtemps, au prix de dix millions de francs pai- jour. lm|)0ssible, à une condition cependant, et ceci me ramène au sujet piincipal de mes remarques, à la condition que les dix millions |)ar jour seront réellement levés sui" le peuple américain, ou que du moins l'intérêt des emprunts contractés par lui seront fournis par des taxes. La suspension des payements en espèces a souvent pour but de supprimer on d'alfaiblir cette condition-la; elle doit permettre de dépenser beaucoup et de payer peu; c'est pour cela, pour cela surtout, que je la dénonce au patriotisnie des Américains.
380 ERREUHS ACCREDITEES.
Il est encore un argiiineut dont l'ont usage ceux qui veulent nous prouver que le iNord ne peut l'emporter. Ils opposent à la supériorité des hommes éminents placés à la lète de la lévolte la médiocrité piétendue de M. Lincoln et de ses ministres. Al. Davis et les membres du cabinet de Richmond, après avoir passé leur vie à conseiller ou à dicter les sottises dont l'Europe n'a cessé de se plaindre, sont devenus tout à coup des persunuciges de ia plus haute distinction. Quant aux chefs du gouvernement américain, on n'a pas assez d'expressions dédaigneuses pour peindre leur insuffisance.
On me permettra d'être d'un avis tout diiférent. J'attendrai de meilleures preuves de l'incapacité de M. Lincoln, avant de me permettre de traiter avec peu de respect l'homme en qui se persounilie une si grande cause.
L'()p[)osition et la critique sont naturelles aii cœur de l'homme, les démociaties en particuhei- ne s'en font pas faute; que les Américains y fassent pourtant attention : s'ils cessaient de respecter leur gouvernement, ils fourniraient eux-mêmes des armes à leuis ennemis.
Je ne vois pas, d'ailleurs, que M. Lincoln soit demeuié jusqu'ici au-dessous de sa tâche, une des plus rudes assurément qu'on puisse rencontrei' ici-bas. Il n'est pas habile rédacteur de messages, j'en conviens ; il est un peu dépourvu de cet ascendant j)er-
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sonnel, de cette mitoriti' qui facilite l'action du gouvernement; il a coniiiiis quelques fautes; il aurait pu représenter avec plus d'éclat le principe dont il était le représentant et, sans renoncer à une prudence légitime, adopter une attitude plus propre à lallier les sympathies de l'Europe. Mais que de qualités à côté de ces faibles torts ! Si l'éclat lui a manqué, quelles compensations il a trouvées dans son bon sens et dans sa droiture !
C'est déjà quelque chose et beaucoup d'avoir un président honnête homme: un honnête homme est une puissance par le temps qui court.
C'esl quelque chose aussi d'avoir un président qui sait ce qu'il veut, qui l'a su dès la première heure et qui a eu le mérite de maintenir, au travers des incidents, l'unité de sa politique. Ce qu'il commençait dès la première heure, c'est ce qu'il n'a cessé de poursuivre depuis : il n'a cessé de se proposer la répression de la révolte, il a jjrotesté contre le titre de belligérant, il n'a accueilli aucune pensée de séparation amiable. Avec un sang-froid qui ne s'est [)as démenti, il a défendu son programme, ses ministres et ses généraux. Sa fermeté, qui n'est pas dépourvue de finesse, a ti'iomphé des difficultés aussi énormes qu'imprévues qui lui sont venues d'Europe; elle n'a |)as moins triomphé fies difficultés intérieures. Par lui, l'unanimité a été maintenue, l'épreuve des défaites a été surmontée, le bon ordre a été conservé, les movens
l'évolution iiaiies ont été écartés de la lutte. Sa sûreté de jugement finira par frapper les esprits attentifs. L'homme qui est pai'venu depuis un an à conjurer, sans s'abaisser jamais, les dangers d'une guerre extérieure, l'homme qui, écartant d'une main conciliatrice les exigences des partis extrêmes, ajournant les questions irritantes, a cependant assuré la marche du principe d'abolition, cet homme-là n'est point aussi ordinaire qu'on veut bien le dire.
Si je parle avant tout de M. Lincoln, ce n'est pas que j'oublie ceux qui l'ont secondé, et en particulier M. Seward'. Leur administration a obtenu ce résultat que, même à l'heure où la supériorité militaire allait au Sud, la supériorité politique demeurait au Nord. L'affaire du Trent n'aui'a pas été inutile à leur renommée en Europe. La correspondance diplomatique de M. Seward annonce autre chose que de l'incapacité. Le
1. Un fait tn's-lionorable pour M. Seward doit être ra])pelé ici; il remonte au mois de déc(;mbro de l'année dernière. Un club s'étant fondé alors à Philadelphie dans le but de préparer son élection à la future présidence, M. Seward lui a écrit qu'il avait pris vis-à-vis de luimême la résolution inébranlable de décliner cette candidature : « Je suis entré dans le gouvernement, dit-il, pour aider à sauver la Constitution et l'Union, ou pour périr avec elles. Il m'a semblé alors que je devais renoncer à toute chance d'un avantage personnel, afin que les conseils que je peux donner au président pendant cette crise ne soient pas seulement désintéressés, loyaux et patriotiques, mais encore paraissent tels. » — On parle beaucoup de la corruption politique des hommes d'État américains; je désire que les hommes d'État de l'Europe ne soient jamais plus corrompm que M. Seward.
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gouvernement qui. avant d'avoir aucun soupçon des menaces anglaises, écrivait la dépêche du 80 novembre et supprimait la mention même du Trnit dans le message, pouvait constater plus taid avec un juste sentiment de fierté ffu'en cédant aux réclamations de l'Angleterre il assurait 1p triomphe des principes américains.
Ce contact parfois pénible avec l'Europe, ces difficultés extérieures de la crise ont évidemment formé les hommes d'Etat de Washington. Leurs progrès sont visibles. Il y a une rare, intelligence de la situation dans la libéralité pleine de courtoisie dont M. Seward a fait preuve depuis quelque temps. 11 ne s'offense plus; il répond aux observations par des explications loyales, il donne sans hésiter une solution favorable à toutes les questions secondaires, il pai'le de l'Angleterre en ternies affectueux, il ouvre spontanément aux troupes anglaises un passage à travers l'Etat du Maine.
Voilcà ce que j'appelle de la bonne politique. Que le cabinet américain y joigne une surveillance plus énergique exercée sur les finances 'lu pays, et nous n'aurons plus que des éloges à lui adresser. Indépendamment les dépenses excessives et du principe périlleux des billets à cours forcé, il y a des dilapidations honteuses qui appellent une impitoyable répression. Quiconque est ca|)able de spolier la patrie dans une circonstance comme celle-ci ne doit s'attendre à aucune
■.iHi ERREURS ACCREDITEES.
indulgence. Les désordres aujourd'hui sont des trahisons. Ceux que d'honorables membres du Congrès, M. Haie, M. Davies et d'autres, viennent de signaler soulèveront en tout pays un sentiment d'indignation. Mettre un ternie au gaspillage, tel est aujourd'hui le premier devoir de M. Lincoln et de ses ministres.
La tenue de la nation n'a pas été moins remarquable que celle du gouvernement. Les grandes villes remplies d'ouvriers sans ouvrage n'ont eu encore ni coalitions ni émeutes. Les violences de la rue n'ont encore ligure que dans les prophéties des amis du Sud. L'affaire du Tretit a mis en relief les qualités énergiques du peuple américain; en dépit de quelques manifestations inévitables, l'immense majorité n'a cessé de conserver son calme et a suivi sans hésiter M. Lincoln. Qui n'a admiré alors ce vieux général Scott, qui, malgré ses infirmités, n'hésite pas à affronter un nouveau voyage pour mettre sa fidèle épée au service de son pays? J'avoue que le capitaine Wilkes lui-mèmo. m'a paru digne de sympathie, lorsf{ue, racontant les perplexités consciencieuses qu'il avait traversées, mettant les intérêts do la patrie et de la justice audessus des siens, il terminait ainsi son rapport : u Ayant agi sous ma responsabilité, je suis prêt à en subir les conséquences. »
Le même patriotisme n'a cessé d'animer les deux chambres du Congrès. J'ai suivi avec quelque attention
leurs débats; et non-seulement j'ai été frap[)é du talent de discussion qui s'y déploie, mais j'ai admiré le sentiment presque univeisel qui a porté tous ces hommes à dépouiller les traditions de l'esprit de parti et à se rallier autour du drapeau de l'Union, qui est aussi celui de la liberté.
11 faudrait maintenant mettre en face de ce portrait fidèle des États-Unis une représentation non moins fidèle de la situation des États à esclaves. Je ne tenterai pas de le faire; je me défie des documents que publient les journaux de l'Union. Il est cependant quelques points que nous pouvons constater, car iios renseignements seront empruntés aux journaux du Sud.
Quiconque a lu les récents articles du Richmond Examine7\ du Richmond Mercury ou de Y Argus de Memphis, sait à quoi s'en tenir sur l'unanimité prétendue du Sud. Le mécontentement y va croissant, et sans admettre encore que des émeutes y aient lieu au cri de « Vive l'Union! » il faut bien reconnaître que les tiraillements intérieurs ont commencé. On se met à distinguer entre « la cause » et les partis. On fait des descriptions peu encourageantes de la démoralisation qui gagne la grande armée de Virginie ; ou constate l'abandon récent de l'Europe ; on s'écrie enfin : « Depuis longtemps nous entendons dire que l'Angleterre combattra pour nous... Nous voyons les
386 ERREURS ACCREDITEES.
chances de paix s'éloigner par l'augmentation miraculeuse de l'armée et de la marine du Nord. INos armées et nos familles manquent de tout. En regardant l'avenir, nous nous demandons pourquoi tout a une apparence si sombre. »
Qu'ajouter à ce langage de l'Argus? Serait-il nécessaire de dire ce que sont les papiers-monnaie du Sud, les emprunts du Sud, les finances du Sud? Quant à l'état de l'agriculture et du commerce dans le Sud, je n'irai pas prouver après tant d'autres que les nègres n'ont plus qu'un prix nominal, que la production cotonnière s'en va, que le crédit et les bras font également défaut ; je me contenterai de citer cette phrase signicative du Picaynne de la iSouvelle-Orléans, qu'on ne saurait soupçonner d'unionisme : « Un faucheur trouverait à gagner sa vie avec le produit de l'herbe qui croît dans quelques-unes de nos rues. »
J'aurais pu rendre infiniment plus complète cette étude des forces respectives dont disposent le Nord et le Sud. La prospérité du premier repose sur des bases que la guerre n'a pu ébranler un seul instant. Quiconque s'est donné la peine d'examiner ce puissant système de chemins de fer et de canaux qui va chercher, à plus de deux mille milles dans l'intérieur des terres, les inépuisables récoltes de l'Ouest, quiconque sait quels ouvrages nouveaux, poursuivis en dépit de la crise, doivent amener en quelque sorte dans le port
de New-York le Mississipi et ses tributaires, a tlù se faire une idée des ressources du Nord. Le Nord s'est sufli pendant la guerre, il n'a pas plié sous le fardeau. Son activité commerciale, un instant ralentie, semble prête à renaître avant peu. Son papier-monnaie non remboursable n'a payé à l'argent qu'une faible prime de un, de deux pour cent, de quatre au maximum, tandis que nous, en 18Zi8, nous avons vu nos billets non remboursables payer une prime de huit pour cent.
Les choses se passent différemment dans le Sud. Au premier bruit des défaites de l'insurrection, on y propose de brûler le coton et le tabac ! Or, qui ne se souvient qu'en émettant ses bons, le trésor du Sud avait donné pour garantie de leur valeur le tabac et le coton? C'est donc la garantie même de ces malheureux bons qu'il s'agit maintenant d'anéantir.
On ne le fera pas sans doute, mais le simple rapprochement que je viens d'indiquer permet de toucher du doigt la détresse financière du gouvernement de Richmond. Là, en réalité, il y a « des chiffons de papier, » et pas autre chose.
Remarquons en outre que le moment des semailles va arriver. Que sèmera-t-on dans le Sud? Question redoutable, angoissante, qu'on a débattue avec passion d'un bout à l'autre des Etats à esclaves. Si la guerre doit durer, il faudra semer du blé, renoncer au coton et accepter un régime de cultures qui ébranlera l'esclavage jusque dans ses racines, puisqu'il
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assurera aux nègres de longs mois d'oisiveté. Si au contraire on sème le coton , alors ce sera dire , en termes passablement clairs, qu'on ne songe plus à continuer la guerre.
Aussi bien d'autres signes ont- ils déjà montré que cette continuation ne sera pas aisée. La démoralisation des armées du Sud a pris le caractère le plus alarmant; les habitudes d'ivrognerie y ont acquis des proportions telles, que le gouvernement et la presse sont forcés maintenant d'entreprendre une campagne contre le wisky. On assure que la Virginie s'est couverte de distilleries, par le seul fait de la présence sur son soi des troupes de Beauregard; le même fléau s'est montré, à la suite des régiments du Sud, dans le Kentucky et dans le Tennessee.
Telle est la situation. Le lecteur résoudra lui-même cette question : lequel des deux adversaires est le mieux préparé aux luttes décisives? lequel est le plus en état d'attendre?
Et je n'ai pas besoin d'anticiper sur les événements, de supposer l'accroissement rapide des victoires du Nord, le développement rapide du mécontentement et de la désorganisation dans le Sud. Non, en prenant les choses telles qu'elles sont à l'heure où ces pages sont tracées, il est dès à présent certain que M. Jefferson Davis, malgré sa rare assurance, aura de la peine à maintenir longtemps les assertions fabuleuses
de son dernier message. Des deux documents publiés en même temps par M. Lincoln et par lui au moment où venait d'éclater le différend du Treat , l'Europe comprendra enfin lequel exprimait la vérité.
Si j'avais à chercher une nouvelle preuve à l'appui d'une démonstration que je crois complète, je montrerais la persévérante patience avec laquelle le Nord écarte l'emploi d'un moyen violent dont il dispose. Ce n'est pas un mince honneur pour lui d'avoir repoussé le secours des révoltes d'esclaves.
Que ces révoltes soient possibles, hélas ! on n'en saurait douter, et je ne conçois guère comment le Sud, qui doit se souvenir de ce qui s'est passé chez lui, pousse la folie et l'injustice jusqu'à provoquer le Nord sur ce point. Mais le Nord, je l'espère, maintiendra sa noble attitude, en dépit des provocations. Nous ne sommes plus en 1812 ; le général Jackson pouvait alors appeler aux armes les hommes de couleur delà Nouvelle-Orléans sans poser un problème redoutable; aujourd'hui, il en serait autrement, et si jamais on arme les nègres, on doit se dire que rien au monde ne saurait limiter les conséquences de cet acte.
Mieux vaut une victoire lente qu'une victoire souil-" ]ée. La lenteur, je le sais, est le grand reproche qu'on adresse aux États-Unis. Nous sommes un siècle de chemins de fer, et lorsqu'une crise, si colossale soitelle, n'est pas terminée en quelques mois, notre patience est à bout. C'est quelque chose cependant de
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porter à six cent soixante mille hommes une armée qui en comptait seize mille et de porter à deux mille six cents canons une flotte qui en comptait cinq cent cinquante. Il a fallu créer l'armement, les services, les administrations; il a fallu former des états-majors et introduire une discipline. Débrouiller le chaos où l'on se trouvait après Bull-run, faire une grande armée dans un pays où personne n'en a vu et où les officiers instruits n'en savent rien eux-mêmes que par les livres, voilà une œuvre pour laquelle on pouvait bien accorder quelques mois au général Mac Clellan. Quant à l'improvisation navale, elle a été prodigieuse de tous points; de ces vaisseaux, de ces chaloupes canonnières, pas une quille n'était posée sur les chantiers lors de l'avènement de M. Lincoln; maintenant, le blocus le plus difficile qu'il y ait au monde est maintenu avec une efficacité que l'Europe a cessé de contester et une flottille redoutable se prépare à descendre le Mississipi.
Les lenteurs du Nord ont été le plus grand de ses progrès; c'est un triomphe permanent remporté sur les impatiences qui une fois déjà ont forcé la main au Président et procuré au pays la défaite de Bull-run. Supporter les épigrammes n'est pas très-facile. J'ai lu des articles sanglants dont chaque paragraphe se terminait ainsi : « Dépensez deux millions de dollars par jour et ne faites rien. » Il a fallu j)lus de courage pour ne rien faire, qu'il n'en eût fallu pour faire une nouvelle
folie. Heureusement, le général Mac Glellan, auquel tout le monde ne rend pas assez justice en Amérique et qu'un parti extrême poursuit avec acharnement, s'est trouvé capable de cette temporisation patriotique, de ce que les Américains ont nommé, avec ironie peutêtre, a masterly inactivity.
Soyez-en sur, Beauregard aurait mieux aimé qu'on lui rendît le service de l'attaquer; en lui-même, il a apprécié à leur valeur les lenteurs calculées de son adversaire. Maintenant le Nord, qui a choisi son heure, choisira aussi le lieu et la manière ; si l'action décisive, ce que j'ignore, a lieu en Virginie, il est probable du moins qu'elle aura lieu dans des conditions nouvelles. Moralement, politiquement, militairement^ le Nord a désormais une supériorité décidée ; le temps des surprises est passé , et les chances des insurgés sont devenues presque aussi mauvaises que leur cause.
C'est la conclusion à laquelle nous amène l'étude impartiale des éléments dont se composent le Nord et le Sud. Une conclusion plus tranchante aurait peutêtre plus de succès; mais je suis décidé à rester ce que j'ai cherché à être dès l'origine, très-ferme dans mes principes, très-circonspect dans mes prévisions.
Il n'est pas improbable que le sort de la guerre sera fixé avant peu, et que cependant la guerre elle-même se prolongera. La saison chaude va survenir et la campagne dans le Sud sera moins facile. Ce pays vaste,
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médiocrement peuplé, coupé de marais, n'est que trop propre à une guerre de partisans.
D'un autre côté, l'Europe est encore dominée, et bien plus qu'on ne l'imagine, par les préventions que je viens de combattre. Si le réveil de l'opinion libérale et chrétienne chez les Anglais, réveil qui a précédé (disonsle à leur gloire) la nouvelle des succès du Nord, oppose un puissant obstacle au retour de la politique égoïste, cette politique n'est pas tout à fait morte pour cela. Sans doute, au moment actuel, il n'est plus question de développer les conséquences que renfermait en lui le terme de belligérants *, ou de protester contre l'empierrement des ports du Sud * ; toutefois, on n'a pas renoncé le moins du monde à désirer, à espérer une séparation définitive. La constitution des deux Amériques demeure l'idéal de bien des gens, et qui sait si. certaines circonstances étant données, on ne tenterait pas d'y aider un peu.
1. On avait été jusqu'à souder le gouveiuement de Richniond, afin de savoir s'il serait disposé à adhérer aux principes du traité de Paris. Les dépêches de ses commissaires ont été imprimées pour le Parlement, absolument comme celles du ministre américain, M. Adams.
2. Il y a, près de Savannah, un banc de sable pour l'enlèvement duquel le Congrès de Washington vota en 1853 une somme de quarante mille dollars , sur le rapport d'une commission d'ingénieurs. D'où venait ce banc de sable? Des navires coulés pendant la {iuerre de l'indépendance par les ordres du commandant des troupes anglaises, pour bloquer l'entrée de la rivière. Si couler des navires constitue une monstruosité sans exemple, il faut avouer qu'elle n'est pas sans précédents.
Ne nous hâtons donc pas outre mesure de proclamer le triomphe de l'Union. Selon toute apparence, nous avons encore devant nous des difficultés graves à surmonter, sur l'un et sur l'autre rivage de l'Atlantique.
INous les surmonterons avec l'aide de Dieu. Il me semble qu'après avoir parcouru ce qui précède, le lecteur doit arriver avec moi à une double conviction : d'abord, l'œuvre est loin d'être achevée; ensuite, le plus difficile est accompli et ce que l'Amérique vient de faire est un garant de ce qu'elle fera.