‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 44 sur 66 · L'EUROPE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

L'EUROPE EN AMERIQUE

servis ou desservis par le changement qu'on nous reconnnande de poursuivre.

Il faudra du moins reconnaître une chose : pour ce qui concerne la France en particulier, l'airaiblissenient des États-Unis n'est rien moins que conforme à ses traditions. La France a aidé à la l'ondation des États- Unis. Par la cession de la Louisiane, qui comprenait alors une partie considérable du bassin du Mississipi et dans laquelle ont été découpés de nombreux États, la France a contribué à la grandeur des États-Unis. Et elle n'a pas fait ces choses à l'aventure ; elle les a voulues, voulues en vertu de motifs sérieux, qui jusqu'à présent n'avaient pas semblé contestables.

Les États-Unis le savent si bien, qu'ils comptent sur la France jusqu'à se faire parfois, je le crains, quelques illusions à cet égard. J'ai moi-même eu le plaisir de voir mon livre devenir l'occasion d'un des ces hommages rendus par les Américains aux sympathies persévérantes de ma patrie.

Pourquoi ces sympathies disparaîtraient-elles? Ce pays n'est-il plus celui où des épées françaises ont toujours été tirées pour une cause de liberté? Les Rochambeau, les Matthieu Dumas et les La Fayette n'y ont-ils pas glorieusement combattu? Ce pays a-t-il jamais figuré dans aucune des coalitions dirigées contre nous? Sou pavillon neutre, le seul que l'Angleterre fût intéressée à respecter, ne nous a-t-il pas rendu d'éclatants services? Sans doute le Nord, même séparé du

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Sud, saura maintenir l'honneur de son pavillon; n'y aura-t-il pas cependant une époque de transition, pendant laquelle les garanties de notre commerce dans l'Océan se trouveront diminuées?

Quant aux inconvénients que présenteraient les agrandissements ultérieurs des États-Unis, je ne parviens pas à m'en effrayer. Leur politique de conquêtes est tombée avec la prédominance du Sud. Et puis serait-ce donc un grand malheur si quelque jour, lorsque les États-Unis auront posé chez eux le principe de l'abolition, des contrées anarchiques telles que le Mexique tombaient d'elles-mêmes dans leurs fortes mains? Cette solution de la question mexicaine n'en vaudrait-elle pas une autre? Ne serait-ce pas là un progrès de la liberté, de l'Évangile et de la civilisation? Est-il bien sûr que des gouvernements fondés par des interventions lointaines aient autant de solidité et d'avenir?

La France, je le pense, n'aurait pas à s'affliger beaucoup d'un semblable événement. Pourquoi s'affligerait-elle davantage d'un autre événement maintes fois annoncé avec un sentiment d'épouvante que je suis incapable de comprendre? — Les États-Unis, s'écrie- t-on, prétendront se mêler un jour des affaires de l'ancien monde et figurer dans le concert des grandes puissances! — Eh bien, quand cela serait, quel motif aurions-nous de prendre le deuil? 11 n'y a plus de distances aujourd'hui, et puisque l'Europe se mêle de

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r Ainérique, rAïuériifae puiii'i'a se mêler de riiiirope. La solidarité des intérêts est réelle; y a-t-il un principe qui s'oppose à ce qu'elle se manifeste par des laits? Est-il bien sûr que le concert des grandes puissances fût complet dans dix ou' dans vingt années, à moins d'y introduire les États-Unis? La politique doitelle vivre de fictions, ou chercher les réalités ?

Si la grandeur des États-Unis n'est pas faite pour affliger la France, elle ne saurait non plus inquiéter l'Angleterre.

Je sais bien qu'ici je rencontre des préventions et des traditions qui contredisent ma thèse. Il semble, à première vue, que puisque la marine américaine peut nous être utile, elle peut, par une conséquence logique, être nuisible aux Anglais.

Je ne le nie pas; je confesse même qu'en cas de séparation, le protectorat du Sud appartiendra probablement à la Grande-Bretagne; il se formera là, selon toute apparence, une république agricole, fort misérable sans doute et incessamment menacée, mais dont les produits, quels qu'ils ])uissent être, seront à la disposition des Anglais.

Il fut un temps où les considérations de cette nature n'auraient été contredites par personne. Maintenant, en Angleterre même, les hommes les plus éclairés se placent à un point de vue supérieur. Loin de désirer des colonies nouvelles et de nouveaux prose

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tectorats, ils poussent à l'abandon ou à l'émancipation progressive des anciennes colonies. Quant à la marine, ils ont compris que les conditions de la rivalité navale ne sont plus du tout ce qu'elles étaient au commencement de ce siècle. Désormais il y aura plusieurs grandes marines; la France, les États-Unis, la Russie, l'Italie, d'autres peut-être, auront un rôle à remplir dans les conflits dont la mer peut devenir le théâtre. Dès lors, certaines prétentions de suprématie absolue tombent au rang des théories vieillies et surannées; autant il est naturel que l'Angleterre s'attache à maintenir une supériorité qui est sa sécurité et se propose d'avoiideux fois plus de vaisseaux que la nation qui en a le plus, autant il est impossible qu'elle rêve l'empire absolu des mers. Le nombre des grandes marines amènera toujours des coalitions et des alliances; il ne s'agit plus pour les Anglais de demeurer seuls et d'anéantir tout ce qui n'est pas eux; il s'agit d'avoir des amis.

Or, à ce point de vue, la grandeur des États-tnis est loin d'eOVayer aujourd'hui les Anglais intelligents. Lord Stanley, M. Gladstone, et bien d'autres avec eu\, n'ont cessé de le déclarer depuis quelque temps, l'Angleterre est intéressée autant et plus que personne a la prospérité des États- Lnis; loin de la craindre, elle doit la considérer comme favorable à la sieime propre. Qu'on me permette de citer les expressions de M. Gladstone : '( Je n'hésite pas à le dire, non-seule-

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MiPiil l'Angleterre n'a lieii à redouter de l'élévation des États-Unis, mais encore, si nous avons dans l'afTaire un intérêt égoïste, c'est celui de voir l'Union américaine continuer à subsister sans trouble. »

Ceci est la vérité même : si les États-Unis, dans une certaine mesure, représentent pour la France ré(|uilibre maritime, ils représentent pour l'Angleterre l'équilibre des races. Elle ne saurait frapper New-York sans frapper Liverpool. Tout affaiblissement des États- Unis serait un affaiblissement des Anglo-Saxons et du principe qu'ils représentent ici-bas. M. Seward écrivait naguère un mot de grand sens : « Ce qui est à l'avantage de l'Amérique est toujours à l'avantage de l'Angleterre. »

Mais il faut ici que notre point de vue s'élargisse. Laissons la France et l'Angleterre, considérons les intérêts du genre humain. Nous traînerons-nous jusqu'à la fin dans les fangeux et étroits sentiers de l'égoïsme national, des équilibres artificiels et des antagonismes, ou entrerons-nous dans la voie royale de l'harmonie?

Parmi les découvertes de la politique moderne, aucune ne nous frappe autant que celle-ci : la prospérité de tous importe à tous, il n'est "pas vrai qu'on profite des malheurs de ses voisins, aucun peuple n'est intéressé à l'abaissement d'un autre peuple, il y a sur la terre une solidarité de souffrances et une solidarité de progrès.

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Le nouvel équilibre ne résulte plus de l'opposition des forces contraires qui se neutralisent en faisant effort les unes contre les autres ; il résulte de l'accord des forces amies qui se servent mutuellement. Or, parmi les forces qui doivent ainsi contribuer à l'avantage commun, il en est peu dont la conservation soit plus essentielle que celle du génie libre et individualiste des Anglo-Saxons.

Les États-Unis remplissent, depuis la fin du siècle dernier, une mission providentielle dont l'importance serait difficilement exagérée et qui formera un jour un chapitre à part dans l'histoire de la migration des peuples. Au nord de cette Amérique que couvrent en grande partie des nations sans consistance et sans vraie liberté, Dieu a placé une nation forte et libérale. Sur le vaste territoire qu'elle occupe, des flots d'émigrants se sont incessamment versés, et tous ont pris l'empreinte anglo-saxonne.

Appartenant moi-même à la race latine, je n'entends contester en aucune manière les services qu'elle a rendus et qu'elle rendra encore à la civilisation. Elle personnifie en elle certaines choses, très-grandes aussi et très-importantes, l'unité, l'ordre, l'administration, la puissance militaire, la tradition, enfin cet écJat rafiiné de la littérature et des arts qui se rattache aux anti- ([ues origines. xMais à quoi bon nous le dissinmler, notre tendance, si rien ne venait la contre-balancer ici-bas, conduirait à la centralisation excessive, à la

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suppression de l'individu. ?»Jous avons besoin, pour notre propre bien, de rencontrer devant nous cette tendance si difierente que représentent l'Allemagne, l'Angleterre et les États-Unis. Les races germaniques sont nécessaires aux races latines.

Ces races, je l'espère, ne sont pas destinées à se combattre, mais à s'entr'aider et à se compléter. Malheur ta ceux dont la politique non moins odieuse qu'aveugle pousserait à un effroyable conflit! J'ai vu avec horreur, en parcourant l'Italie, quelques hommes dont l'idéal paraissait être la formation future d'une ligue des peuples latins précipités à un jour donné sur les peuples germaniques. Dieu merci, de telles imaginations ne seront jamais accueillies parles esprits éclairés et par les cœurs généreux. La grande politique, le grand équilibre auront toujours plus de partisans. Pour le salut du monde moderne, l'extension de la race individualiste se maintiendra en face des organisations puissantes de la race centralisée.

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