NOTRE VIEILLE POLITIQUE COLONIALE ESSAÏK DE RENAITRB
Il est naturel que la vieille politique se débatte contre les progrès de la nouvelle. Aussi fallait-il s'attendre à voir reparaître au milieu de nous les traditions coloniales d'un autre temps; la crise des Etats- Unis était une occasion trop favorable pour qu'on n'essayât pas d'en profiter.
Quelle était cette ancienne tradition? L'Amérique n'existe pas par elle-même et pour elle-même ; l'Europe doit y exercer une sorte de suzeraineté ; elle doit y jouer le rôle de la métropole, qui dirige de loin des colonies dépendantes et qui patrone des peuples mineurs.
Cette tradition avait ses racines dans l'histoire ; après la découverte de l'Amérique était venue sa conquête. Chaque Etat européen avait une sorte de pro-
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longeinent traiisocéanique; il y avait alors une France américaine, une Angleterre américaine, une Espagne américaine, un Portugal américain.
C'était une situation provisoire et contre nature qui devait cesser le jour où apparaîtrait un esprit national en Amérique. L'Amérique anglaise lut mûre la première pour l'indépendance ; c'était tout simple, elle avait été fondée par des hommes libres. En se détachant de sa métropole, elle donna un exemple qui ne pouvait manquer d'être suivi tôt ou tard par les autres colonies. On sait ce qui eut lieu : vers la lin des guerres de l'Empire, les proclamations d'indépendance coururent comme une traînée de poudre, des plateaux du Mexique à la pointe de la Patagonie.
Depuis lors, le régime colonial ne s'est maintenu que dans quelques points isolés, au Canada et dans les îles. Ce que dureront ces dernières colonies, je l'ignore. Je constate seulement qu'elles deviennent chaque jour plus indépendantes : le Canada est doté d'un gouvernement libre; l'affranchissement des esclaves et l'affranchissement du commerce ont brisé la lourde chaîne ([ui liait les îles à leur métropole. Sauf l'Espagne, qui reste en arrière, selon sa coutume, l'Europe se montre favorable à un tel progrès. Donc, le patronage métropolitain s'en va et la main du vieux monde se retire du nouveau.
Tout marchait bien ainsi, et la manie coloniale semblait près de s'éteindre, lorsque la crise des États-Unis
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est venue malheureusement la ranimer. Nous assistons en ce moment à une recrudescence de vieilles passions et de vieilles convoitises. Dans l'affaiblissement actuel et dans le démembrement possiJDie des États-Unis, nous courons risque de voir avant tout une occasion de ressusciter les choses d'autrefois, de ramener l'Europe en Amérique, de l'éagir contre les proclamations d'indépendance et contre les fondations de républiques.
Chez quelques-uns (je ne dis cela ni pour les Français, ni pour les Anglais), les convoitises se sont éveillées, le signal d'une curée semble avoir retenti. Qu'on se hâte; on n'aura peut-être qu'une heure, il faut bien l'employer du moins ! Réactions, contre-révolutions, restaurations, il faut essayer de tout cela!
Certes, en fait de restauration, je n'imagine rien de plus gigantesque que cette revanche de Bolivar qui, un moment au moins, a été rêvée par l'Espagne. Voici le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili, que sais-je? Refaire une Amérique européenne et en quelque mesure coloniale, ce ne serait pas une petite besogne. Qu'on ne s'y trompe pas, du reste, la ruine complète des États-Unis est la condition sine quâ non de la durée d'une telle œuvre; tant qu'il y aura un vrai gouvernement américain, il ne sup])ortera pas d'un cœur tranquille la dénationalisation du nouveau UKmde. Il pourra courber la tète, par nécessité, pour un temps; mais il attendra son heure, et il la trouvera.
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Ce n'est pas moi qui approuverai sans restriction cet américanisme exclusif en vertu duquel tout contact avec l'Europe serait évité. Je l'ai déjà dit, la facilité moderne des communications a rendu l'isolement impo^siiile. >«otre siècle ne le permet pas au Japon, il ne le permettra pas aux Américains. Il y a désormais une politique générale, dans un sens que nos pères n'avaient point connu; les Américains auraient tort de s'ollenser si nous venons jusqu'à un certain point nous mêler de leurs affaires, de même que nous aurions tort de nous effrayer s'ils viennent se mêler des nôtres. 11 y aura des alliances conclues, des combinaisons arrangées, des influences exercées à ti'avers l'Ailantique ; que chacun en prenne son parti.
.Mais, à part cet excès que je condamne, il m'est impossible de ne pas rendre hommage à l'esprit américain. La doctrine fameuse où il a trouvé sa formule, la doctrine de Monroë, n'est que l'expression d'une vérité simple : Laissez l'Amérique aux Américains I — Pourquoi n'y aurait-il pas en Amérique une civilisation particulière, ayant droit d'occuper sa place au soleil? Pourquoi nier cette nationalité? Si l'Amérique ne s'appartient pas, si nous nous remettons (j'espère qu'il n'en sera rien) à la découper en colonies, en pays protégés, en gouvernements de seconde main, si nos tripotages européens s'y introduisent par toutes les fissures que feront ses troubles intérieurs et ses guerres civiles, ce sera un grand malheur poui' elle et un
lin L'EUROPE EN AMERK^IUE.
plus grand lualheur peut-être pour nous. Les deux reconnaissances solennelles, celle de 1783 et celle de 482Û, avaient proclamé un progrès accompli, l'émancipation d'un continent; il serait étrange, on en conviendra, que pour revenir sur un tel progrès, on choisît précisément l'époque dont le principal dogme politique parait être le principe des nationalités.