‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 48 sur 66 · EUROPE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EUROPE EN AMÉRIQUE

qui avaient compris l'expédition de Saint-Domingue. Il s'agissait de mettre à profit les embarras des États-Unis et de poursuivre aussi vite que possible l'exécution du plan général des restaurations américaines.

Je dis (( il s'agissait, » parce que les choses ont bien changé depuis quelques semaines. Notre bon sens, qui, en face des résultats, a vite saisi la portée d'une question, médiocre au point de vue militaire, énorme au point de vue politique; les répugnances croissantes de l'opinion publique en Angleterre; le refroidissement subit de l'Espagne elle-même, qui avait espéré une restauration, presque une conquête, et qui s'est trouvée en présence de perspectives fort différentes; les protestations des États-Unis, d'autant mieux écoutées que leurs récents succès peuvent amener le rétablissement prochain de leur puissance, tout semble se réunir pour nous engager à rendre l'expédition beaucoup plus inolïensive qu'elle n'a failli l'être un moment. J'ignore si mes prévisions seront confirmées par l'événement; mais, qu'elles le soient ou non, nous sommes tenus de nous rendre compte du principe en vertu duquel nous avons été tentés d'agir. Ou ne renonce bien aux fautes, que lorsqu'on sait pourquoi ou y a renoncé. Cette velléité de retour à notre tradition coloniale et aux restaurations monarchiques dans le nouveau monde est un symptôme tellement sérieux, que nous aurions manqué à notre devoir en négligeant

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de l'étudier, quel que soit d'ailleurs le sort de notre entreprise actuelle.

Admettons qu'on levienne cette fois sans avoir fait autre chose qu'un traité avec le président Juarès, ou peut-être une pointe rapide sur Mexico, qui empêchera de recommencer quelque jour ? L'Espagne n'épiera-t-elle pas une occasion meilleure? Ses rêves de contre-révolution au Mexique vont-ils cesser subitement? Pour peu que les embarras des États-Unis se piolongent, les capitaines généraux de Cuba n'essayeront-ils pas d'obtenir dans les anciennes vice-royautés américaines le même genre de succès qu'ils ont obtenu à Saint-Domingue?

Je ne conteste en aucune façon le droit que nous avons de châtier un gouvernement indigne et d'exiger les réparations dues à nos compatriotes; ce qui m'effraye et ce (pi'il ne faut pas perdre de vue, c'est que l'Espagne, dans l'illusion de ses premières espérances, nous poussait à remplacer les réparations par l'intervention, ce qui est tout autre chose.

Notez que, si détestable que soit l'anarchie actuelle du Mexique, elle est peut-être supérieure par plus d'un côté au régime infâme que l'Espagne a fait peser trois siècles durant sur ces magnifiques contrées. Sans parler même de la période sanglante qui suivit la conquête, à prendre l'administration espagnole au Mexique dans ses années les plus douces et les meilleures, quel spectacle nous présente-t-elle? Les Indiens (c'est-

à-dire la population presque entière) sont parqués dans leurs villages comme dans autant de ghettos, les métis sont tenus pour vils et x^lassés pour ainsi dire parmi les êtres privés de raison, les créoles sont systématiquement exclus des emplois réservés aux seuls Espagnols nés en Espagne, l'esclavage est en pleine vigueur, l'inquisition prospère, la torture est appliquée avec une froide cruauté, la faculté d'imprimer des livres, d'en vendre, d'en lire, n'existe à aucun degré. Nonseulement la circulation des idées est interdite, mais la circulation des marchandises est soumise aux réglementations les plus incroyables, l'exploitation d'une colonie au profil d'une métropole a rarement été poussée aussi loin. Quant à la sécurité des étrangers, quant aux plaintes que les pays européens, et en particulier la France, auraient eu le droit de formuler alors, ceux qui savent comment on s'y prit pour combattre l'insurrection naissante se feront sans peiné une opinion sur ce point. C'était une faible consolation devoir, dès celte époque, autant de colonels et de ca^ pitaines, autant de plumets et de doiures dans les moindres villages du Mexique, qu'on peut y en voir maintenant.

Parmi les pages les plus honteuses de l'histoire, il n'en est pas qui puissent se comparer à cette longue tyrannie bigote. Certes, lorsqu'elle fut renversée par la grande révolution américaine du conmiencement de ce siècle, sa chute n'excita l'ombre d'un regret ni dans

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