‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 51 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA CRISE Dl RELEVEMENT

L'autre jour, en décachetant mes lettres, j'en ai trouvé une ainsi conçue : a Un grand peuple qui s'enfonce. » Mon correspondant anonyme proposait ce sujet à mes méditations; il triomphait de ma crédulité et de mon absurde optimisme.

Je dois avouer qu'il n'est pas le seul. L'idée de saisir le moment où un grand peuple entre dans une crise douloureuse pour célébrer son relèvement paraîtra toujours ridicule aux hommes qui ne réfléchissent pas. A s'arrêter aux apparences, que voit-on alors? Une diminution énorme ,de puissance, des fautes, des échecs, des succès douteux ou contestés, de lourds inqwts, des emprunts, des déficits, des embarras au dehors et au dedans, une fièvre sociale qui tantôt allaiblit et tantôt surexcite, une foule de problèmes

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qui se posent tout seuls, mais qui ne se résolvent pas tout seuls; enfin, dans l'avenir, une issue obscure, incertaine, dont personne ne peut encore se réjouir. Vouloir que nous fassions compliment à ce peuple de la situation où il s'est mis, de ses divisions, de sa guerre civile, des dédains de l'étranger, du parti qu'on tire de sa détresse, c'est, en vérité, exiger beaucoup. On n'est pas à ce point amateur de paradoxes. Ce grand sujet des paradoxes politiques a été touché en passant par une plume généreuse et savante. — «Je ne veux pas médire des hommes d'Etat, écrivait M. Laboulaye, mais trop souvent leur politique consiste à s'enfermer dans l'heure présente et à ne rien voir au delà; c'est ce qui fait que la solution qu'ils choisissent est vieille en naissant. Les hommes religieux et les philosophes sont en général fort dédaignés des sages; cependant ces gens, qui ne sont point pratiques, sont presque toujours les seuls qui finissent par avoir raison. Pourquoi? C'est qu'ils croient aux idées. Les passions s'usent, les intérêts se déplacent, tandis que les idées germent, grandissent et deviennent des faits. On peut annoncer leur victoire, comme au printemps, quand le blé sort de terre, on peut prédire la moisson. Depuis vingt ans, qui donc a crié sur tous les tons que les États-Unis marchaient à la ruine par l'injustice? Des rêveurs... Qui donc a relevé le chifîre de la population, du tonnage, des balles de coton, pour montrer que les États-Lnis étaient dans une prospérité toujours

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croissante? Des hommes j)ratiques... Les États-l nis se relèvent, le jour où le Nord et l'Ouest rompent avec leur propre intérêt pour défendre la cause de la justice... Que le Nord rétablisse l'union en renfermant l'esclavage dans un cercle limité, ou qu'il reste seul avec ses libres institutions, il peut redevenir ce qu'il était autrefois, l'exemple et l'euvie de l'Europe. »

Je n'ai pas résisté au désir de citer ces belles paroles. Si c'est un paradoxe de croire au relèvement moral coûtant quelque chose à la prospérité inatérielle, eh bien, nous sommes quelques-uns encore qui soutiendrons ce paradoxe-là. Si les luttes pour l'humanité et pour le droit paraissent des luttes insensées, nous serons quelques-uns qui continuerons à y applaudir. Si l'on nous dit que l'Amérique « fait maintenant une triste exhibition d'elle-même, >> nous répondrons que cette triste exhibition elle la faisait naguère, avant la crise, avant la misère, avant la prétendue déchéance.

Avant les récents succès qui ont un peu changé les points de vue, je ne rencontrais que gens affligés, désappointés, découragés, qui s'écriaient que tout était perdu ! On nous disait cela dans le pays qui a vu les dragonnades, Louis \V, la Révolution, les coalitions de l'Europe, qui a été perdu je ne sais combien de fois, et qui existe encore. Tout a été perdu en Angleterre après les Stuarts ; tout est perdu en Italie, a entendre certaines personnes. Les peuples en appellent de ces sentences.

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