A U X A M U R 1 C AI N S
Savez-vous ce qui tue? C'est de s'habituer au mal et de prendre son parti de l'iniquité. Où la crise de relèvement a manqué, la crise de mort survient. Et les crises de relèvement ne marchent pas sans leur cortège , les ruines, les échecs, les alFaiblissements passagers.
Je me suis demandé parfois depuis quelque temps, en entendant tant de lamentations, si l'on avait réellement cru à un relèvement sans douleur, ou bien si l'on s'était réellement résigné à accepter la continuation du honteux régime auquel l'élection de M. Lincoln a mis un terme. C'est l'un ou l'autre : ou l'état ancien était tolérable , ou la transformation colossale qu'il s'agit d'opérer peut ne rien coûter à personne. Si l'on n'adoptait pas l'une de ces hypothèses, on n'aurait pas été aussi consterné, on n'aurait pas déploré à si grand bruit la crise américaine, on ne se serait pas rattaché avec l'empressement du désespoir à tout arrangement bon ou mauvais, honorable ou honteux, qui semblait propre à la terminei-.
Puisque l'oraison funèbre a conmiencé dès l'instant précis où le Nord s'est levé contre hi politique de l'esclavage, cette politique était donc la condition d'existence des États-Unis! Il aurait donc fallu laisser grandir le mal et le crime! 11 auiait l'allu entasser les dollars, prospérer, faire de bons traités de connnerce !
Ah! je le sais bien, les réformes font du bruit, les défaillances ignobles n'en font pas. On s'en va tout
CRISF. DV l{Tî lï'.VKM RXT. i:W
(loiictMiient. on irlisse sur les ])eiites fangeuses, on toiiil)p aux abîmes, et cela ne irouble pas les sociétés humaines, comme le l'ont les rudes efforts et les généreux combats.
Avant l'élection de M. Lincoln, les États-Unis étaient riches, ils recevaient beaucoup d'émigrants, ils avançaient vaillamment dans le désert, ils exerçaient une grande influence, et l'Angleterre ne leur envoyait pas d'ultimatum. Eh bien, c'était alors qu'il convenait de gémir. Et nous gémissions en effet, et, nous dont l'oiUimisme est blâmé, nous encourions alors un reproche tout contraire. Sous cette prospérité menteuse, la vraie ruine s'accomplissait; ce grand pays allait s' affaissant et s'abaissant à vue d'œil.
C'était le temps où le président Taylor faisait le commerce des esclaves, où la traite s'organisait publiquement à ?sew-York, où chaque recensement apportait la preuve de l'accroissement du nombre des esclaves, trois millions deux cent mille en 1850, quatre millions en 1860, où l'extradition des esclaves fugitifs devenait le droit légal du pays entier, où le pays entier descendait jusqu'à cette honte et semblait justifier un moment la sanglante litanie de Théodore Parker : « Saint J udas Iscariot ! »
Déplorer la crise actuelle, c'est regretter ce temps-là. Il n'y avait plus, à la vérité, ni liberté de la presse, ni liberté de discussion; la voix impérieuse du Sud dic-
tait les actes de la République et prescrivait les élections ; le Sud exigeait au dehors uue politique violente, il voulait Cuba, il voulait l'Amérique centrale, il voulait de l'espace et des terres vierges où transporter ses esclaves; la cour suprême adop ait ses maximes, la liberté épouvantée reculait devant l'esclavage triomphant, une démocratie envieuse passait son niveau sur toute supériorité ei brisait toute indépendance, les mœurs publiques se corrouipaient, Timprobité commerciale était approuvée, les principes s'ellaçaient devant les faits et les consciences devant le nombre, le niveau baissait, baissait toujours, et pour comble de malheur, la prospérité allait cioissant. Un des magistrats les plus éminents des États-Unis s'écriait naguère en se reportant à cet affreux temps : « Je désespérais de mon pays. »
11 en désespéiait, lui; mais nous, Européens, nous n'avions qu'une voix pour applaudir. L'Amérique, à nous entendre, était arrivée au faîte des prospérités. Nous qui soupirons tant aujourd'hui, nous n'avions alors ni douleurs, ni terreurs. Après avoir blâmé en passant quelques actes « regrettables, » après avoir déploré pour la l'orme « les nécessités de la politique » qui forcent à sacriiier parfois la justice et à maintenir la paix au piix de fâcheuses concessions, nous nous consolions parfaitement en pensant que si l'Amérique était envahie par l'esclavage, si ses institutions étaient faussées et si son honneui' était compromis, elle
CRISE or i; R r. i; V I-: M i: N r 433
n'avait pas cessé du moins de ^M'andir et de s'enrichir.
Quant à ceux qui pensent que le relèvement était nécessaire, mais qu'il ne devait rien coûter, j'en suis à me demander où ils ont, pu puiser une illusion de celte nature. Ce n'est pas, en tout cas, dans l'histoire. S'il est une vérité qui ressorte clairement de ses pages, c'est celle-ci : Tout i-elèvement est une crise. Pour rêver des roses sans épines et des progrès sans douleur, il faut fermer les yeux. Rien n'est désagréable à voir comme un peuple qui se relève : il y a des luttes, des fautes, des échecs et des dangers; il y a du sang et des ruines; les Iiommes prudents s'écartent, les cœurs sensibles s'indignent, le vulgaire dénigre et maudit. Pourquoi ne pas mourir décemment, tranquillement, au lieu de troubler le monde par ces accès d'agitation fiévreuse?
C'est presque toujours aux époques où le bien reprend le dessus qu'on voit appaïaître les souffrances sociales. 11 n'entre pas dans les desseins de Dieu que les grandes iniquités s'effacent avant que le châtiment se soit fait sentir. Et ici, fait remarquable, le châtiment tombe à la fois sur tous les coupables, sur le Sud qui soutenait l'esclavage, sur le Nord complice du Sud, sur l'Europe indifférente au mal et trop longtemps disposée à en profiter.
Il faudrait courber la tète et adorer Ja main qui nous frappe. Dieu a envoyé les guerres, les crises
commerciales, les misères de tout genre; ce sont les douleurs de l'enla )t'^ment, elles dureront jusqu'à ce que l'Amérique nouvelle, IWmérique libre et juste, soit venue au monde.
On paye toujours un progrès plus cher quune faute; ou plutôt, c'est à l'heure du progrès que le compte des fautes se règle. Les luttes pour le droit éclatent alors et la réparation s'opère au travers de la souiïrance. Lorsque notre vieille société française, pourrie jusqu'aux os, s'écroulait à la fin du siècle dernier, lors({ue ses vieux crimes amoncelés, tyrannies, persécutions et corruptions, lencontraieut sur leur chemin d'autres crimes, loi'sque l'expiation effroyable du passé de^ la France s'opérait, les gens sages ne manquaient pas d'écrire ceci : u ^jous assistons à la ruine d'un grand peuple. » Pourtant ce n'était pas la ruine, c'était le relèvement qui s'opérait de la sorte.
Depuis que le canon de Sébastopol a tué la politique rétrograde qui se personnifiait en Nicolas, la Russie est entrée dans la voie des réformes ^ un nouvel empereur a donné généreusement le signal, et le servage a commencé à mourir. Lncore un pays qui va traverser une crise, parce qu'il va accomplir un progrès.
1. Ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre la guerre de Crimée, n'ont donc pas vu ce qui en est sorti '? Elle n'a aucunement ressuscité les Turcs, dont on se souciait fort peu; elle a forcé la Russie à abdiquer son patronage absolutiste et à entreprendre sa propre transformation. L'alliance libérale de l'Occident a porté des fruits de liberté.
CRISE DU RELEVEMKNT. 431
Accourez vite, prophètes de malheur; annoncez de nouveau la ruine d'un grand peuple. Voyez, le servage ne s'en va pas seul ; il entraîne à sa suite la vieille organisation tout entière. Gela est vrai; mais où est le mal? L'organisation tout entière n'avait- elle pas besoin de se transformer ? 11 y a longtemps qu'on s'évertue ici-bas à répaier les édifices vermoulus, et toujours il arrive qu'après avoir essayé quelques replâtrages, on est forcé de reconstruire. On reconstruira donc en Russie; la bureaucratie, la censure, la police ne survivront pas longtemps xiu servage; la publicité des débats judiciaires, la discussion des budgets, l'intervention du pays dans ses affaires ne se feront pas attendre. Déjà les assemblées des représentants de la noblesse à Pétersbourg et surtout à Moscou ont émis des vœux qui ont dû faire tressaillir l'empereur Nicolas dans son tombeau. Faudra-t-il s'affliger? Affligeonsnous de ce qu'il y a tant d'abus à réformer, tant de corruption à combattre, rien de mieux ; ne nous affligeons pa^ de ce que la vie va être pins agitée et plus bruyante que ne l'était la mort.
Les crises de relèvement marquent les grandes époques de l'histoire. Quelle crise, je me borne à celle-là, pourrait être compai'ée à celle qui date de la venue de Jésus-Christ? Il l'avait dit : u Je n'apporte pas la paix, mais l'épée. » A l'immensité du bienfait se mesure l'immensité de la douleur. Voici toute la société antique qui succombe, voici la sérénité païenne qui s'en va,
lus AUX AMERICAINS.
voici les religions nationales qui périssent, voici la division qui s'intioduit paitout, dans l'Etat, dans la famille, dans le fond même de l'âme humaine; les persécutions atroces, les guerres religieuses renaissant sans cesse de leurs cendres, les raffinements de la cruauté et les excès de la haine vont se donner carrière ; on versera le sang des chrétiens, et les chrétiens (ou ceux qui portent ce nom) verseront le sang à leur tour; il coulera par torrents, le monde sera en angoisse.
Mais le monde sera transfiguré, rajeuni, relevé. Audessus des fanges de la société ancienne, une société nouvelle aura paru, semblable à ces terres qui, au temps où notre globe prenait sa forme actuelle, surgissaient à la voix de Dieu du sein des eaux troublées de la mer. Les ignominies de Rome ont disparu, l'esclavage a reculé lentement devant l'Iivangile. la famille s'est formée et la femme est devenue mère de famille, la conscience iudividuelle a conquis ses droits, les rapports directs se sont établis entre l'àuie et Dieu, la lumière s'est faite sur la vie, sur la mort, sur l'éternité, la pensée a connu des besoins, agité des questions, abordé des espaces que l'antiquité n'avait pas connus, les libertés modernes ont fait invasion , la pensée moderne est née. Ce sont des merveilles, d'éblouissantes merveilles, que nous apprécierions mieux si nous y étions moins habitués, si quelqu'un pouvait nous faire sentir, un jour seulement, le glacial contact