CRISE DU RELEVEMENT
des sociétés humaines telles qu'elles étaient avant Jésus-Christ.
Et je parle des sociétés, je laisse à part ce qui concerne le salut individuel. 11 ne serait pourtant pas inutile de jeter un regard dans les profondeurs d'une ànie el de rechercher, là aussi, les caractères de cette crise suprême qin est la crise du relèvement. Ils en savent quelque chose, ceux qui ont goûté les douleurs et les ravissements de la toi. Ils savent par quels chemins locailleux on arrive, quelles soutlVances on traverse et quelle lutte de tous les instants s'engage en nous, lorsque nous commençons à nous voir tels que nous sommes et à sentir la nécessité de la réforme intérieure.
Ah ! il en est des nations comme des individus. Les peuples qui font des progrès sont les [)euples de douleur et de combat, INobles douleurs, combats glorieux, sans lesquels le relèvement est impossible ! Non, je ne consentirai jamais à mettre au rang des désasties les victoires sanglantes de l'humanité; ce serait voiler le côté moral de l'histoire. En dépit de tant de voix éplorées qui se recueillaient naguère en un concert de lamentations, je féliciie les Américains d'avoir voulu la guérison avec ses conditions nécessaires, de n'avoir reculé ni devant l'amertume des remèdes, ni devant la douleur aiguë des opérations, ni devant l'abattement passager qui précède et [)répare le rétablissement des forces. J'aurais douté de leur relèvement, je l'avoue.
s'ils n'avaient point passé par l'affaiblissement et par les chances de ruine.
Quel pas immense l'Amérique vient de faire ! Entre la présidence de M. Buchanan et celle de M. Lincoln, entre 1860 et 1862, il y a la distance d'une révolution sociale. Les fils des puritains sont lents à s'émouvoir; mais, une fois émus, ils vont de l'avant et rien ne les arrête. Y aurait-il réellement des âmes assez froides pour ne pas se réjouir à cette pensée, que le temps où nous vivons est celui du grand triomphe sur l'esclavage? N'est-ce rien d'avoir vu cela de ses yeux pendant qu'on est sur la terre?
L'esclavage est frappé de mort, je n'ai plus sans doute à le démontrer. Ce que la dernière élection a commencé, les défaites providentielles du Nord l'ont achevé, et maintenant bien insensé serait celui qui tenterait de revenir en arrièie. Un homme qu'on peut croire sur parole, car il a le droit d'être plus difficile que personne en matière d'abolition, M. Charles Sumner, ne s'écriait-il pas dernièrement à Worcester : a La victoire est déjà gagnée^ le pays est déjà sauvé! » Et il ajoutait ces entraînantes paroles : « D'autres peuvent désespérer, non pas moi. Que d'autres voient en noir; moi, je ne puis... Si grand que paraisse encore le péril de notre patrie, il était bien plus grand lorsqu'elle s'abaissait, année après année, sous le joug de l'esclavat^e. »
TRl'^F, DU REl.KVEMENT. Ul
L'esclavage, en ellet, n'esl pas un joug seulement pour les esclaves, c'est un joug pour les gouvernements eux-mêmes ; il s'agissait d'émanciper avant tout le gouvernement national des États-Unis. Dieu a eu pitié de rÂméri(|ue en ne permettant pas que le Sud fût plus habile, c'est-à-dire plus modéré. S'il avait consenti à rentrer vite dans l'Union, on lui aurait accordé beaucoup, il serait resté là avec une majorité au sénat, avec rap[)ui du parti démocratique dans tout le Nord, entin avec cette menace toujours prête et encore puissante : « Nous sortirons le jour où vous toucherez à l'esclavage, d
Je voudrais citer à ce sujet un des orateurs les plus puissants de l'Amérique, M. le pasteur Beecher : « J'entends bien des gens s'écrier : « C'est une chose u horrible de penser que des frères s'entr'égorgent ! » Mais n'est-ce pas aussi une chose horrible de penseique sur le^ plantations du Sud tant d'hommes rendaient le dernier soupir, déchirés par le fouet de l'exacteur?... Oh! c'est une chose affreuse que la guerre civile ; mais je sais une chose qui serait plus aftVeuse, ce serait de voir le mal qui règne dans le Sud envahir le pays entier... La [)aix n'est pas pour une nation le premier des biens, la justice est plus précieuse encore. Vous n'avez nul droit de souhaiter la paix, jusqu'à ce que Dieu ait fait régner la justice. Voilà ce qu'enseigne l'Évangile. Lorsque nous en aurons lini avec l'injustice, notre paix alors coulera comme un fleuve...
Plaise à Dieu que iidlis n'obtenions pas la paix avant que le règne de la justice soit établi parmi nous! »
Cette prière a été exaucée. Le règne de la justice sera fondé; le vrai relèvement, que les grands cœurs mettent au-dessus des prospérités comme au-dessus de la paix, achèvera de s'accomplir.
On ne tardera pas à s'en apercevoir; la politique américaine reprendra le niveau au-dessous duf{uel elle était tombée. Plus de guerres ()0ur l'esclavage, plus d'expéditions de Walker protégées par M. Slidell et par ses amis, plus de vétos opposés par un nouveau Jefferson Davis au vote d'un Etat désireux de payer ses dettes. Les dilapidations seront sévèrement réprimées, à présent que la passion des luttes au sujet de l'esclavage n'est plus là pour tout couvrir, à présent que l'impôt direct est venu faire peser sur chaque citoyen les friponneries des administrateurs.
î\on-seulement le gouvernement vient de recevoir ses letti-es d'affranchissement, mais les individus euxmêmes respireront désormais avec une liberté qu'on avait cessé de connaître en Amérique. L'émancipation des esclaves amènera avec elle l'émancipation de la politi([ue et celle des caractères. Deux questions se sont traitées et résolues à la fois, la question de l'esclavage, la question de la démocratie; il était temps que le ressort de l'individualité reprît sa vigueui" et cessât d'être comprimé sous le despotisme du nombre.
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Nul despotisme n'a surpassé celui-là : grâce à la pression démagogigue déchaînée par les passions du Sud, la souveraineté populaire était devenue une grossière idole ; il semblait qu'oii mît la morale aux voix et qu'une infamie devint honnête dès qu'elle obtenait la majorité! Qui dira les ravages de tels principes? Les mœurs publiques et les mœurs privées se corrompaient à la fois; car il y a, grâce à Dieu, une unité dans l'homme, et la prétention de demeurer honnête dans certains actes tout en devenant coquin pour certains autres a toujours reçu les démentis de l'expérience.
Ce ne sera pas la moindre preuve du relèvement qui s'opère, de voir les individus se redresser devant les masses ; naguère écrasés, broyés, confondus de force avec l'Etat, iis oseront écouter leur conscience et être de leui- proi)re avis. Il n'y aura plus de puissance illimitée en Amérique, c'est-à-dire qu'il y aura enfin des libertés.
Un dernier progrès aura été accompli : les Etats- Unis avaient besoin de recevoir les leçons de la défaite et de l'épreuve. Peuple enfant gâté, ils ne pouvaient, pas plus que les autres peuples, se passer des enseignements sévères de l'adversité. Ils axaient été accoutumés aux succès, aux flatteries; ils avaient pris d'eux-mêmes une opinion déraisonnable. De là quel- (jue présomption dans le langage et quelque arrogance dans les actes. Maintenarit ils ont passé par ce creuset où nous laissons nos scories.
Renoncer aux adulations, ce n'est })as renoncer, tant s'en faut, à la sérieuse estime d'autrui. Jamais, au contraire, la véritable puissance de l'Amérique n'aura mieux éclaté. Ce relèvement par la justice demeurera un des grands événements de l'histoire. Ce peuple, tombé si bas sous M. Buchanan et qui parvient cà se redresseï", ce nouvel Antée qui reprend des forces en touchant le sol de la liberté et du droit, personne, vous pouvez m'en croire, ne le considérera avec dédain.
Ou pouvait dire autrefois que les États-Unis ne subsistaient que par leur situation privilégiée : sans voisins, par conséquent sans ennemis, dispensés des efforts qu'exige la guerre, la vie leur avait été facile ; leur vaste édifice politique n'avait pas fait ses preuves, car il n'avait lutté contre aucune temi)ète, et l'on avait le droit de supposer que le preuùer torrent venant donner contre la muraille lenverserait ou ébranlerait ses fondements. Aujourd'hui le torrent est venu, et le fondement demeure. La nationalité impuissante qu'on nous montrait submergée sous les flots des immigrations, s'est trouvée une nationalité énergique et vivace. En face du Sud révolté comme en l'ace du Sud menaçant, il s'est trouvé une nation américaine. Elle a brisé pour jamais, oui, brisé, même en cas de séparation effective d'une portion du Sud, l'arme perfide du droit de séparation. Elle a traversé la triple épreuve que doivent subir les gouvernements, l'épreuve de la
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l'ondatioii, celle de l'indépendance, celle de la révolution. KUe a affranchi du même coup son présent et son avenir. A l' heure des désastres, elle a déployé la qualité la plus rare de toutes, la patience qui répare le mal. Elle a pu prononcer alors cette parole de confiance : « Les Américains du Nord n'en valent que mieux pour avoir été battus une ou deux fois. » Enfin, aux prises avec les difficultés du dehors, les États-Unis ont su accepter les conséquences passagères de leurs embarras, sans cesser de tenir un langage plein de dignité; ils ont fait leurs réserves et maintenu leurs principes, en attendant de meilleurs joui's.
Je ne perdrai pas mon temps à démontrer que, si l'Union sort victorieuse de la crise, elle en sortira agrandie. Le relèvement d un grand peuple a-uva, alors de trèsnombreux partisans, et mon paradoxe .sera devenu un lieu commun. J'ai tenu à établir une autre thèse, non moins vraie, mais moins populaire: aujourd'hui, pendant la crise, au milieu des difficultés et des périls, quelle que doive être l'issue de la lutte, le relèvement est déjà accompli. Déjà l'Amérique a dit à l'esclavage: « Tu n'iras pas plus loin.» Déjà elle a dit au Sud : « Je ne recule ni devant tes projets de rupture, ni devant l'influence souveraine que ton coton doit exercer sur les déterminations de l'Europe. » Déjà elle a résisté à l'épreuve terrible des trahisons. Déjà elle a maintenu son unité et évité les désordres de la rue. Déjà elle a accepté de lourdes charges qui laisseront leurs traces
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sur le budget américain, comme ces nobles cicatrices qui restent empreintes sur le visage des vainqueurs.
Le relèvement est donc déjà accompli. 11 se peut que les États-Unis combattent et souiïrent encore, mais leur cause ne périra pas; et leur cause, c'est leur grandeur.