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CHAPITRE II

Le relèvement n'est pas la révolntion. Il est même tout le contraire. La révolution, c'était le Sud qui travaillait à l'opérer; le triomphe sur le Sud consistera à maintenir telles quelles les institutions libres du pays.

Il faut donner un démenti à ce pronostic : « La gueri'e civile tuera l'esclavage dans le Sud et la liberté dans le Nord. » Déliez-vous de ceux qui chez \ ous se tournent vers l'unité du pouvoir comme vers un abri ; n'écoutez pas ces esprits sceptiques qui attendent toujours quelque chose, parce qu'ils ne croient à rien et ne tiennent à rien. Restez vous-mêmes, ou plutôt, redevenez vous-mêmes: aspirez, comme au plus grand des progrès, à la conseivation lidèle de votre union ancienne , sans religion d'Etat . sans budget des

vrX AMERICAINS.

cultes, sans grandes armées, sans adniinisliaiion centralisée. Restez vous, restez l'Amérique, ce sera la plus grande des originalités. Il importe qu'il y ait quelque chose d'ancien sur votre sol, quelque chose qui ait traversé les crises et survécu aux batailles. Vos institutions seront cette chose-là; désormais é})rouvées et en quelque sorte vénérables, revêtues de ce cai'actère dont on ne dépouille pas impunément la loi fondamentale d'un pays, elles assureront un asile plus inviolable à vos libertés. Sortez de la lutte avec le programme que vous aviez en y entrant, avec l'unité politique de l'État, avec l'indépendance administrative des États; ne faites pas porter à la patrie commune la peine du ciime de quelques-uns; surtout repoussez les conseils de ceux qui vous poussent à singer l'Europe. L)e même que votre llore et votre faune ne sont pas les nôtres, de ujème votre organisation sociale ne doit pas être celle de l'ancien monde. Est-elle meilleure? Est-elle moins bonne? Question oiseuse ; elle est autre et autre elle doit rester.

L'examen comparatif de la lépublique et de la monarchie est à sa place dans Ciima\ dans la réalité des all'aires humaines, ces grandes questions se résolvent en vertu de nécessités ((ui n'ont aucun rapport avec les arguments de la philosophie poUtique. Mais, indépendannnent des formes du gouvernement qui ne sont point ici en cause, il y a des piincipes qui peuvent plus ou moins s'appliquer sous toutes les formes de gou-

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vernement. L'Amérique a le privilège de les avoir mieux compris que personne; qu'elle n'aille pas abdiquer cette supériorité.

Elle est aussi peu gouvernée, surtout aussi peu administrée que possible; avantage immense qui pourrait s'affaiblir ou disparaître sous l'influence des événements actuels. Le budget américain s'élevait à trois cents millions en 1860 et la dette américaine ne dépassait pas ce chiffre, c'est-à-dire que le capital dû par les États-Unis n'était que l'équivalent d'une année de leur revenu. Eh bien, voilà l'idéal vers lequel il importe de retourner bientôt.

Idéal est bien le mot. L'histoire aura peine à croire quelque jour qu'une grande nation ait pu vivre plus de soixante et dix années sans établir chez elle l'impôt direct. C'est un âge d'or qu'on ne retrouvera pins sans doute, je ne me fais pas d'illusion sur ce point. Une fois sortis de l'époque heureuse où quelques taxes indirectes suffisaient à payer leurs dépenses, les Etats-Unis n'y rentreront pas; il s'agit seulement de s'en rapprocher le plus possible. Malgré la charge permanente que feront peser sur eux les intérêts et l'amortissement des dettes énormes contractées pendant la guerre, malgré la charge qui résultera, je l'espère, de l'abolition progressive et de l'indemnité allouée par le trésor, il y aura encore moyen d'établir à ^Vashington des budgets fort peu semblables à ceux que nous votons en Europe. Et cela est esscn-

tiel : à une époque où les embarras financiers sont la plaie de presque tous les pays de l'ancien monde, le nouveau monde aurait bien tort de se laisser séduire par les mauvais sophismes trop bien acceptés au milieu de nous. On nous a fait de superbes théories sur les avantages de l'impôt, sur l'accroissement naturel de l'impôt, sur l'avantage de payer plus et de dépenser plus. Le résultat pour nous, Français, a été ce que chacun sait. Lorsque notre budget, à la stupéfaction générale, atteignit le chiffre d'un milliard, chacun se récria, M. Thiers dit alors ce mot qui était, hélas ! une prophétie : « Vous vous plaignez de ce budget d'un milliard ! Regardez-le bien, car vous ne le reverrez plus. » Que notre exemple instruise les Américains; sans un énergique retour en arrière, ils s'habitueront vite, aussi bien que nous, à dépenser des milliards.

L'Europe n'a pas seulement de gros budgets, elle à de grosses armées, ce qui est encore plus dangereux. Je ne demanderai pas aux Américains de revenir à leurs armées de douze mille hommes, je sens bien qu'il n'y faut plus penser; qu'ils se disent cependant que toute leur énergie va être nécessaire pour résister aux tentations que l'état de guerre aura fait naître. On ne manquera pas de prétendre qu'il convient de mettre à profit ces nombreux soldats disciplinés et aguerris, qu'il y a des questions à régler au Mexique ou ailleurs, qu'il y a des conquêtes à faire, que l'occa-

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sion est admirable pour prendre Cuba, les Antilles, ([ue sais-je? l'Amérique méridionale jusqu'au cnp Horn; que d'ailleurs le Sud a besoin d'être surveillé encore, que la prudence ne permet pas les mesures radicales. Or, il est des cas où les mesures radicales réussissent seules. Par bonheur, le sentiment de l'incompatibilité entre le régime américain et les arniées permanentes n'a pas cessé de faire sentir sa présence aux États-Unis. Tout en développant leurs forces défensives, fortification des villes et des frontières, organisation des milices, perfectionnement des écoles militaires, ils ont maintenu avec fermeté le caractère provisoire de leurs arjîîemenls. Ils n'ont voulu, et je les en loue, que des volontaires. Ils ont repoussé les plans de conscription. Peut-être à la paix conserveront-ils une assez grande marine; ils ne conserveront pas, s'ils sont sages, une grande armée.

Ce sont des conseils d'ami. Tout en comprenant qu'il y aura des changements, que dans un sens il est impossible qu'une Amérique nouvelle ne sorte pas d'une pareille fournaise, je voudrais que la nouvelle ressemblât beaucoup à l'ancienne et surtout se gardât bien de rejeter ce qu'elle avait de meilleur.

Les modifications qu'il est aisé de prévoir auront pour elïet de donner un peu plus de force au pouvoir central. Sans mettre en péril le principe du self-

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gorernment qui est l'essence même de la liberté, les Américains réaliseront sans doute d'une manière plus précise l'unité fondamentale de la nation. L'idée de confédération, déjà si faible, s'effacera encore plus. C'est précisément ce qui s'est passé en Suisse, après la levée de boucliers du Sonderbund.

Il est probable que le régime des banques sera soumis à des remaniements et que l'émission inconditionnelle du papier-monnaie sur tous les points du territoire sera prohibée. L'indépendance des juges a besoin d'être garantie; il y a des États où ils ne sont élus que pour une année, d'autres où la quotité de leur traitement est incessamment mise en question. L'impuissance de la loi en présence des grands désordres populaires réclamera des mesures conservatrices dont l'adoption est devenue possible depuis que les passions de l'esclavage ont cessé de dominer le pays. Enfin, et sans parler du changement principal, de celui qui déterminera les conditions de l'abolition complète de l'esclavage, je ne serais pas étonné qu'on voulût rendre un peu de prestige à la situation du premier magistrat de la République. Sans revenir à l'étiquette établie du temps de Washington, lorsqu'il tenait de grands levers, lorsqu'il n'invitait à sa table que les envoyés étrangers ayant rang d'ambassadeurs, lorsque sa voiture attelée de six chevaux était escortée par deux aides de camp, lorsque les directeurs des théâtres venaient le recevoir au bas de l'escalier et que tous les

spectateurs se levaient à son entrée, il se pourrait que la simplicité actuelle de la Maison Blanche fût jugée trop grande. Je ne me prononce pas sur la question, mais j'avoue que ce président si puissant en fait et entouré de si peu d'apparat, ce chef d'un grand peuple avec ses 120,000 francs de liste civile me paraît ne pas manquer de grandeur.

Ce qui est plus important, c'est qu'on s'arrête dans cette voie dedictature où un moment on s'était engagé. En se séparant au mois d'août, le Congrès avait volé de véritables pleins pouvoirs. M. Lincoln n'en a pas trop abusé; les entraînements qui ont existé pendant un mois ou deux ont fait place à une attitude plus réservée; on semble s'être souvenu de cette parole de notre vieux publiciste, Jean Bodin : u Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit, n

Rien de tentant, rien de commode, mais aussi rien de dangereux comme les pleins pouvoirs. Il est raisonnable sans doute de prendre quelques mesures d'exception quand la situation est exceptionnelle ellemême; les nécessités de la guerre sont incontestables; un gouvernement environné d'espions et dont les plans sont régulièrement communiqués à l'ennemi aie droit de se défendre. Cependant n'allons pas croire qu'on soit beaucoup plus fort parce qu'on peut fouler aux pieds les lois; il y a bien plus de force, somme toute, dans ce respect des lois qui va jusqu'à accepter les

difficultés et la gène extrême, plutôt que de recourir à l'arbitraire.

Les coups d'Etat n'ont jamais aflermi personne; c'est en évitant les coups d'État qu'on réprimera le mieux le coup d'État de la révolte. Le droit est la grande force du Nord; qu'il n'en sorte pas ou qu'il se hâte d'y rentrer! M. Lincoln a eu, je n'en doute pas, de très-fortes raisons pour suspendre Miabeas corpus, pour ordonner des arrestations et pour supprimer des journaux. On a exagéré, et beaucoup, en disant que la loi des suspects a été mise en vigueur, que M. Sevvard a délivré des lettres de cachet et que le fort La Fayette (quelle ironie du destin !) a été transformé en bastille. En tout cas, le gouvernement de Washington a compris ses vrais intérêts le jour où il a restreint l'étendue de ce régime d'exception. A l'heure qu'il est, il a presque disparu : les prisonniers d'État ont été mis en liberté, et le régime des passeports, un moment adopté, a déjà été aboli.

11 est des actes d'énergie devant ]es([uels le président a eu mille fois raison de ne pas reculer. L'arrestation de ces membres de la législature de Maryland qui se préparaient à voter la séparation et qui tendaient la main à Beauregard ne sera jamais reprochée au général Banks. Mais d'autres actes seraient moins aisés à justifier.

Ce sera surtout à l'heure des succès décisifs, si elle vient bientôt à sonner, comme je l'espère, que

nous pourrons juger la politique américaine. Alors se poseront les problèmes de la pacification, plus importants et plus difficiles peut-être que les problèmes de la lutte. Alors il s'agira de donner un démenti à ceux qui annoncent que le Nord, incapable d'adopter la solution glorieuse que lui fournirait la liberté, ne saura qu'entrer dans cette misérable voie de châtiments, de représailles, de défiances, qui mène droit au despotisme militaire. Déjà on le pousse de ce côté; on le met en garde contre les sentiments a de fausse générosité, de fausse pitié, » qui épargneraient les chefs principaux de la révolte; on tient à ce qu'il y ait au bout de la lutte un certain nombre de punitions exemplaires. Si l'on se propose de rendre intéressants des honumes qui ne le sont guère et de conserver précieusement le germe de nouvelles insurrections, c'est à merveille. A la suite des guerres civiles, nous ne manquons jamais de bonnes raisons pour dresser l'échafaud et pour publier des amnisties émaillées d'exceptions. Prenons-y garde; ces amnisties-là, la conscience publique les appelle des listes de proscription. Elle n'aime pas que l'on convoque le tribunal le lendemain de la bataille ; selon elle, les arrêts que fait rendre le vainqueur ressemblent toujoiii's plus à la vengeance qu'à la justice. Qu'il serait beau de se vaincre soi-même après avoir vaincu le Sud! Le pardon pour tous, la liberté pour tous, l'égalité du droit pour tous, voilà la vengeance du Nord. Il me semble

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que la grandeur de ce rôle est faite pour le tenter.

Quant aux procédés qui jusqu'ici ont accompagné la guerre, il faut reconnaître en toute justice qu'ils font honneur à l'Amérique. J'excepte les bills de confiscation. Celui du INord n'est qu'une représaille, je le sais; le Sud, non content de confisquer, a ordonné de ne payer aucune dette. Mais si le Sud adopte des mesures odieuses, est-ce une raison pour en faire autant ?

J'ai hâte d'ajouter qu'on n'en a pas fait autant. Le Sud a été jusqu'à prescrire la confiscation générale des propriétés possédées sur son territoire par des citoyens du Nord. Des députations nombreuses ayant insisté auprès de M. Lincoln pour que le Nord, à son tour, confisquât chez lui toutes les propriétés des citoyens du Sud, le président résista, u Mais ils le font bien, eux! lui objectait-on. — S'ils se croient libres de commettre nne injustice (telle fut la réponse du président), moi, je n'en ai ni le droit ni la volonté. »

La guerre, quoi qu'on en ait dit, n'a pas eu un instant un caractère cruel. En dépit des principes qui semblaient -s'y opposer, les États-Unis n'ont pas traité une fois en rebelles les prisonnieis saisis les armes à la main; les corsaires eux-mêmes ont été épargnés.

Souime toute, on se bat, mais ou évite avec soin les horreurs qui jusqu'ici avaient souillé les guerres civiles. Des échanges de prisonniers se font chaque jour; beaucoup obtiennent leur liberté sur parole. L'invasion progressive des États rebelles n'est marquée

ni par des dévastations ni par des pillages. On a poussé la douceur jusqu'à commuer la peine capitale prononcée dans le xMissouri contre les misérables qui, en brûlant les ponts des chemins de fer, avaient causé la mort de beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants. Enfin, depuis le commencement des hostilités, l'échafaud, notez bien ce fait, ne s'est pas encore dressé une seule fois dans le Nord. Après la prise du fort Sumter, quand la trahison était partout, après Bullrun, quand l'ennemi marchait sur Washington, les Etats-Unis n'ont point eu de journées de septembre.

Le Sud est loin d'avoir montré la même modération. Le terreur qui règne dans son sein depuis des années est devenue plus violente encore. Les comités de vigilance y ont fait leur œuvre bien connue ; nous savons par les lettres de M. Russel que des bataillons se sont dirigés vers le Nord faisant porter devant eux un cercueil sur lequel on avait écrit en grosses lettres : Abralunn Lincohi. Quant à la guerre, celle de l'extrême Ouest, poursuivie avec l'aide des Indiens et des pillards, n'a reculé ni devant l'incendie ni devant des atrocités plus odieuses.

Il nous importe à tous que les institutions américaines so^^rtent intactes de l'épreuve. La solidarité qui unit aujourd'hui tous lés peuples est si grande, que nulle part aucune f[uestion ne s'agite de laquelle nous puissions dire que nous y somuies étrangers. Ce sont

nos affaires qui se traitent, la maison du voisin brûle, paries pro.rùmis ardet.

République et monarchie à part, le monde entier est intéressé à l'issue du débat. Le succès de l'Amérique serait un argument décisif en faveur de la liberté. Si des institutions libérales sortent victorieuses d'une tempête où bien des gens espéraient les voir périr, s'il arrive pour la première fois qu'une guerre civile se termine sans établir un régime d'exception et une concentration excessive du pouvoir , ne sera-ce rien que cela? Non-seulement l'abolition de l'esclavage est un acte immense, fait pour honorer notre siècle et dont l'inlluence se fera sentir bien loin, mais d'autres problèmes posés dans le nouveau monde n'y seront pas heureusement résolus sans que l'Europe en profite. Nous allons à la démocratie; nous serait-il indifférent de savoir (ce qui n'est point démontré encore) qu'elle se concilie avec la liberté? Nous nous débattons sous les embarras de la question romaine, c'est-à-dire des relations à établir entre les Églises et l'État; n'aurions-nous rien appris le jour où nous verrions combien la victoire du gouvernement américain a été facilitée par ce fait, qu'il n'avait pas à se préoccuper des Églises et que le conflit politique ne pouvait se compliquer d'un conflit religieux?

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