‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 55 sur 66 · ABOLITION DE L ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

ABOLITION DE L ESCLAVAGE

Je ne veux pas redire ce que j'ai dit ailleurs, je veux résumer en deux mots, sur cet article essentiel, les résultats de notre étude.

Ce qui importe désormais, ce n'est pas que l'abolition se fasse, personne au monde ne pourrait l'empêcher, c'est que le gouvernement américain la veuille. Connaître son devoir est parfois plus difficile que de le remplir; or, le devoir des États-Unis ne leur est peutêtre pas encore assez connu. Ils ont compris et accepté la nécessité d'arrêter l'extension de l'esclavage; il leur reste k comprendre et à accepter la nécessité de l'abolir, c'est-cà-dire de prendre immédiatement des mesures dans ce but. — Sans faire le moins du monde une guerre d'abolition, sans armer les nègres, sans opérer un changement de front qui diviserait le Nord

el aliiniierait It's limitrophes, le gouvernement américain peut tout préparer pour l'acte décisif qui donnera seul à la crise actuelle le caractère d'une crise de relèvement. L'esclavage, en sa qualité de grand ennemi et d'obstacle au rapprochement, doit être frappé de mort. Qu'on proclame son extinction lente et progressive, c'est naturel; qu'on accorde une indemnité, c'estd'une excellente politique; mais que l'on renonce aux demi-mesures. Les demi-mesures aigrissent, les mesures complètes ont en elles une puissance d'apaisement. Le Sud semble avoir voulu préparer lui-même la voie à cette grande réforme : en faisant présenter càl'Flurope des offres, plus ou moins sérieuses, d'abolition progressive, le Sud a ôté aux esprits les plus timorés et aux intérêts les plus alarmés des États libres ou des limitrophes le droit de se scandaliser lors({ue M. Lincoln accom[)lira contre la révolte ce que M. Davis proposait d'accomplir pour elle.

11 ne manquera pas de braves gens qui, lorsque l'heure des grands succès aura sonné, supplieront M. Lincoln de ne rien faire. S'abstenir semble toujours le comble de la sagesse; c'est quelquefois le comble de la folie. S'abstenir, en certains cas, c'est agir. Si, contre toute apparence, le Congiès et le président mettent fin à la révolte sans mettre fin à l'esclavage, si la cause du mal survit, l'Amérifiue ne tardera pas à payer bien cher une telle faute.

Jusqu'ici j'ai compris tous les ménagements; je les

comprendrai encoie à l'avenir. Réservez l'action du temps, écartez les systèmes brusques et violents; mais, au nom du ciel, prenez im parti et ne laissez pas l'ennemi dans la place.

Cet ennemi ne sera plus ce qu'il a été, cela est certain; l'esclavage ne pourra plus se poser en maître, il restera sur la défensive. Est-ce une raison cependant pour ne pas mettre les États du Sud en demeure de se j)iononcer sans retard sur l'abolition? Autrement, quels tiraillements funestes, et dans le Sud, et jusque dans les limitrophes ! Quel obstacle à la vraie union , à l'apaisement des esprits et à la fusion des intérêts !

On voudrait entretenir l'irritation, maintenir l'antagonisme, nécessiter l'occupation militaire, fausser d'une manière durable les institutions américaines et assurer avant peu le renouvellement de la révolte, qu'on ne s'y prendrait pas d'autre sorte. Il n'y aura dans le Sud ni émigration d'ouviiers libres, ni form?ttion d'une classe moyenne, ni chute définitive du parti violent, avant que le principe de l'abolition ait été posé en termes qui ne permettent pas de revenir en arrière. Alors seulement, l'aspect des choses changera; V élevé des noirs aura un terme; privé à la fois de la traite intérieure et de la traite extérieure, l'esclavage s'en ira, le problème sera résolu. Alors aussi se produiront l'unité et l'homogénéité si contestées du peuple américain.

De quoi s'agit-il depuis un an? De savoir si l'escla-

Jt)-2 A V X A M K K I C A I N S.

vage tuera l'Union, ou si l'Union tuera l'esclavage. — Que M. Uincoln en soit convaincu, Dieu tiendra fermées toutes les avenues qui conduisent à la paix, jusqu'à ce que la justice soit satisfaite. La paix durable, la paix digne de ce nom, la paix qui sera l'union, la paix qui fondera une seconde fois les États-Unis, cette paix-là le peuple américain ne saurait la goûter, qu'il n'ait d'abord fait noblement et absolument son devoir.

Cela aura lieu, soit que l'union se rétablisse, soit que la séparation de quelques Etats vienne à se faire accepter. Oui, même en nous plaçant dans cette dernière et douloureuse hypothèse, nous n'aurions point à mettre en doute le relèvement des Etats-Unis.

L'Amérique resterait une des pluspuissantes nations de la terre. Prenant résolument son parti et tournant ses regards vers l'intérieur, elle se consacrerait à une œuvre glorieuse. Achever l'abolition de l'esclavage chez elle, supprimer toutes les traces de dictature, rétablir le libre jeu de ses institutions, retourner à la prospérité matérielle, à une prospérité meilleure que l'ancienne, ce ne serait pas une entreprise médiocre.

Bien des hommes, moins confiants que je ne le suis, s'obstinent à croire que tant que la séparation n'aura pas eu lieu, l'amalgame des principes subsistera. — Ils voudraient que le jNord constituât un Etat purement abolitioniste. Ils pensent que c'est le seul moyen d'abolir le parti démocratique et d'anéantir la pensée des

A HO LIT ION. ma

compromis. 11 leur semble qu'alors l'esclavage étant concentré d'un côté et la liberté de l'autre, il y aurait avantage pour tout le monde. La transformation constitutionnelle que suppose l'abolition pourrait s'accomplir avec les majorités voulues par le pacte ; tout se passerait donc d'une façon plus régulière et plus sûre.

Je comprends ce point de vue, qui n'est pas le mien. Encore un coup, s'il s'agissait de choisir entre l'union sans l'abolition et l'abolition sans l'union, je voterais pour la dernière, certain que seule elle s'accorde avec l'honneur et avec la grandeur des États-Unis. La misérable union qu'on achèterait par une lâcheté ne vaudrait pas qu'on la ramassât dans la boue, elle flétrirait la cause de TAmérique et compromettrait son avenir.

Décroître matériellement et grandir moralement, ce n'est pas décroître. Il se relèverait, ce peuple qui ne représenterait plus que la liberté, ce peuple qui aurait affranchi ses institutions et sa politique, et qui, environné de l'estime universelle, s'avancerait avec la bénédiction divine vers ses nobles destinées. Il se consacrerait à l'œuvre féconde de l'abolition dans les limitrophes; il donnerait aux limitrophes cette prospérité sans exemple dont ils jouiront le jour où les travailleurs libres y auront pénétré; il ferait de la prospérité des limitrophes la leçon permanente du Sud misérable et abaissé.

Son premier devoii" est son premier intérêt. 11 se trouve dans une de ces situations privilégiées où les désaccords apparents de la politique et de la morale s'effacent les uns après les autres. On va le juger sur ses actes, non sur ses paroles. Or, confessons-le, si les actes ont été souvent bons, ils ne l'ont pas toujours été. L'abolition se fera, je ne le mets point en doute, mais la conduite du Nord envers la race libre de couleur ne s'est guère modifiée encore; elle demeure comme un sanglant démenti donné par le Nord en ])ersonne à ses discours contre l'esclavage. Ces cinq cent mille hommes, qui subissent chez lui les iniquités et les outrages que chacun sait, semblent accuser d'hypocrisie les déclarations cependant sincères des orateurs de la liberté.

A la porte des meetings oùl'on applaudit M. Sumner, à la porte des églises où M. Beecher llétrit éloqiiemment l'esclavage,- à la porte des journaux où le crime du Sud est dénoncé, le crime du Nord se tient debout. Ceci est triste ; ceci doit changer. Souvenez-vous, citoyens de l'Amérique, souvenez-vous de cette parole amère : « Ils veulent être libres, et ils ne savent pas être justes. » Soyez justes, devenez justes, je vous en supplie. Compromettez-vous saintement pour la justice. Faites la chose précisément qui vous coûte le plus, ce sera la meilleure aux yeux des hommes comme aux yeux de Dieu. J'ai cherché dans vos i'euilles publiques les symptômes d'un changement indi^^pen-

sable, et, je le dis avec douleur, je ne les ai pas trouvés. Où sont les églises qui ont donné l'exemple? S'il y en a qui acceptent les blancs et les noirs au nombre de leurs membres, qui ouvrent leurs bancs sans distinction de couleur aux blancs et aux noirs, qui prennent des mesures disciplinaires contre quiconque a manqué d'égards envers un nègre, s'il y a de telles églises, pour([uoi ne les connaissons-nous pas? Nous sommes tenus de nous hausser au niveau de notre cause. La cause des Américains du Nord est grande; ils grandiront, cela est inévitable. En demandant au Sud un sacrifice colossal au nom du droit et de l'Evangile, ils sentiront que le droit et l'Evangile ne peuvent pas être méconnus plus longtemps par eux-mêmes.

Le droit et l'Évangile sont encore méconnus, et à un point dont nous parviendrions malaisément à noua faire une idée. Qui croirait qu'en la présente année 1862, la convention chargée de reviser la constitution deriUinois a été saisie d'une proposition ayant pour but (le bannir tous les nègres du territoire? Cette infamie a été repoussée sans doute; mais, j'ose à peine le dire, il s'est trouvé vingt et une voix pour l'appuyer. Vingt et un citoyens d'un Etat libre, en dépit de la loi, du christianisme et des règles de l'humanité la plus vulgaire, ont voulu cela, appuyé cela! Je savais bien que le préjugé de la couleur régnait surtout dans l'Ouest, je n'ignorais pas les raisons géogra-

Page 1