‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 56 sur 66 · JO · texte numérisé non relu

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phiques, politiques et sociales qui lui servent de base ; toutefois je n'aurais pas imaginé que l'on pût aller jusque-là, à l'heure môme où l'on combat les États à coton insurgés au nom de l'esclavage, a l'heure même où l'on réclame avec raison les sympathies de l'Europe.

11 y a tout un passé d'infamie à répudier dans le Nord, et je considère comme un devoir d'en dire quelque chose. — Laissons de côté ce qui a un caractère exceptionnel, les ventes de lots dans certains cimetières avec la clause publiquement énoncée : « Aucune personne de couleur n'y sera ensevelie, » la démolition violente et impunie d'un établissement d'instruction supérieure fondé dans le New-Hampshire, établissement approuvé par la législature et où l'on se proposait de recevoir sans distinction aucune les jeunes gens de race blanche et les jeunes gens de couleur. Contentons-nous de rappeler encore une fois (on ne saurait dénoncer tro[) souvent de telles choses) que dans la plupait des églises les blancs seuls sont admis, que si un petit espace est réservé vers la porte pour les hommes de couleur, ils ne pourraient occuper d'autres places sans en être immédiatement expulsés, et qu'on trouverait fort mauvais qu'ils s'approchassent de la cène (oui, de la cène 1) avant que les blancs aient tous communié.

Qu'une femme de couleur aille aux eaux à cause de sa santé et qu'elle se rende à la source, on lui arra-

A BULITIUN.

chera son verre des mains, en la menaçant de la maltraiter si elle use revenir. Qu'une autre monte dans une voiture publique, il se trouvera là des misérables pour la prendre k la gorge et la jeter dehors; et ce qui est plus grave, car il y a des lâches partout, les tribunaux refuseront d'accueillir sa plainte, se fondant sur ce que sa présence a froissé le sentiment public. On voit, dit-on, circuler aujourd'hui dans les rues de New- York un omnibus sur lequel est placée cette inscription significative : u Les gens de couleur sont admis ici. »

Que dire des décisions prises dans l'Ohio et dans l'illinois, tantôt pour gêner l'établissement des hommes de couleur sur le territoire de l'Etat, tantôt pour en expulser un grand nombre, tantôt pour leur contester l'exercice même du droit de pétition? Je n'insiste pas sur ces actes, qui sont déjà de vieille date et qui sans doute ne se renouvelleraient pas aujourd'hui. Encore moins voudrais-je m'étendre sur les doctrines monstrueuses qui, à diverses reprises, ont autorisé la ?nise en vente d'hommes de couleur condamnés à l'amende et incapables de payer. C'est de l'histoire ancienne, pas si ancienne cependant qu'il ne soit utile de la méditer à l'heure qu'il est. La proposition qu'on discutait l'autre jour dans l'illinois prouve que le progrès sur ce point s'opère avec une déj)lorable lenteur.

Ou pourrait citer nombre d'Etats septentrionaux qui refusent aux hommes de couleui- la qualité de citoyens,

qui leur refusent en fait l'exercice des droits politiques, qui n'acceptent même pas leur témoignage en justice. L'exemple que donne New-York, où depuis 1857 l'égalité complète a été constitutionnellement proclamée, n'a pas été suivi en général. Tel État au contraire, je citerai la Pensylvanie, semble plutôt rétrograder.

Tel est le crime du Nord. Et qu'on ne cherche pas à l'atténuer en disant que le Sud pousse plus loin encore la violation des droits de la race libre de couleur. Les champions de la liberté ont d'autres obligations et d'autres responsabilités, je suppose, que les défenseurs de l'esclavage. Oui, le Sud refuse, bien plus que le ISord, d'accepter le témoignage des hommes de couleur. Oui, le Sud, non content de leur fermer l'entrée des écoles communes, n'admet même pas d'ordinaire qu'ils aient des écoles à eux. Oui, le Sud va jusqu'à réduire les nègres libres à l'esclavage, ici parce qu'ils ont épousé des personnes de race blanche. Là parce qu'ils ont donné asile à un fugitif, ailleurs par le seul fait qu'ils se sont permis de rester dans l'État après leur affranchissement ou parce qu'ils l'ont tiaversé. Mais, encore un coup, les énormilés du Sud n'excusent pas celles du Mord.

J'ai hâte de placer à côté de ces faits odieux d'autres faits ({ui montrent que le Nord commence k s'inquiéter de son crime, et que si ses progrès sont lents,

beaucoup trop lents, cependant ils ne sont pas absolument nuls.

On se souvient d'abord de la proposition faite par le dernier message : deu\ républiques noires auront, poui- la première fois, des représentants à Washington '. On sait ensuite qu'un noir, M. le pasteui- Carnett, a reçu du secrétaire d'État un passeport en forme qui le reconnaît comme citoyen américain, contrairement à l'usage établi jusqu'ici , contrairement k l'opinion exprimée par la haute cour, sous la présidence de M. Buchanan.

Un avocat noir a été dernièrement admis comme membre du barreau à Boston. C'est le troisième, au reste, qui plaide ainsi, sur un pied d'égalité avec les blancs, devant les tribunaux de cette ville.

Si l'Ouest en général est dominé encore par l'indigne préjugé de la couleur, la Nouvelle-Angleterre, habituée aux généreu'^e> initiatives, applique de plus en plus le principe de l'égalité humaine. D'ordinaire elle n'a pas d'écoles noires; ses enfants de couleur ne sont pas mis h part. Ajoutons qu'ils se distinguent |)ar leurs progrès et qu'il leur arrive souvent d'être les premiers de leur classe. M. le })asteur Fiscli, auquel j'emprunte ce détail et plusieurs autres-, raconte qu'il a ques-

1. KspHrons qu'Haïti iraiira pas l'étrangf^ idiV de se fain* représenter par un blanc! On l"a préte:idii, mais je ne veux pas le croire.

'2. Voir la bérie d'articles qu'il a j)ubliés dans la Revue clirétienne, après avoir visité les États-Unis.

tionné ces enfants noirs sur la géographie de France. « Ils m'ont indiqué, dit-il, le cours de nos fleuves mieux qu'on ne le fait ordinairement dans nos propres écoles. Il n'y a pas beaucoup d'enfants parisiens qui connaissent bien le Susquehannah, le Delaware et le Chesapeake. J'ai entendu de jeunes négresses expliquer les lois de la gravitation, indiquer le diamètre, le poids et la distance à la terre des diverses planètes. Dans l'Académie noire de Philadelphie, qui est une création des quakers, j'ai demandé à des jeunes filles de m'expliquer à livre ouvert un morceau de XEmHde. J'ai fait de même pour le Nouveau Testament grec, d

Le pays qui a ouvert les écoles mixtes de la Nouvelle-Angleterre, le pays qui, dans une pensée moins libérale, a fondé les écoles noires de la Pensylvanie et de New-York, ce pays apprendra avant peu le respect de l'homme, quelle que soit la nuance de son épiderme. Ce n'est pas l'avenir qui m'inquiète, c'est le présent; je suis jaloux de l'honneur des États-Unis, et je voudrais qu'eux-mêmes, sur-le-champ, par un élan généreux, ils vinssent placer la réforme du Nord à côté de la dénonciation du crime du Sud.

Jamais moment ne fut plus sérieux. Après la crise politique, après la crise militaire, après la crise commerciale , la crise des succès décisifs peut survenir brusquement. C'est alors qu'on s'en donnera à cœur joie d'intriguer et d'embrouiller les questions; c'est

alors que les mauvais conseils arriveront en fouie, du dedans et du dehors, d'Amérique et d'Europe. Aussi suis-je à mille lieues de dire, comme certaines personnes, qu'il est désormais inutile de poser les principes, d'examiner les conduites à tenir et d'étudier les problèmes. Le triomphe nmtériel, à le supposer complet, ne résoudra rien par lui-même. Les dangers intérieurs et extérieurs subsisteront tous, pour se représenter demain, l'année prochaine, que sais-je? si les vraies solutions ne sont pas actuellement appliquées. Oui, aujourd'hui il faut regarder en arrière, aujourd'hui il faut se recueillir, aujouid'hui il faut se rendre compte de la nature réelle du conflit, aujourd'hui il faut dire la vérité à tout le monde, la vérité qui seule relève et qui seule guérit.

Après tant d'espérances coup sur coup déçues, les amis du Sud en conservent encore deux, auxquelles ils se cramponnent en désespoir de cause. Ils voudraient que, dans le cas où l'union serait rétablie, on maintînt du moins l'esclavage, c'est-à-dire la cause de discorde, c'est-à-dire la chance d'une nouvelle révolte tentée sous de meilleurs auspices; ils voudraient surtout persuader à l'Europe que l'union ne sera pas rétablie.

N'a-t-on pas osé nous annoncer ces jours-ci que la séparation amiable allait s'accomplir ! Plusieurs membres du parlement anglais, le comte Russell lui-même, n'ont-ils pas déclaré qu'avant deux mois peut-être

nous verrions le ÎNord admettre l'indépendance du Sud ! — Tout est possible, j'en conviens; mais ceci est moins possible que quoi que ce soit au monde. Il est difficile de croire que les victoires du Nord aient pour conséquence le triomphe complet des prétentions du Sud. Ce bruit n'est sans doute qu'une consolation suprême que se donnent les hommes qui depuis un an n'ont cessé de bâtir tous leurs plans sur le caractère définitif de la scission méridionale.

Quant aux compromis, quant à la faiblesse politique qui, afin de rallier le Sud, éviterait de toucher à la question de l'esclavage , j'ai déjà dit quels étaient les motifs de craindre et aussi les motifs de se rassurer. Certains conseils soi-disant modérés se font toujours aisément accueillir; mais, d'un autre côté, l'opinion américaine s'est formée et le grand ennemi est désormais connu. 11 est maintenant presque impossible de l'épargner.

Le péril serait surtout grave, si l'idée de convoquer une Convention et de remanier ainsi avec le Sud la constitution générale parvenait à se faire admettre. J'aime à croire que M. Lincoln écartera d'une main ferme ces procédés révolutionnaires. 11 a lutté pour la Constitution; pourquoi ne pas maintenir la Constitution? Ne serait -il pas beau d'aniver au bout de cette redoutable carrière, sans avoir modifié les programmes du début? Voici la Constitution ; elle est rétablie, ou plutôt elle continue à imposer ses lois, en

dépit de tout et au prolit de tout le monde. Aucun pouvoir extraordinaire, Convention ou autre, n'a été mis en jeu; l'indépendance des États, le self-governinent reste debout.

On recommande en ce moment, au nom de quelques chefs principaux du parti abolitioniste, un plan qui renverserait la Constitution, ruinerait l'indépendance des Ktats et préparerait la vole au despotisme central. — Abolir les États qui ont i)ris part à la révolte, les organiser et les gouverner comme territoires , tel serait le moyen qu'on voudrait adopter afin d'abolir plus rapidement l'esclavage.

Je ne crois pas que l'abolition gagne beaucoup à se faire trop vite. L'essentiel est qu'elle se fasse et que le principe en soit posé d'une manière irrévocable. II serait aisé d'atteindre ce but en se renfermant avec scrupule dans l'orthodoxie constitutionnelle, en n'usant que du droit dont les précédents congrès ont usé euxmêmes, en respectant (tout est là) la limite qui sépare l'action politique et générale de la nation, de l'action administrative et locale des Etats. Indépendamment des actes qui peuvent s'accomplir pendant la gueri'e aux termes de la doctrine de Qiiincy Adams, des mesures considérables pourront et devront être volées.

11 y aura pour cet acte décisif une heure unique, dont la valeur sera inappréciable et que les Etats- Knis sauront sans doute mettre à profit: c'est l'heure où s'achèveront leurs victoires. Un peu plus tôt, un

peu plus tard, elle viendra, je l'espère ; j'ai foi dans le triomphe final. Alors, les États qui ont pris part à la révolte seront encore dans une situation anarcliique ; ils n'auront pas encore nommé des représentants au Congrès de Washington. Leur absence, dont ils ne pourront accuser qu'eux-mêmes, assurera à M. Lincoln les majorités dont il aura besoin.

Qui empêchera à ce moment d'adopter l'ensemble des résolutions destinées à fixer définitivement le sort de l'esclavage? — Abroger la loi sur les esclaves fugitifs, supprimer l'esclavage dans le district de Colombie, interdire la traite intérieure, décider qu'aucun nouvel Etat à esclaves ne sera admis désormais, et que tous les territoires appartiendront à la liberté, olFrir enfin une indemnité aux États qui voleront dans un délai déterminé l'abolition progressive S tout cela est strictement constitutionnel. Ce n'est pas à dire que cela ne soulèverait aucune opposition ; il y en aurait, et peut-être même dans les limitrophes; les passions de l'esclavage n'ont pas coutume de céder facilement. Mais c'est précisément parce qu'on pourra s'opposer et refuser que le droit des États sera respecté d'une façon sérieuse. S'arrêter à cet ensemble de me-

1. Si l'on fixe l'indoinuité, comme l'ont l'ait la Franco et rAnsletorri.-, à deux cents dollars environ, ce sera une ciiargo totale de 800 millions da dollars qui, répartie sur vingt ans, imposera à chaque, année une dépeuNC de W millions de dollars. Jamais di''p(',ns(; plus glorieuse et plus productive n'ani'a été inscrite dans un l)udg(^t.

A BUl.i riON. \~ô

sures, c'est écarter toute intmsion violente dans les afl'aires intérieures du Sud.

Et cependant, c'est décider la question aussi bien ou plutôt cent fois mieux qu'on ne le fêtait par des mesures exceptionnelles. Les oppositions tomberont lés unes après- les autres devant la puissance irrésistible du mouvement qui s'opère. L'Amérique obtiendra ainsi ce triple résultat de maintenir intactes les institutions au nom desquelles elle a combattu, d'assurer l'extinction à la fois prudente et certaine de l'efeclavage, de fonder solidement l'union.

Je n'ai pas, bien entendu, la prétention de formuler un projet; il me conviendrait mal d'avoir une telle audace. J'ai tenu seulement à montrer que les États- Unis n'en sont pas réduits à choisir entre le plan subversif que patronne un parti extrême et l'abstention complète que patronne un autre parti non moins extrême, composé d'anciens démocrates et de citoyens des limitrophes.

Ces derniers vont répétant que l'esclavage tombera sans qu'on s en mêle. Gela est vrai jusqu'à un certain point; mais il est essentiel qu'on s'en mêle. Ne vous dites pas trop que la guerre a résolu la question, que le parti vaincu les armes à la main sera aussi un parti vaincu politiquement, que l'on gouvernera maintenant dans l'intérêt de la liberté, que les choses iront ainsi d'elles-mêines, que les lois odieuses ne s'exécuteront plus, que les institutions du Sud, sans protection et

sans avenir, monnont de leur belle mort. Je reconnais tout cela, je sais qu'il n'est donné à personne désormais d'empêcher, fût-ce par des essais de transactions ignobles ou par une abstention coupable, le grand progrès qui va s'accomplir. Et cependant, quel scandale s'il y avait transaction ou abstention !

11 importe à l'honneur de l'Amérique qu'elle tire elle-même la conclusion morale de ce redoutable conflit. Elle n'aura la paix qu'à ce prix ; elle n'aura l'union qu'cà ce prix; elle n'aura les sympathies du monde civilisé qu'à ce" prix. Et les sympathies du monde civilisé, qu'elle ne l'oublie pas, ont été, sont et seront sa principale foice.

A l'heure qu'il est, il faut des faits, des faits décisifs et qui ferment la bouche aux ennemis de l'Amérique. A les entendre, le rétablissement de l'union n'aurait d'autre effet « que de replacer l'esclavage sous l'égide de la constitution fédérale. » C'est à la séparation qu'ils en reviennent toujours; quand les États-Unis auront accordé ainsi à la révolte tout ce qu'elle voulait obtenir, on voudra bien reconnaître qu'ils ont rejeté de leur sein la lèpre de l'esclavage, qu'ils forment enfm une république véritablement libre; alors on leur accordera des sympathies.

Si M. Lincoln, comme je le pense, est peu disposé à accepter la séparation, s'il ne se sourie guèie de négocier avec des rebelles, si l'idée d'un traité conclu l)ar la médiation et sous la garantie de l'Europe lui

sourit médiocrement, il est tenu de prouver bientôt que le rétablissement de l'union n'aura pas lieu sans poser en fait, et bien plus sûrement que tous les traités, le principe de l'abolition progressive.

Pour atteindie ce but, il conviendrait peut-être de s'adresser d'abord aux limitrophes. En aidant à rémancipation chez eux, on obtiendiait un premier résultat très-considérable, on traiisiormerait quelquesuns des États intermédiaires en États septentrionaux, on les rattacherait indissolublement au centre national, on resserrerait dans des limites toujours plus étroites et l'insurrection et l'esclavage.

Ceci au reste ne saurait suffire. Gomme le gouvernemeni de Washington ne se propose pas de rectiher les frontières des États libres, mais de rétablir dans les États à esclaves l'autorité de la constitution commune, il doit songer aussi à ces derniers. Qu'ils aient à se décider, dans la plénitude de leur indépendance, entre l'abolition prudente que facUiterait aujourd'hui l'indemnité promise par l'Union, et les chances redoutables d'un avenir où la résurrection des chances du parti de l'esclavage ne saurait en aucun cas trouver place.

Ainsi conçue, la pioposition d'indemnité répondrait à tous les besoins de la situation en Amérique et en Europe. 11 va sans dire que d'autres mesures feraient cortège à la mesure principale; il est de l'essence d'un conllit moral tel que celui-ci d'accroître

quoi qu'on fasse la compétence morale du gouvernement et du Congrès. Les interprétations subtiles de la Constitution auraient mauvais jeu dorénavant contre le besoin de réprimer d'abominables infamies; on ne persuadera à personne que le self-goveniment implique le droit de supprimer à son gré le mariage, d'anéantir la famille, de vendre séparément et d'exporter le père, la mère et les enfants, pas plus qu'il n'implique le droit pour les Mormons d'attaquer eux aussi la famille k leur manière, en établissant la polygamie.

Le président et le Congrès pourront donc poser le principe de l'indemnité et assurer le succès prochain de l'abolition progressive, sans recourir, j'en ai la confiance, à ces actes extrêmes d'émancipation générale militairement proclamée que la prolongation eL l'exaspération de la lutte pourraient amener. L'indépendance des États sera sauvegardée avec . un soin jaloux. 11 sera sans doute indispensable de pourvoir k certaines nécessités qui résulteront de la lutte armée. Si les États-Unis l'emportent, ils devront nommer des gouverneurs provisoires et assurer la marche d'une administration quelconque, en attendant que l'ordre régulier soit rétabli. L'essentiel est que cette période de transition soit aussi courte que possible. Les gouverneurs provisoires n'auront d'autre mission que de réorganiser les États insurgés, d'y remettre en vigueur la constitution nationale, d'y faire prêter le

ABOLI ri ON. <n9

serment d'allégeance, et d'y réinstaller toutes les libertés, y compris la liberté d'opposition. C'est pendant ce temps, qui sépareia l'état de guerre de l'état de réorganisation achevée, que le Congrès, composé encore presque exclusivement des représentants du Nord, votera, je le suppose, l'ensemble des actes destinés à régler la position nouvelle de l'esclavage, à reprendre la saine tradition des pères de la République, de ces hommes illustres tous ennemis des institutions serviles, à épuiser enfin dans ce but les droits du gouvernement national, sans attenter aux droits des gouvernements locaux.

Peut-être devrais-je aborder ici l'étude du problème social qui succédera quelque jour au problème de l'abolition; mais je me suis fait une loi de ne jamais répéter dans ce volume ce que j'ai dit dans le volume précédent.

On nous annonce que l'émancipation amènera à sa suite de graves difficultés! Qui en doute? Nul n'a découvert encore le moyen d'opérer sans douleur une transformation colossale. J'ajoute toutefois que, de toutes les formes que cette crise inévitable peut revêtir, aucune n'est moins alarmante que celle de l'abolition progressive pacifiquement accomplie, avec le secours puissant d'une indemnité, avec le secours plus puissant encore des capitaux du Nord revenant vivifier les cultures méridionales. Comparez à cette per-

spective celle de l'abolition violemment accomplie par la guerre ou, si vous aimez mieux, celle de l'abolition accomplie bon gré mal gré par la confédération du Sud sous la pression de l'opinion du dehors. Ici tout est contrainte, tout est misère; c'est une société bouleversée, ruinée, menacée, impuissante, forcée de garder incessamment ses frontières, n'ayant ni argent ni bras pour remplacer l'esclavage qui la (juilte. J'admire ceux qui souhaitent que les choses se passent ainsi, qui considèrentla séparation défmiiive comme un idéal, et qui s'imaginent servir de la sorte la cause de ral)olition ! Elle sera mal recommandée ici-bas, quand on se croira autorisé à dire : « L'abolition s'est faite, et le Sud est devenu un désert. »

11 en sera tout autrement de l'abolition opérée dans ces conditions de vigueur, de prospérité, de santé politique, passez-moi le terme, qu'assurera au Sud son retour à l'union. Un grand peuple sera là, avec des ressources incessamment accrues, intéressé à ressusciter les cultures du Sud. Il deviendra possible alors d'assainir les terres marécageuses, d'introduire les machines et les procédés perfectionnés qui doivent Jaciliter l'emploi des ouvriers européens. Ceux-ci arriveront peu a peu, tandis que l'esclavage se retirera peu à peu luimême, fournissant encore pondant un certain nombre d'années les bras qu'on ne saurait trouver sur-le-champ ailleurs et ])ermettant de ménager la transition '.

1. Je n'ai pus voulu l(!iiii' compte ici (l'iin cli'inent de siicc(''s ((u'oii

Mais ne nous faisons point d'illusions, ce serait en vain qu'on entourerait l'affranchissement de toutes les précautions nécessaires, si le préjugé de la couleur devait subsister tel ({u'il est. L'affrauchissement n'est pas le dernier mot de la situation actuelle; une autre question, plus grave encore et sur laquelle j'ai tenu à insister, demandera à être résolue aux États-Unis. La question de la race sera là debout quand la question de l'esclavage aura été vidée; que l'Amérique ne s'y trompe point.

Transformer l'esclave en paria, ce serait un médiocre progrès. Il ne s'agit pas de jeter sur le pavé des grandes villes une multitude de malheureux, repoussés des professions honnêtes, privés des droits qui appartiennent à tout citoyen, condamnés, pour ainsi dire, à la misère et à l'abjection ; il ne s'agit pas non plus d'entreprendre une déportation gigantesque, et non moins odieuse que gigantesque, de jeter violemment en Afrique, à Saint-Domingue, dans la Floride, dans quelque autre coin de terre réservé pour eux, et où Ton se hâterait de les soumettre à un régime exceptionnel, ces quatre millions d'hommes appelés à la liberté.

aurait pu contester, mais ilont je crois l'importance capitale. L'action de l'Évangile parmi les esclaves a créé des liens qui seront difficilement rompus. Pour le maintien de l'ordre, pour la conservation du travail, il n'est pas indifférent que les âmes aient été remuées par la foi clirétienne. La dispersion aussi rencontrera peut-être un obstacle dans l'attacliemcnt que l'Église inspire au pauvre nègre.

Une telle liberté, dérisoire et menteuse, soulèverait contre l'Amérique des sentiments d'universelle réprobation. 11 n'est pas permis d'être juste à demi; c'est l'heureuse obligation qui s'impose à ceux qui font le bien, de ne pouvoir pas s'arrêter en route et d'aller plus loin qu'ils ne l'avaient d'abord projeté. L'Amérique est condamnée, Dieu merci, à aller jusqu'au bout de sa glorieuse entreprise.

Ces entreprises-là ne réussissent qu'autant qu'on va jusqu'au bout. Là, là seulement, se renconti'ent les solutions bienfaisantes; là tout devient simple, parce que tout est devenu juste. Les difficultés s'abaisseront les unes après les autres, dès le jour où l'Amérique chrétienne et libérale aura accepté toutes les conséquences de son principe, où elle aura consenti à dire : « Nous allons appliquer, sans le restreindre en rien désormais, le dogme fondamental de notre constitution; il faut que le moment vienne où l'on ne trouvera plus chez nous que des hommes libres, et où tous les hommes libres seront véritablement égaux. Nous n'avons pas à nous occuper de savoir comment se distribuera sur notre territoire la race nègre qui sera bientôt affranchie. Peut-être s'accumulera-t-elle dans certaines régions, peut-être s'e(Tacera-t-clle graduellement sous le flot des émigrations européennes ; en allant où il lui conviendra d'aller, en faisant ce qu'il lui conviendra de faire, elle usera de son droit. Le respect du droit, telle sera maintenant notre politique. »

Il n'y a qu'une politique qui sauve : c'est celle qui accomplit les ordonnances de la justice. En vain crierait-on : « A Richmond ! » si l'on ne criait aussi : « A la justice! » Appuyée sur ces trois grandes mesures, l'abolition progressive et librement votée, l'indemnité accordée aux maîtres, l'égalité assurée aux noirs affranchis, l'Amérique confondra ses calomniateurs et gagnera pour l'humanité entière la plus grande bataille libérale de notre temps.

Une fois posé chez elle, le principe de l'abolition se mettra à faire le tour du monde. Il visitera le Brésil, l'Espagne, le Portugal, la Hollande ; il ira à Libéria et à Sierra-Léone fortifier ces avant-postes de la liberté sur la terre africaine; il pénétrera dans cette immense Afrique que les voyageurs et surtout les missionnaires sont en train de découvrir aujourd'hui; il fera reculer les infâmes qui poursuivent aujourd'hui même , sur les bords du Nil blanc, leur chasse sanglante aux hommes, aux femmes et aux petits enfants; il ira jusqu'en Asie, jusque dans l'univers musulman, éveiller des questions engourdies depuis des siècles.

La crise américaine est un de ces événements dont Dieu se sert pour remuer le monde. Nul ne peut dire où s'arrêteront ses conséquences ; mais ce que nous pouvons dire dès à présent, c'est que les États-Unis en opérant chez eux l'abolition de l'esclavage auront plus fait que l'Angleterre elle-même pour la cause de l'affranchissement; ils auront donné un signal auquel

tous, bon gré mal gré, seront contraints d'obéir.* Si hautes que soient les ambitions d'un grand peuple, il me semble qu'elles doivent se contenter de cela.

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