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CHAPITRE IV

GRANDEURS DE LAVENIR

J'aurais pu développer le chapitre précédent. 11 m'a semblé plus conforme au caractère général de cette étude, comme aussi aux devoirs que m'impose ma situation d'étranger, de ne pas présenter des plans proprement dits pour la solution de ces deux problèmes connexes : l'abolition de l'esclavage, les règles de conduite à adopter vis-à-vis de la race libre de couleur.

Des deux problèmes, le second n'est pas celui qui présentera le moins de difficultés; il y faudra un héroïque élan de la conscience chrétienne. Le préjugé de l'épiderme est tellement entré dans les mœurs américaines, que les hommes de couleur, eux qui en souffrent, ne sont pas les moins ardents à lui obéir. Lors-

que les noirs libres forment clans le Sud des bataillons de volontaires, ils observent souvent la gradation des nuances avec un scrupule significatif : la première compagnie est presque blanche, la seconde est un peu plus foncée, et l'on descend ainsi jusqu'à la dernière, dont les soldats sont aussinoirs que le jais; nul homme, aux États-Unis, ne se soucie de se mêler à des gens dont la peau est moins claire que la sienne.

Quant à l'abolition, le lecteur aura remarqué le soin que j'ai mis à ne conseiller aucune mesure qui ne fût strictement constitutionnelle. Je me serais grossièrement contredit si, après avoir recommandé aux Américains de conserver leurs institutions, de finir la lutte aussi semblables que possible à ce qu'ils étaient en la commençant, je les avais poussés à violer ces institutions elles-mêmes dans leur principe fondamental. La liberté des États n'est pas moins importante à maintenir que la souveraineté de la nation. Une révolte contre la Constitution ne doit pas être combattue par une révolte en sens opposé, et les deux traits originaux de l'organisation américaine ne doivent périr ni l'un ni l'autre dans la fournaise de la guerre civile. Il serait beau de voir les États-Unis sortant de là avec leur indépendance locale comme avec leur unité centrale; ils n'auraient laissé que l'esclavage dans la bataille, pareils aux trois jeunes Juifs de Babylone qui sortirent des flammes tels qu'ils y avaient été jetés, à la réserve de leurs liens.

Que le feu dévore les liens, mais rien de plus K Ainsi s'ouvrira devant l'Lnion cette noble carrière où, au travers des obstacles, des sacrifices, des victoires sur ses ennemis, et par-dessus tout des victoires sur ellemême, elle s'avancera vers les grandeurs de l'avenir. 11 appartient aux Américains de démontrer par une preuve irréfutable qu'ils sont un grand peuple, et un peuple en train de se relever.

Un grand peuple! dit-on. Suffit-il pour être grand

1. Je prie ceux qui contestcr.aient le caractère constitutionnel des mesures indiquées dans le chapitre précédent de vouloir bien les examiner à ce point de vue.

L'offre d'une abolition avec indemnité laisse subsister l'indépendance des États; je n'ai pas à y revenir.

L'abrogation du bill de 1858 sur les esclaves fugitifs peut avoir légalement lieu, puisque le Congrès est libre de révoquer ce qu'il a été libre de voter. Restera sans doute, jusqu'à nouvel ordre, l'acte du 12 février 1793, qui, en vertu d'une stipulation de la constitution fédérale, autorise les propriétaires d'esclaves à chercher ceux qui sont en fuite, à s'en emparer partout où ils les découvrent et à les conduire devant les magistrats. Mais cet acte, on le sait, ne chargeait aucun officier public de seconder de telles poursuites. Il est demeuré inefficace tant que le bill odieux de 1850 n'est pas venu lui donner vie et force par la création de commissaires spéciaux ayant mission d'opérer la saisie des esclaves fugitifs. A qui fcra-t-on croire, qu'après ce qui vient de se passer, le Sud puisse avoir beaucoup à se plaindre, si on lui retire un avantage dont il s'est fort bien passé pendant cinquante-sept années, de 1793 à 1850?

L'interdiction de la traite intérieure rentre dans les pouvoirs du Congrès. S'il a supprimé la traite africaine, il n'a pas hésité non plus (ses délibérations anciennes en font foi) à régler les conditions du transport des esclaves dans l'intérieur. Il a même aboli la traite intérieure par un acte exprès, dans le district de Colombie. La matière

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d'occuper un grand territoire, d'avoir de grands défrichements, de grandes plantations, de grandes banques, de grands comptoirs? Ne voyez -vous pas combien tout est médiocre en Amérique et à quel point son héros, Washington, le brave homme, courageux et sensé, est loin d'égaler la taille des César et des Napoléon? Faudra-t-il admirer ces puritains révolutionnaires devant lesquels les éléments conservateurs de la sojciété ont disparu les uns après les autres, et qui ont

appartient à la compétence nationale, non à celle des gouvernements locaux.

Pour ce qui e;t de la mesure si capitale qui fermerait les Territoires à l'esclavage, sa légalité est claire, car, môme sous la constitution ancienne des États-Unis qui exagérait outre mesure l'indépendance des États, la célèbre ordonnance du 13 juillet 1787 a été rendue. Elle excluait l'esclavage de tout le territoire nord-ouest; c'est en vertu de cette ordonnance que rOhio, le Micliigan, le Visconsin, Tlndiana et l'IUinois ont été préservés (bien malgré eux parfois) du contact de « Tinstitution particulière. » La constitution actuelle, adoptée peu de temps après l'ordonnance du 13 juillet, n'a pas diminué ces attributions suprêmes du Congrès ; son article 4 porte formellement que le Congrès aura le pouvoir de disposer des Territoires et de toutes les autres propriétés appartenant aux États-Unis, et d'établir à ce sujet tous les règlements et toutes les mesures qu'il jugera convenables. La seule exception à la règle s'est rencontrée naturellement dans les Territoires qui, détacbés des États de Virginie, de Géorgie et d.; Caroline, n'avaient été cédés par eux qu'à la condition expresse que le Congrès, renonçant sur ces Territoires à son droit normal, s'interdirait là toute mesure contraire à l'esclavage.

Enfin l'action du Congrès étant souveraine dans le district de Colombie, l'abolition pont évidemment y être proclamée par lui sans violer en rien la Constitution. Cela est si vrai, que cette abolition a été déjà maintes fois discutée, notamment en 1847, sur la proposition de M. Lincoln.

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presque érigé en idole la volonté du grand nombre? Cette canaille des grandes villes qui brûle tantôt un couvent et tantôt un hôpital, ces comités de vigilance qui appliquent la loi Lynch, ces Phig-llglies qui ensanglantent au besoin les élections, est-ce matière k panégyrique? Le nivellement est-il la liberté? L'exclusion systématique des classes supérieures et des esprits supérieurs fait-elle honneur à la démocra,tie du nouveau monde? Nous consolerons-nous en y rencontrant, ici des Mormons polygames, là des conférences présidées par des femmes et où « les droits de la femme » sont exposés, partout des hommes bardés de revolvers et prêts à se faire justice à eux-mêmes comme on le fait chez les sauvages?

Il est aisé de composer un réquisitoire, quand on condense ainsi dans un seul tableau tous les méfaits d'une nation, ce qui est accidentel et ce qui est général, ce qui n'arrive que dans quelques villes corrompues où aflluent sans cesse les cmigrants de notre Europe, et ce qu'on rencontre dans le pays entier, enfin ce qui a lieu dans toutes les démocraties et ce qui caractérise celle des États-Unis. Est-ce juste? Faut-il juger l'Amérique sur ce qu'elle était devenue sous le joug du parti de l'esclavage et refuser de voir ce qu'elle est aujourd'hui? L'histoiie de l'Amérique depuis un an n'a-t-elle pas démontré aux plus aveugles qu'il se trouve là un grand peuple? Voici une démocratie qui se contient, qui se gouverne, qui ne

s'abandonne pas elle-même dans les mauvais jours; elle n'a massacré personne, elle n'a pas troublé une fois la paix des places publiques, elle a accepté, suivi et respecté ses chefs élus, elle a laissé pratiquer, dans les circonstances les plus excitantes, une politique de paix vis-à-vis de l'Europe. Où nous n'avons cessé (c'était hier encore) de lui prédire des excès, des violences, des désastres, des indisciplines, des impuissances, des anarchies, des banqueroutes, elle a su mettre l'ordre, la fermeté, l'organisation des armées, la création de la flotte, la bonne tenue relative des fonds publics. Ce qu'elle a fait a été en opposition si complète, si radicale avec ce qu'on avait annoncé, que la réimpression des correspondances de presque tous nos journaux, mise en regard du récit des événements, constituerait à l'heure qu'il est le livre le plus piquant qu'il fut possible de publier.

Il me semble que ceci n'est point médiocre; en fait de grandes choses, nous pouvons citer dès à présent, quel que soit le résultat, la conduite des Etats-Unis depuis et y compris l'élection de M. Lincoln. Notre vieux monde, toujours en émoi, inhabile à résoudre je ne sais combien de questions, en Turquie, en Russie, en Pologne, en Hongrie, en Italie, notre vieux monde auquel le pouvoir temporel des papes donne des insomnies, s'est un peu trop pressé peut-être de triompher des embarras de l'Amérique. A l'heure où je corrige ces dernières feuilles d'impression, je reçois

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des lettres qui peignent le relèvement matériel, conséquence plus ou moins tardive, conséquence certaine à coup sûr du relèvement moral. Laissez-moi en détacher quelques phrases :

« Il fait bon être ici en ce moment. Vous jouiriez en plein, si vous pouviez être témoin de ce qui se passe au sein de cette jeune et vaillante nation. Éprouvée, affligée, battue par la tempête, elle se rclèce enfin. La semaine qui s'achève a été enivrante par le nombre des victoires. Chaque heure apporte quelque glorieuse nouvelle. Les traîtres se cachent ou s'enfuient; l'air vibre d'allégresse, tout en agitant les mille et mille drapeaux qui flottent sous notre beau ciel. L'esclavage va disparaître; il est blessé à mort. »

Je le sais, les retours de fortune sont possibles, l'heure des revers peut encore sonner. Cependant, pour en être venu où l'on en est, il faut posséder des vertus viriles.

Les États-Unis n'ont ni les qualités ni les défauts des peuples vieillis; ils sont grands cà leur manière et non à la nôtre. Voilà ce que bien des gens en Europe ne veulent pas comprendre et pardonner. L'x\mérique a le don d'exciter chez nous des antipathies qui ressemblent à de la haine.

Je ne connais qu'une antipathie qui puisse se comparer à celle-lcà : celle que nous inspire en général et par des motifs analogues le puritanisme anglais

du temps des Stuarls. 11 est des gens qui s'emportent k la seule pensée d'un puiitain. Ne leur parlez ni de ses vertus, ni de son austérité, ni de son courage, ni des milliers d'hommes et de femmes qui, pendant de longues années, ont accepté la perte de leurs biens, ont donné leur vie, ont supporté des supplices inouïs; ne leur parlez pas davantage de la fermeté indomptable avec laquelle les libertés anglaises ont été défendues ou plutôt fondées. Ils tiennent à ignorer tout cela; il leur faut des cavaliers, courtisans raflinés et pervers, braves l'épée à la main, cruels et persécuteurs à outrance. De charmants débauchés, d'aimables mauvais sujets, ayant bonne façon et bonne grâce, leur plairont cent fois mieux que d'honnêtes caractères, roides, étroits et maussades.

Qu'on m'entende bien, je suis de ceux qui pensent que les honnêtes caractères ont tort d'être maussades, que la ]-udesse n'est pas un méiite et que les vertus déplaisantes ne sont qu'à moitié vertueuses. Je ne loue pas, tant s'en faut, les tètes-rondes d'avoir maudit la littérature et les arts, rétréci l'esprit humain, introduit des formalismes et des jargons de commande, répondu à l'intolérance par l'intolérance, et trop souvent aussi à la cruauté par la cruauté; je ne les loue certes pas d'avoir abouti un jour à Cromwell. Mais, eous l'écorce rude et grossière, sous les formes affectées, sous l'uniforme religieux, en dépit des fautes, des crimes, par delà les chefs odieux et les imitateurs hy-

pociiles, j'entrevois une grande chose : une protestation morale contre les infamies, les iniquités, les servilités dont les beaux cavaliers des Stuarts étaient d'ordinaire la vivante personnification.

La forte et libre Angleterre est sortie de là. Encore un peuple qui a le tort très-réel de ne pas posséder toutes les vertus aimables et chevaleresques ; encore un peuple qui appartient aux races individualistes plutôt qu'aux races sympathiques. On peut le regretter et je le regrette; est-ce cependant une raison pour haïr, pour condamner et repousser en bloc, pour fermer les yeux aux qualités?

J'ai tenu à poser ainsi la vraie question au sujet des États-Unis. Les Auiéricains ne sont pas des Anglais, ils ne sont pas non plus des puritains; et toutefois le motif de nos aversions extrêmes, si nous voulons aller jusqu'au fond, est bien celui qui fait que nous j)rérérons souvent les cavaliers aux tétes-rondes et les Russes aux Anglais.

Il n'y a pas de point peut-être sur lequel la division des deux classes d'esprits qui coexistent ici-bas se produise plus nettement. Et ceci est de l'histoire ancienne. Il me semble entendre les déclamations de Versailles, au temps de celui qu'on a si étrangement nommé le grand roi. Changez les noms, mettez les Américains au lieu des Hollandais, et vous aurez toutes nos antipathies d'aujourd'hui. On détestait alors de tout son cœur ce peuple marchand, républicain, pro-

testant, arrogant, mal-appris, ce pays de journaux, de discussions, de divisions intestines, ces gens grossiers, révoltés de la veille, sans passé, sans monuments, sans beaux-arts, à l'exception des magots^. Or, il se trouva que la Hollande, toujours au moment de périr, arrêta la fortune de Louis XIV; il se trouva que ces marchands, toujours prêts ta vendre leur patile pour quelques écus, sacrifièrent leurs biens, ouvrirent les digues, ensevelirent la Hollande entière sous la mer, afin de sauver son indépendance.

Signalons les défauts des Américains, condamnons sans pitié ce qu'il y a de rude, de dur, de sec dans leurs manières; ils ont ce vice-là et plusieurs autres. Je suis loin, bien loin, de dire que tout soit parfait chez eux ; mais il me semble que tout n'est point parfait chez nous et que, si l'on voulait nous peindre, on pourrait aussi faire de nous des portraits qui ne seraient pas flatteurs. Les courbettes des peuples aimables valentelles mieux que la roideur disgracieuse des peuples mal équarris? Je n'ai pas à résoudre la question. Je constate que l'Amérique est une des nations les plus morales et les plus éclairées de la terre. Je constate que, si le nivellement démocratique est détestable, l'Amérique a su du moins lui soustraire ce qui fait l'homme, la conscience. Si certaines violences ont eu lieu, presque toujours la lutte électorale a conservé en

4. Je prie le pa3's qui a produit les statues de Powers et les paysages de Cliurcli, de nie pardonner ce rapprochement.

Amérique la plus complète liberté; ces orateurs des divers partis arrivant, comme des princes, au bruit des salves d'artillerie, ces assemblées de dix mille, de vingt mille auditeurs, ces questions immenses où le sort de la civilisation est engagé débattues des bords de l'Atlantique jusqu'au fond du désert, c'est là un spectacle qui ne manque pas de majesté.

Et le système d'instruction publique! A peine les jiremiers pèlerins avaient-ils aboixlé dans la baie de Boston, déjà des écoles étaient fondées. Vingt ans après, une université s'ouvrait, celle de Cambridge. •Aujourd'bui il n'y a pas une ville, pas un village, pas un défrichement où il ne soit pourvu à l'éducation de la jeunesse. L'entretien des écoles absorbe le tiers du revenu de certains États. La vocation d'instituteur est en honneur partout. Dans la Nouvelle-Angleterre, les premières familles du pays vouent leurs filles à cette carrière.

Les écoles du dimanche, renfermant trois millions d'élèves, sont dirigées par les soins volontaires et gratuits de quatre cent mille moniteurs et monitrices qui appartiennent à toutes les classes de la société.

Le culte domestique est célébré partout. L'Evangile exerce sur le pays entier une influence dont nous aurions de la peine à mesurer la portée. Il faudrait, poLir s'en faire une idée, aller visiter à Nevv-Yorck le quartier appelé les Cinq-Poinls, dont les ruelles rappellent

par leurs noais que c'était un repaire d'assassins. Autrefoîs on n'osait s'y aventurer en plein jour; maintenant des écoles y sont établies, de vastes salles retentissent des chants d'enfants arrachés au crime et à la misère, des milliers de visiteurs appartenant aux plus hautes classes vont porter aux familles des secours et de bons conseils.

La libéralité chrétienne, qui a donné six cents millions pour bâtir des églises, qui consacre chaque année cent vingt millions à l'entretien du culte, qui fournit d'innombrables millions aux sociétés charitables et religieuses, qui, dans ce moment même de crise et de' souflVance, envoie aux œuvres en détresse des offrandes princières de vingt, de cent, de deux cent mille francs, une telle libéralité ne me paraît pas être le signe d'une vie défaillante et misérable. A l'heure qu'il est, une transformation profonde s'opèi'e; avec le péché national d'autres vices tomberont; les plus sceptiques comprendront alors que le peuple américain est un grand peuple.

11 y a des gens qui coaiparent les États-Unis au Brésil, une société où tout remue à une société où tout dort! Quand on m'aura montré le rôle politique ou moral du Brésil, son iniluence ici-bas, sa littérature, ses découvertes scientifiques, surtout quand on m'aura montré le Brésil s'émouvant au sujet de son esclavage et travaillant, au prix de gigantesques sacrifices, à ré-

parer le wa\ qu'il a fait, alors je prendrai au sérieux cette comparaison burlesque.

Un attendant, les Etats-Unis marchent; les deux années 18(>1 et 18C'2 marqueront dans l'histoire de leurs progrès; en deux ans ils auront vécu un siècle. Quoi <[n\\ arrive, je crois l'avoir établi, leur relèvement est certain.

Pour ce qui est du Sud en particulier, le problème de son avenir est encore Là, devant lui. Jusqu'ici il a semblé résolu à périr; la production cotonnière, déjà alTaiblie par le seul fait de la guerre, achèvera de dispaïaître, si les Étals à esclaves refusent de subir la métamorphose libératrice qui s'oflfre à eux.

Un déplacement gigantesque est en train de s'opérer-, la ctdture du coton, qui a été le soutien de l'esclavage en Amérique, va devenir en Asie et en Afrique un instrument de liberté. L'œuvre providentielle qui s'accomplit de la sorte est une des plus belles dont le genre humain ait été témoin. Au relèvement des États- Unis le relèvement des Indous, celui de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et des contrées intérieures de l'Afrique répondront peut-être dans peu de temps. L'Angleterre, qui file chaque année assez de coton pour mesurer dix fois la distance de la terre à la lune, fait en ce moment des efforts prodigieux pour briser à jamais sa dépendance ancienne et aller chercher sous d'autres cieux la matière première que le Sud avait le privilège de lui fournir. L'Inde va peut-être diminuer

pour l'Angleterre les souffrances de la crise du colon, et par la crise du coton l'Angleterre va vivifier l'Inde; les nègres libres d'Haïti et des Antilles auront leur part de cette proie que le Sud laisse échapper.

La laissera-t-il complètement échapper? J'espère que non. Les vraies supériorités ont la vie dure, et le cotonaméricain, placé dans des conditions qui ne se trouvent pas ailleurs, conservera sa place au soleil, pour peu que l'Amérique y consente. Ce qu'il faut pour cela, c'est qu'elle pose fermement le principe de l'abolition et qu'elle appelle dans le Sud ces multitudes de bras libres, ces capitaux , ces machines agricoles qui ne demandent qu'à accourir. L'expérience des Antilles prouve que les noirs affranchis ne sont nullement impropres au travail; les produits se sont maintenus et même accrus parmi ces populations transformées par la liberté et régénérées par l'Évangile. Et n'est-ce pas aussi dès à présent au seul travail des nègres libres que l'Union confie la culture de ce fameux coton, sea island, produit spécial des environs de Port-Royal?

La transformation sera d'autant plus aisée dans les États à coton, que des progrès considérables s'y sont déjà accomplis. Soyons juste, un grand nombre de maîtres y ont favorisé le développement moral de leurs esclaves. Depuis que la traite extérieure a cessé d'amener journellement de rudes Africains sur les plantations, la race nègre de ces États s'est élevée par un mouvement continu. Ceci est un des miracles de l'L-

vangile, dont la vertu libératrice se déploie toujours, quoi qu'on fasse ; il a accompli, par le fait, un vaste travail préparatoire et rendu l'abolition plus facile au sein des États méridionaux qu'elle ne l'a été dans nos colonies, ou même dans celles de l'Angleterre. Sous l'induence des églises dont ils font partie et qu'ils aiment en général passionnément, beaucoup d'esclaves sont devenus pieux et intelligents, leurs manières sont polies, leur conduite est bonne, leur conscience est éveillée, le sentiment du devoir a pris une large place dans leur vie; il y a chez eux le germe d'une classe laborieuse et tranquille.

11 faut dire ces choses, d'abord pour ne pas calomnier le Sud , ensuite pour lui prouver que l'abolition prudente de l'esclavage, loin d'entraîner à sa suite les périls et les horreurs dont on la charge, est au contraire le seul moyen d'échapper au danger, d'éviter la ruine, d'entrer sans de trop rudes secousses dans une ère nouvelle de prospérité et de paix.

Je n'ai pas la prétention de savoir comment les choses vont se passer. L'opinion dominante en Europe et surtout en Angleterre est que la séparation du Sud sera bientôt acceptée par le Nord, et que les victoires de celui-ci, s'il en remporte,, n'auront d'autre résultat que de lui faire de meilleures frontières. — Je serais bien étonné, quant à moi, qu'il en fut ainsi. Après avoir étudié avec soin les événements et les discussions de

ces deux année?, je demeure convaincu que les Etats- Unis n'ont pas cessé de poursuivre le rétablissement intégral de l'Union. Je me rappelle ces paroles de M. Lincoln : « Notre gouvernement populaire a souvent été considéré comme un simple essai. Déjà, gnàce à la nation, il a fait ses preuves sur deux points : il a réussi à s'établir, il a réussi à gouverner. Il lui manque encore une chose : il faut qu'il réussisse à, se maintenir contre une formidable tentative de renversement. C'est cà la nation cà démontrer maintenant au monde que ceux qui peuvent emporter une élection, peuvent aussi supprimer uner rébellion, que le scrutin est le légitime et paisible successeur des balles. »

La question, ainsi posée dès la première heure, est demeurée la même depuis. A moins d'y être contraints par l'insuccès de leurs armes ou par 1 intervention de l'Europe, 'les États-Unis seront peu disposés, selon moi, à reconnaître que les balles doivent l'emporter sur le scrutin. Ce problème de la révolution au sein d'un pays libre atteint chez eux ce qu'il y a de plus intime dans leur foi politique et dans leur vie nationale.

Quoi qu'il en soit, nous venons de le voir, deux résultats sont assurés dès à présent : le déclin de l'esclavage et le relèvement d'un grand peuple. Si, contre ma conviction actuelle, la séparation se fait accepter, on pourra se borner à prendre des mesures pour conserver les limitrophes en les aidant à passer le plus tôt

possible du rang des États à esclaves au rang des États libres. Si le Nord justifie ma prévision et persiste à ne s'arrêter que lorsqu'il aura vaincu, il est probable que des mesures plus générales mettront tous les États à esclaves en demeure de se prononcer entre le maintien de leurs institutions, désormais frappées de mort, et l'acceptation d'une indemnité destinée k faciliter l'abolition progressive K

Le Sud, même vaincu, co:itinuera-t-iI a résister? Comprendra-t-il, a:i contraire, ses vrais intérêts? Redeviendra-t-il partie intégrante de l'Cnion? Le peuple américain, reconstitué ainsi dans ses éléments, recouvrera-t-il à la fois le jeu régulier de ses institutions, ses petites armées et ses faibles budgets? Je l'espère, sans me dissimuler cependant que les armées ni les budgets ne pourront redescendre, hélas! jusqu'au niveau d'il y a deux ans. Si toutefois quelques-uns des États du golfe tenaient à se ruiner, s'ils se condamnaient eux-mêmes <à souffrir par la séparation au lieu de prospérer par l'union, la souffrance alors accom-

i. Disons encore une fois que ceUe indemnité ne sera pas une charge écrasante pour les finances américaines. Il ne s'agit pas de dix, de quatorze milliards de francs, comme on a eu Taudace de le prétendre, évaluant sans doute los esclaves, hommc>, femmes et enfants, à une valeur moyenne six ou sept fois plus forte que celle payée par la France et par FAn^^leterre. Il s'agit de quatre milliards, répartis sur une vingtaine d'années, c'est-à-dire de deux cent millions de francs par année. El encore, je suppose ici que tous les États à esclaves auront accepté dans le délai voulu et auront droit à Tindemnité, ce qui n'est guère probable.

plirait son œuvre et donnerait son enseignement. Tiraillés en tous sens, divisés et subdivisés à l'infini par leur nouveau principe, le droit de séparation, forcés de maintenir des troupes sur leur frontière, en lutte constante et en guerre fréquente avec les États- Unis, ces malheureux États en viendraient à regretter leur isolement; ils finiraient par où ils auraient dû commencer, l'union reparaîtrait. Quoi qu'on fasse, en effet, la puissance d'absorption que possèdent les États-Unis continuera d'agir; et où agirait-elle avec plus de force que chez ce peuple frère qui tient à eux par tant de liens?

SIXIÈME TAUTIE

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