‹ L'Amérique devant l'EuropeChapitre 58 sur 66 · ATTITUDE DES CHHETIENS E^ AMERIQUE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DES CHHETIENS E^ AMERIQUE

J'ai encore un mot à dire avant de poser la plume, et ce mot je l'adresserai aux chrétiens'. L'œuvre d'affranchissement des esclaves et de relèvement des Etats-Unis doit être leur œuvre ; elle leur impose une responsabilité spéciale, dont ils n'ont pas eu assez conscience jusqu'ici.

L'esclavage et l'Évangile, ce sont les deux adversaires. Ils ont abordé presque en même temps sur les rivages d'Amérique, l'un avec les puritains de la Nouvelle-Angleterre, l'autre avec les colons de la Virginie. Depuis lors ils sont toujours aux prises, et alors même que les églises ont mal compris leur magnifique mis-

1. Grâce aux progrès que la vérité des situations a faits de notre temps, je puis employer ce terme au lieu de recourir aux périphrases. Nous n'en sommes plus à prétendre que tout homme est chrétien, celui qui fait profession de croire en Jésus-Christ et celui qui considère le cliristianisme comme une simple coutume nationale.

sion, il n'a pas été en elles de la supprimer. Le christianisme est une parole d'affranchissement, et quiconque prêchera l'Evangile préparera l'affranchissement, qu'il le sache ou qu'il ne le sache pas, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas. « Le christianisme, écrivait M. de Tocqueville, est -une religion d'hommes libres; ni ses détracteurs , ni ses faux amis ne lui ôteront ce caractère vraiment divin. » A côté, au-dessus de l'abolitionisme considéré comme parti, il y a l' abolition isme profond, celui qui agit au dedans, l'abolitionisme de Jésus-Christ. Ouvrez les livres d'un honnête homme illustre tel que Tacite, et rapprochez les sentiments qui s'y trouvent exprimés de ceux qui prévalent aujourd'hui; mesurez la distance qu'il y a entre notre temps et celui où les esclaves, torturés à mort pour éclairer une question concernant leur maître, n'émouvaient aucune àme, si généreuse fùt-elle; comparez, et vous nous direz ensuite ce qu'a été l'œuvre de l'Évangile. Pour abolir la servitude des nègres, il faut changer le cœur du blanc, et qui fera ce miracle, sinon Celui qui aime les blancs et les nègres, qui est mort pour les blancs et pour les nègres, qui ouvre à deux battants la porte de la môme maison paternelle aux nègres et aux blancs? La force morale sera toujours plus forte que la force brutale.

Mille prisons croulant à sa voix dans les flammes, N'égaleront jamais, pour affrancliir les âmes, Une goutte de sang qui tombe d'une croix.

CEUX D'.VMKRIQUE. 507

Ces beaux vers de M. Arnoukl expriment une vérité écrite à chaque page de l'histoire. « C'est la religion qui a véritablement affranchi les noirs dans les colonies anglaises, » disait M. le duc de Broglie dans ce rapport que nous avons tous médité. « C'est la religion qui a affranchi les noirs aux États-Unis, » voilà ce que les annales de l'Amérique devront proclamer à leur tour^

Les églises américaines ont-elles été infidèles à leur mission? On pourrait être disposé à le penser, si l'on s'arrêtait aux apparences.

Je ne prétends pas nier le mal. Il est fort grand, et s'il ne l'était pas, mon étude ne contiendrait pas cette sixième partie. Il y a des gens qui passent leur temps à invoquer l'Écriture sainte contre le pauvre esclave, des gens qui, selon l'éloquente expression de madame Beecher-Stowe, noient l'agneau dans le lait de sa mère.

Les prédications du Sud sont, sous ce rapport, un des scandales de notre temps. Le Sud a son évêque,

1. Cette œuvre préparatoire de l'Évangile est plus avancée qu'on ne le croit. Les esclaves prient pour leur liberté; ils attendent leur liberté , ils l'attendent pieusement des mains du Sauveur. 11 y a un chant (ht jubilé qui se chante secrètement dans le Sud. \^G2 est Tannée du jubilé. — . Voici le refrain :

In eighteen-hundrecl and sixfy two, My people must be free ; It is the year of jubilee, My pfiople must bc free.

AUX CHRli TIEN ^.

Léonidas Polk, qui est en même temps général, et qui, suivi de plusieurs membres de son clergé, tient la campagne dans le Tennesee. Le Sud a eu ses bénédictions de drapeaux, ses prières en faveur de l'esclavage, ses appels p:issioni>é3 à la protection que le Dieu d"amour doit accorder à l'esclavage.

Si je rappelle ces clioses, ce n'est pas que je veuille me donner le facile avantage de réfuter ces doctrines monstrueuses. ?son, ma pensée se dirige vers le Nord plutôt que vers le Sud. Ce sont les torts des églises du Nord qui doivent aujourd'hui appeler notre attention. Les chrétiens du Sud subissent un entraînement dont nous ne tenons jamais assez compte. L'indulgence est d'autant plus de mise ici, que nous avons tous été complices du crime que nous leur reprochons. L'Europe entière a contribué à introduire l'esclavage en Amérique; l'Angleterre en particulier a protégé la traite, au dernier siècle, avec une passion telle, que l'insurrection des colonies y a trouvé un de ses griefs; ces colonies elles-mêmes avaient d'ailleurs participé toutes pendant de longues années au trafic des nègres d'Afrique, et sur ce point nous n'avons pas le droit d'excepter les puritains; enfin l'autre jour encore, sous M. Buchauan, qui donc armait chaque année plus de vingt navires de traite, si ce n'est Mevv-York? Personne n'est donc autorisé à jeter la pierre aux planteurs du Sud ; ils ont simplement continué un peu [)lus longtemps, sous l'inlluence de circonstances exception-

nelles, ce que nous avons pi'aliriiié comme eux. Est-il ceitain que, placés dans le milieu où ils se trouvent, nous sauiions avoir wne meilleui'e conduite et tenii- un meilleur iangai^e? Ne pai'vieud rions-nous pas, aussi bien qu'eux, à fau-;ser de bonne foi le sens de l'Ecriture, à nous enthousiasmer pour l'esclavage?

Cet enthousiasme existe dans le Sud. Le Sud renferme un nombre considérable d'hommes pieux, excellent-, charitables, moralement égaux aux meilleurs chrétiens cpie renferme tout auire pays, et qui ne voient réellement dans l'esclavage qu'une tutelle bienfaisante destinée à élever un peuple miiieiu*, (lu'on restituera quelque jour à ses destinées providentielles. Ces boiiimes aiment la Société pour l'émigration des noirs alfranchis et la colonie noire fondée par elle à Libéria. Ces hommes en sont vernis (comment, je ne sais, mais les passions nationales font ces miracles) à ne plus voir autour d"eu\ ni familles débitées en détail, ni mariages ronipus, ni jeunes filles liviées au premier verni. Les crimes qui naissent à l'envi de ce premier crime, l'homme vendu à l'homme, les crimes publics, honorés, contents d'eux-mêmes, les crimes sanctionnés par la loi et reconnus par les tribunaux, ils les assimilent à ces abus fâcheux mais inévitables qu'enfautent toutes les sociétés.

Eh bien, plus j'y rélléchis, moins cela m'étonne, moins aussi je me sens le droit de condamner sans appel les intentions de qui que ce soit.

Je m'adresse aux chrétiens du Psord, parce que là j'ai l'espoir, mieux que cela, la certitude d'être compris. Nous serons vite d'accord, aussi bien sur les torts du passé que sur les devoii's du présent et les perspectives de l'avenir.

Les torts du passé ont été graves, mais je ne compte pas y insister. Tout en les rappelant, il le faut, je tiens à appliquer ici mon principe, croire au bien. C'est par la sympathie, par la confiance, et non par les récriminations incessantes, qu'on peut encourager ceux qui sortent d'une voie mauvaise et qui en adoptent une meilleure. Je n'ai jamais compris qu'on choisit pour instituer d'inexorables enquêtes le moment précis où un eiïort a lieu, où, malgré beaucoup d'obstacles et au prix de beaucoup de sacrifices, les anciens errements sont abandonnés. Sous prétexte de justice, on risque de n'être ainsi ni très-habile, ni très-charitable, ni même très-juste.

11 est malheureusement vrai que beaucoup d'églises et de sociétés religieuses ont semblé reculer trop longtemps devant les devoirs austères que leur imposait la question de l'esclavage ^ Deux exemples suffiront à caractériser cette période de déplorable hésitation. La société des traités a refusé les écrits qui condamnaient

1. Je n'ai plus à réfuter le grossier littjrairsme qui, découvrant la mention de l'esclavage dans l'Évangile, en conclut que l'Évangile approuve l'esclavage. Les apotrcs, qui personnellement croyaient sans doute à sa légitimité et qui d'ailleurs n'ét-iient chargés d'aucune révélation relative aux lois politiques, avaient reçu une mission plus

le crime de l'esclavage; la Société américaine des missions [American Board), retenue par la crainte de provoquer une crise dans son œuvre au milieu des Indiens Chactaws et Gherokees, a misérablement louvoyé entre les écueils, votant parfois des résolutions contre le principe de l'esclavage, refusant ensuite de les appliquer, ménageant la situation de ses missionnaires et les préjugés des Indiens, jusqu'à l'heure où les conséquences les plus extrêmes de cette conduite se sont produites tout à coup à ses regards consternés : une esclave avait été brûlée vive par sa maîtresse, membre de l'église des Chactaws, et cette maîtresse, ainsi que ses complices, avait continué à faire partie de l'église, à prendre dévotement la communion, sans que les missionnaires eussent jugé possible de s'y opposer!

Depuis lors Y American Board a rompu avec eux, cela va sans dire. Mais où trouver un fait qui signale mieux que celui-là cette fécondité indéfinie pour le mal que possèdent les positions ambiguës? Nous croyons pouvoir limiter les conséquences de nos principes; nous n'y réussirons jamais. Un jour nous nous trouverons au bord d'un abîme, comme il est arrivé à Y American Board.

Les arguments plausibles ne lui avaient pas man-

liaute : ils avaient à poser les bases de cette morale chrétienne devant laquelle devaient tomber tour à tour plusieurs crimes sociaux que l'Évangile n'a jamais dénoncés. Les supplices cruels ont disparu, l'esclavage va disparaître, et nous ne sommes certainement pas au bout.

que. 11 s'était dit que les missionnaires étaient appelés à prêcher l'Evangile, non point à se mêler des questions sociales on politiques; que l'Evangile finirait par détruire l'esclavage sans avoir à l'attaquer diiectement; que l'Ecriture ne contenait pas de prescriptions positives ta cet égard; que la liberté d'action des missionnaires devait être respectée; que les propriétaires d'esclaves ne 'pouvaient pas, pour ce seul fait, être retranchés de l'Église.

Une fois sur cette pente, on va vite et loin. Le comité de la Société se rassurait lui-même en priant pour l'abolition de Tesclavage, ou en insérant quelques vœux inoITensifs dans ses rapports. Puis, loi'sqiie des questions terribles se posaient : a Faut-il couti-aindre nos missionnaires à retrancher de l'Eglise les Indiens qui séparent les familles en vendant la liJlesans la mère ou le mari sans la femme ? Faut-il provoquer la culèi e des Indiens et l'expulsion des missionnaires? Faut-il ruiner une œuvre de cinquante années? Faut-il faire cela, contre l'avis des missionnaires eux-mêmes? » le comité n'osait prendre un parti, il fermait les yeux en soupirant, il s'abritait derrière ces maximes générales de prudence et de patience si conunodes et si dangereuses en pareil cas.

Ainsi ont agi des hommes respectables dont je n'ai nulle envie d'instruire le procès. C'est plutôt notre procès à tous que j'instruirai. Nous penchous vers l'utilitarisme, l'utilitarisme est le plus grand vice

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peut-être des chrétiens de nos jours. Sacrifier les principes à l'utilité, accepter des erreurs qui servent ou semblent servir la cause de l'Évangile, repousser ou du moins ajourner les vérités qui susciteraient des obstacles, déplorer les progrès qui ressemblent à des épreuves", s'effrayer des crises de relèvement, voiLà la tendance qui prévaut parmi nous. A chaque instant vous entendez dire : « Ceci n'est peut-être pas tout à fait conforme à l'Evangile, mais ceci produit du bien, nous n'aurions garde d'y faire obstacle. »

Le Sauveur, lui, nous parlait de nous couper un bras ou de nous arracher un œil, plutôt que de nous laisser entraîner à ce que condamne sa parole. Ces amputations douloureuses ne sont pas de notre goût; retrancher la mission indienne plutôt que de pactiser avec les infamies de l'esclavage indien, cela aurait paru coupable. Il n'a rien fallu de moins que la tragédie dont je parlais tout à l'heure, pour modifier les points de vue.

L'instinct utilitaire, qui est partout aujourd'hui, exerce en particulier une influence marquée aux États- Unis. Il explique à lui seul l'attitude équivoque que tant d'églises pendant tant d'années ont conservée visà-vis du problème de l'esclavage. Si elles avaient fait énergiquement usage de l'influence qui leur appartient, nous ne verrions pas aujourd'hui môme plusieurs États du Nord, lowa, Illinois, Indiana, Pensylvanie peut-être, préparer des bills infâmes destinés

à fermer leur territoire aux affranchis et à rendre nécessaire (on n'y réussira pas, Dieu merci!) la transportation en masse de ces esclaves dont l'émancipation est prévue. Il faut le dire, l'idée de rompre avec les églises du Sud et d'amener dans toutes les œuvres une crise redoutable avait rendu beaucoup de chrétiens timides et circonspects outre mesure. Ils se persuadaient, c'est assez la coutume en pareil cas, que leur action serait d'autant plus spirituelle (défionsnous de ce mot-là) qu'elle demeurerait plus étrangère à la discussion des problèmes sociaux.

De là ces réunions de prières, excellentes et touchantes, mais où la cessation de l'esclavage n'obtenait que bien rarement une mention fugitive. De là ces lamentations qui nous arrivent d'Amérique au sujet des conséquences inévitables de la crise. — Les frères qui travaillaient ensemble sont maintenant séparés! La chaire chrétienne, des deux côtés, est devenue un instrument de guerre civile! Les dépenses énormes du pays restreignent les dons pour l'avancement de l'Évangile! Les sociétés religieuses tiaversent un temps d'épreuve!

Je comprends ces douleurs; elles sont légitimes. Personne ne saurait contempler sans affliction ces belles missions américaines de l'Asie Mineure et de la Syrie maintenant privées en partie des ressources qui les soutenaient. Mais j'ai cette confiance, d'abord que la souffrance sera courte, ensuite que des missions libé-

ralement fondées sur le développement des éléments indigènes, des missions qui deviennent des églises bientôt dirigées par des pasteurs du pays, se relèveront mieux que d'autres qui conservent longtemps le caractère d'une importation exotique.

Quoi qu'il en soit, les chrétiens doivent savoir que Dieu leur demande la fidélité plus que le succès, et qu'il se réserve de proportionner un jour le succès à la fidélité. Il serait triste qu'on s'affligCcàt plus au sujet des églises brisées en deux et de recettes compromises, qu'on ne s'était affligé jadis au sujet des iniquités monstrueuses de l'esclavage.

J'ai dit le mal, je dirai le bien. Et d'abord un progrès immense s'est accompli par ces ruptures mêmes que les diverses églises viennent de subir. Les bap listes, les méthodistes, les épiscopaux du Sud ont rompu avec ceux du Nord. Les synodes presbytériens du Sud viennent d'adopter une mesure semblable ^

Ainsi, par une dispensation de Dieu qui peut pa-

1. Voici leur Adresse à toutes les églises qui sont sur la terre : n L'antagonisme entre le Sud et le Nord au sujet de l'esclavage est à la racine de toutes les difficultés dont les résultats sont la rupture de l'union fédérale et les horreurs d'une guerre contre nature. Il est certain que le Nord nourrit une profonde antipathie pour l'esclavage luimême, tandis que le Sud est animé d'un zèle égal en faveur de cette institution. Les événements du jour confirmeront et fortifieront nécessairement d'un côté cette antipathie, de l'autre ce zèle pour l'esclavage... )) — C'est parler clairement.

raître affligeante mais qui est avant tout salutaire, les églises du INord sont arrachées aux préoccupations utilitaires qui avaient pesé sur elles. Elles sont devenues libres, et leur action, leur attitude s'en sont ressenties sur-le-champ. J'ai sous les yeux des résolutions récentes qui annoncent que l'esclavage est enfin jugé par tous comme il l'était autrefois par quelques-uns. Le rapport présenté en 1861 parles Trustées de l'Union congrégationnelle américaine est digne de ces fils dévoués des puritains, vieux champions de la liberté civile et religieuse. Les baptistes ne se montrent pas moins fermes; ils ont eu cet honneur que leur église vient de subir en Virginie les conséquences de la haine qu'elle inspire aux propriétaires d'esclaves. On sait que les baptistes sont avec les méthodistes les deux dénominations favorites des nègres; le plus grand obstacle à la révolte des esclaves se trouverait peut-être, si l'on cherchait bien, dans l'induence très-considérable que l'Évangile exerce ainsi sur eux.

Plusieurs missions américaines, celles des îles Sandwich entre autres, se sont prononcées avec énergie. V American Missionary Association a une position nettement abolitioniste. Enfin le progrès est tel depuis quelque temps, que lors de la dernière assemblée universelle de l'Alliance évangélique, les représentants que l'Amérique comptait dans son sein se sont associés au vote unanime qu'elle a émis contre l'esclavage.

Et je ne parle pas ici des églises, infiniment nom-

breuses, où l'élan patriotique en faveur du Nord s'est manifesté avec éclat. Sans parler de tel pasteur, le révérend Bronlow, qui a pris le mousquet et fait face dans le Tennessee aux troupes commandées par l'évèque Polk, il ne manque pas d'églises qui s'occupent d'envoyer leurs meilleurs jeunes gens sous les drapeaux de l'Union. A lui seul, M. Beecher a fourni cent vingtcinq de ces jeunes soldats ; un membre de son église s'est chargé de fournir des revolvers à tous ceux qui partent; l'église soutient les absents et leurs familles; des réunions de travail y sont constamment occupées à la confection des équipements militaires.

L'influence de l'Évangile est immense en Amérique. Depuis que les églises et les sociétés religieuses se prononcent, la cause de l'abolition est gagnée. Le Sud ne s'y est jamais mépris; après la révolte de Nat-Turner, la première pensée fut de fermer les écoles du dimanche et d'arrêter le mouvement religieux. En dépit des fautes graves que j'ai dû rappeler plus haut, les chrétiens des États-Unis n'ont pu supprimer même un seul jour l'antagonisme fondamental qui existera toujours, grâce à Dieu, entre l'Évangile et l'esclavage. C'était le christianisme qui avait produit jadis l'abolition proclamée par les États du Nord ; c'est encore le christianisme qui produira maintenant l'abolition dans les États du Sud. Ce remarquable réveil qui a remué tout le Nord et qui, sauf une pointe à Baltimore, s'est arrêté

aux frontières du Sud, a été le grand moyen providentiel contre l'esclavage. Les chrétiens ont formé partout le noyau du parti républicain qui a nommé M. Lincoln.

Aujourd'hui c'est dans l'armée que bat le cœur de la nation, c'est au camp qu'elle se retrouve elle-même ; or, quel est l'esprit de l'armée? Je l'ai déjà dit, il se passe là des choses que notre vieille Europe est peutêtre incapable de comprendre. Ces jeunes gens qui, la Bible dans le sac, sont allés combattre pour la patrie, ces réunions de prière tenues dans tous les régiments, ces millions de traités distribués par la main des officiers eux-mêmes, ces Nouveaux Testaments imprimés pour l'armée, au taux de plusieurs par minute, et qui ont trouvé dans les rangs tant de lecteurs sérieux, ces bibliothèques religieuses fondées, ces ordres du jour empreints d'un caractère ouvertement religieux, cette proscription des spiritueux, acceptée avec empressement par les soldats, -tout cela forme un ensemble qui reporte la pensée vers les vieilles bandes huguenotes ou vers les camps de Gustave-Adolphe.

L'élément puritain fait sentir sa présence. Il y a des officiers en grand nombre qui donnent l'exemple d'une piété vivante. Le général Mac-Clellan lui-même, avant de venir prendre possession du commandement, n'at-il pas éprouvé le besoin de prier à deux genoux avec un pasteur de ses amis? « Je m'étais donné à la patrie; maintenant je me suis donné à Dieu, »

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telle fut, dit-on, la dernière parole de cet entrelien.

D'autres généraux ont publié des proclamations franchement chrétiennes. Des colonels s'occupent en pères de famille de la conduite morale de leur régiment. Qui ne se souvient du jeune et beau colonel EUsuorth, première victime de la guerre civile? Ses soldats avaient tous pris un engagement de bonne conduite avant de quitter Chicago; ajoutons que presque tous ont fait honneur à leur parole.

Le colonel Anderson, illustré par la défense du fort Sumter, est aussi un chrétien décidé. Prié naguère d'adresser quelques paroles aux enfants d'une école du dimanche, il a déclaré en termes aussi simples que touchants que sa règle de conduite avait été : JNe rien faire sans se placer sous le regard de Dieu.

Je pourrais citer une trentaine de régiments où les écoles du dimanche sont tenues par les colonels ou par les officiers. Je pourrais indiquer les travaux d'évangélisation poursuivis par les soldats chrétiens d'un de ces régiments, sous le nom de Société d'IIavclok. Je pourrais ajouter que la marine présente le même spectacle que l'armée. Sous l'influence de chefs tels que les Commodores Dupont, Mackean et Foote, les vaisseaux retentissent souvent du chant des cantiques ^

1. Un des signes de cet esprit, c'est le mouvement qui s"cst manifesté contre les batailles du dimanche. On a remarqué que, lorsque le îSord attaquait ce jour-là, il était toujours battu, témoin Bull-run, Big-Bethel et BaU's-Bluff. Depuis l'ordre du jour de Mac-Clellan, c'est le Sud qai attaque le dimanche et qui se fait battre.

Ce sont là de grandes choses. Un jDtays où de tels sentiments exercent autant d'empire, où l'habiLude de regarder plus haut que la terre a été contractée par tant d'âmes, n'est pas un pays dont il faille désespérer. Il njarcliera en avant; il ne succombera pas à sa tâche, si lourde soit-elle ; il achèvera, au nom de l'Evangile et parla force que Dieu donne, l'œuvre, colossale de l'abolition.

L'exemple y est donné de haut. Les minisires d'État invoquent publiquement sur eux-mêmes et sur la direction des affaires publiques les bénédictions de Dieu '. On prie à la IMaison-Blanche ; M. Lincoln n'est pas seulement un très-honnête homme entouré de l'estime universelle et dont les inquiétudes de famille au sujet de la santé de ses enfants sont les inquiétudes du pays entier, c'est aussi un chrétien. Ceux qui ont lu sa proclamation debtinée à indiquer un jour d'humiliation et de jeûne savent quelle dislance sépare celte manifestation d'une foi vive et personnelle de tant de pièces où la piété ohicielle a coutume d'étaler ses froides formules, connues et convenues d'avance. J'ai parcouru aussi les proclamations publiées par les gouverneurs des États répondant à l'invitation du président, et j'ai été frappé du profond sérieux, à la fois chrétien et

1. La religion exerce aux États-Unis une influence si décisive et en quelque sorte si universelle, que les mûmes démonstrations de piété ■ ont lieu dans le Sud. Les messages de M. Jetïerson Davis se terminent quelquefois par des prières.

patriotique, avec lequel les péchés du peuple y sont confessés. Cette nation entière semble se placer sous le regard de Dieu, selon le conseil du général Anderson.

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