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ARCHE

La contrée que nous allons visiter est une des plus intéressantes de l'Amérique du Nord. A dire vrai, on ne retrouve ni les Alpes, ni les Pyrénées, ni quelque glacier, dans ce parcours assez grand, mais les curiosités naturelles de cette portion du pays non rien à céder à celles des autres Etats de l'Amérique du Nord.

A dater de Harper's Ferry jusqu'aux limites extrèmes du territoire, les beautés des sites sont faites pour ravir les artistes et pour attirer les touristes et tous ceux qui se plaisent à voyager pour voir et juger.

Nons venons de raconter l'audacieuse structure du pont naturel et des murailles féeriques de la grotte de Weyer; il nous reste à faire connaitre à nos lecteurs bénévoles les divers points de vue de la Virginie,

Nous les conduirons d'abord au Funnel du comté de Scott, où la main des hommes n’a rien eu à faire. La forèt qui a poussé au dehors, au dedans et au-dessus de ce passage extraordinaire étonne bien celui qui vient là pour la première fois: mais il est stupéfié quand ii pénètre dans ces excavations contournées tortueuses ou droites, taillées dans les roches et au-dessus desquelles passe la route carrossable.

La rivière que l'on appelle Stock, tributaire du Clinch qu'il a fallu traverser plusieurs

fois à cheval pour se rendre jusqu'à l'endroit dont il s'agit, s'est frayé un passage sous les voûtes de ce Tunnel de la Virginie de façon à s'en aller ensuite par la vallée en dessous, vallée profonde à travers laquelle les eaux décrivent ce que les ingénieurs des chemins de fer appellent une « courbe renversée », mesurant 150 « yards » d'étendue,

La lumière est absente sous ce tunnel, dont la hauteur est évaluée à So pieds environ. Le passage dans ce souterrain est difficile alors même que le soleil brille dans tout son éclat, Le soir et le matin, suivant l'endroit où l'on pénètre dans ces grottes, les rayons obliques du soleil percent l'obscurité et donnent une sorte d'apparence de lumière dans l'intérieur, Toutefois on ne peut s'empêcher d'éprouver une grande appréhension lorsqu'on voit le sol jonché de pierres tombées sans aucun doute de la voûte qui est audessus.

Quoi qu'il en soit, on est forcé de convenir que cette grotte-tunnel du comté de Scott est une curiosité digne d'être visitée,

Lorsque le chemin de fer Cumberland-Gap, que l'on vient d'entreprendre, sera achevé, et quand cette partie de l'ouest atteindra le tronçon de l'est, à Bristol-Godson, — point de départ tracé de cette voie ferrée, — le Tunnel de la Virginie recevra la visite de nombreux visiteurs, À cette heure, la plupart des touristes se rendent en cet endroit au moyen de chevaux de selle; il n’y a pas de diligence qui passe dans ces parages.

Le tracé du chemin de fer amènera les wagons sous les voûtes du tunnel, car il n'y a pas d'autre route praticable, Ce moyen de communication sera sans doute très favorable au commerce, mais les vrais amis du pittoresque souhaitent ardemment que te railway ne soit jamais achevé,

Laissons là cette curiosité de la nature, l'une des plus bizarres de la Virginie, pour remonter du côté de l'Atlantique, vers le Mississipi et le chemin de fer de l'Ohio.

Tout autour de nous voici les cimes de collines arrondies entrecoupées, çà et là, de roches bizarres, de verdure brillante, puis de vallées profondes, de précipices et d'arbres privés de leur feuillage, qui ressemblent, à s'y méprendre, à des squelettes géants. Des plaines de montagnes ornées de bois épais ou complètement pelées se déroulent devant les yeux du touriste, au fur et à mesure du passage du Convoi.

Lorsqu'on s'arrête à Centrai Dépot, on trouve des chevaux de selle pour vous conduire jusqu'à New River, que l’on traverse à une petite distance de la station.

Le courant d'eau coule lentement, sans bruit, dans son lit bordé de sycomores dont les branches se baignent le plus souvent dans les flots miroitants. A certains endroits, des roches ardues se dressent au-dessus de la forêt, mais, plus loin, la colline s’abaisse et, alors la rivière poursuit sa route à travers les terres basses — Lowlands — parfaitement aménagées et labourées, où l’on a semé du maïs et du blé.

Cette solitude est à peine troublée par le bruit des corneilles qui retournent les mottes de terre à la recherche des vers blancs, ou le roucoulement des tourterelles accouplées sur les branches des arbres : le brouillard cache la cime des montagnes. Si l'on traverse le lac, le batelier vous fait attendre, — dans le cas où l'on n'a pas de menue monnaie, — pour aller chercher chez lui le change de votre dollar dans la cachette où il dépose son argent. Et pendant ce quart d'heure d'attente, on se repose en examinant la belle nature qui vous environne.

Traversons ensemble, ami lecteur, un coude de la rivière en suivant un étroit sentier,

PAYSAGES DE LA VIRGINIE, 171 sans faire attention aux plaintes des fermiers qui grommellent entre leurs dents quand Île voyageur passe sur leur propriété, Nous trouvons ensuite le grand chemin qui suit une berge ombragée par des arbres séculaires. Hätons le pas de nos montures sans regarder les planches de bois sur lesquelles sont peintes les indications de la route, On trouve généralement fort peu de voyageurs dans ces parages, Le guide nègre qui nous accompagne nous abandonne, à un moment donné, ne pouvant résister à la fatigue, Avançons encore, Voici une cabane perchée sur une colline: devant le seuil, des petits négrillons, ayant oublié de se vêtir, nous regardent passer; un Chien aboic; nous examinons en hersant un champ de tübac assez bien cultivé, abrité contre les vents et bordé d'une palissade faite d'arbres ren versés et enchevètrés l'un dans l'autre, Plus loin une église abritée par un massif d'arbres, d'une architecture rigide, comme l'est toute construction puritaine, bâtie en briques rouges suivant l'usage des maçons de la Virginie, attire les regards du passant.

On trouve trois barrières de péage sur un espace de 2 milles. I paraît que la plus grande injure que l'on puisse jamais faire à un Virginien est de laisser ces portes ouvertes devant lui :un cas pareil a été la cause d'une grande agitation dars 'e pays, ily a trois ans.

On arrive encore sur les bords de la rivière, la route devie: 1 olus étroite; eile monte et descend le long de pentes difliciles, De l'autre côté du courant, les montagnes sont plus élevées, le chemin descend encore; puis il faut gravir des déclivités considérables, coupées abruptement sur les bords d'un précipice garni d'arbres en plein feuillage. Les sabots de nos montures posaient sur un sol qui était de niveau avec le faîte des sycomores.

En examinant le lit de la rivière, on s'aperçoit que les eaux circulent au milieu d'une énorme « denture » de rochers. Çà et là des troncs d'arbres — des chicots — et des poutres de bois obstruent le passage, débris d'une tesrible in lation qui a eu lieu en 1870. L'eau disparait sous les abris verdoyants de suillies gigantesques, les montagnes s'élèvent droites et abruptes ; on se croirait de nouveau devant les Palissades de l'Hudson, avec cette différence que les roches sont couvertes de bois verts.

On aperçoit, au milieu de cet océan de verdure, de grandes lignes de roches nues qui descendent du haut de la montagne comme l'océan de lave d'un volcan.

Les maisons isolées sont en petit nombre et la population curieuse semble peu polie et à peine disposée à rendre un salut. On comprend que l'on s'éloigne des pays civilisés. Regardons à droite et à gauche, nous verrons les Rochers Tours; on dirait que les eaux ne trouvent nulle part un passage pour leur écoulement ; on se croirait sur les bords d'un lac et l'on se sent comme emprisonné; la respiration devient haletante au milieu de cette solitude,

Muis bientôt, à mesure qu'il avance, le touriste perçoit un bruit sonore‘qui grandit à chaque instant. Au détour d'un chemin, il est face à face avec les Grandes-Chuites.

La rivière, dont la largeur est d'environ un demi-mille, se précipite en écumant du haut de stratifications bizarres, en produisant un bruit harmonieux et rythmé : un peu plus loin elle reprend son cours, mais en sautant au milieu des ravins, à travers lesquels d’habiles bateliers voguent sans éprouver la moindre appréhension, tant ils semblent accoutumés aux périls de la navigation, en admettant que ces dangers existent, On en voit même se jeter à l'eau, dans un moment donné, pour dégager leur barque ou la pousser dans un endroit plus favorable à son passage.

On s'arrête longtemps, malgré soi, devant les chutes; mais enfin l’on poursuit sa route

et l'on retrouve le lit tranquille de la rivière qui a cessé de faire du bruit, mais qui ne s'enfuit pas moins avec une grande rapidité.

Le paysage est réellement splendide et l'on se demande quelle est l'origine de ces Tours monumentales, de couleur ocre, qui se dressent, comme des castels du moyen âge au milieu de la forêt dense.

A un certain endroit du terroir, la rivière coule sous des bois ombragés par des peupliers de la Lombardie, dont l'essence disparaît peu à peu de la Virginie.

L'importation de ces arbres est due à M. Jefferson et l’on regrette de les voir ainsi égarès dans ces déserts lointains.

Nous passons devant une ferme dont les alentours attirent notre attention, car elle est remarquable par une rangée de poteaux semblables à ceux d'un chemin de fer. Ces poteaux, aboutissant à une source, sont reliés l'un à l'autre par des fils de fer et servent à monter jusqu'à la ferme un seau plein d'eau qui redescend tout seul par son propre poids, quand il est vide.

Sur les bords mêmes du courant se dressent de hautes murailles de rochers dont la base baigne dans l'eau, ce qui force le touriste à faire un grand circuit de l'autre côté. Le paysage au milieu duquel l'on aperçoit le sommet de ces palissades, vis-à-vis Egglestone, — autrement dit «New River White Sulphur Spring », — les sources sulfureuses de la nouvelle Rivière Blanche, — est réellement admirable. Ce site est entouré de montagnes très élevées, et derrière ces monts se dresse la cime géante du « Grand Salt Pond », — Lac salé, — un Titan endormi.

Sur le premier plan on voit une colline couverte d'arbres noueux et très pittoresques ; à sa base le courant d'eau brillant et tranquille, se brisant sur des roches fendues que l'on nomme « les Enclumes » formant un paysage très accidenté.

On parvient, en descendant cette route coupée de zigzags et surplombée par des roches énormes, à Egglestone’s Ferry. Un bac dirigé par des rameurs habiles passe les touristes de l’autre côté de la rivière qui, en cet endroit, mesure près de 40 pieds de profondeur. Ses rivages sont couverts d'arbres de toutes sortes, et particulièrement de sycomores et d'ormeaux dont les racines noueuses assument des formes de boas entrelacés les uns dans les autres.

En dessous du bac d'Eggiestone, les yeux se portent du côté de l'aval de la rivière et distinguent le mont de l'Enclume — Anvil-Hill-— qui a 290 pieds d'élévation. Ces roches sont formées de grandes assises superposées, dont la couleur ardoise, striée de grandes bandes blanches, est réellement très bizarre. Sur la cime de ces falaises se dresse une chevelure de cèdres en partie décapités par la foudre. Entre chacune de ces falaises en forme de tour la nature a fait croître des arbustes de diverses éssences, tandis qu'à la base c'est l'érable qui domine et forme des bosquets ombreux.

L'aspect général de ce paysage est à la fois sauvage et dantesque. Lorsque le soleil est à son déclin, la cime de ces roches s'illumine, et des reflets dorés attirent les yeux qui n'ont plus rien à admirer du côté de la base déjà ensevelie dans l'obscurité. Un de nos grands paysagistes qui verrait ce spectacle grandiose, digne du pinceau des Corot et des Diaz, produirait un chef-d'œuvre, rien qu'en retraçant le spectacle de ce coucher de Phœæbus.

Quoique peu apparente et presque indigne de se trouver en compagnie d'un aussi majestueux voisinage, l'Enclume, — the Anvil, — qui a donné son nom à cet amas de

PAYSAGES DE LA VIRGINIE, 473 rochers, n'en est pas moins une pierre qui a sa valeur, car elle mesure 9 pieds sur 4 de dimension, On raconte qu'un prédicateur baptiste grimpa certain jour sur cette roche et, se tenant sûr le bord même, prononça un discours qui ne dut pas certainement manquer de « style et d'élévation ».

À la base de la Tour qui porte « l'Enclume » bondit un ruisseau qui ne laisse plus de

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