‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 122 sur 211 · VUE DE CHARLESTON DU HAUT DU BEFFROI DE SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

VUE DE CHARLESTON DU HAUT DU BEFFROI DE SAINT-MICHEL

d'intéresser le touriste, au premier rang desquels nous devons placer le fort Sumter,

Sur l'ile Sullivan surgit, comme du milieu de la mer, la forteresse Moulhic dont la réputation date de l'époque de la révolution, Bien avant ce temps-là, on voyait la maison Moulhic, qui était une station de bains très fréquentée par les Charlestonois,

Sur une Île voisine, on trouvait un peu plus loin le Mount Plaisant, hôtel très bien entretenu, bordé de forêts au milieu desquelles les promenades étaient fort agréables, et enfin on arrivait au fort Sumter.

Pour se rendre à cette place forte, on peut monter à bord d'un « bac navire », beau yacht commandé par un Grec d'Athènes La ressemblance avec les embarcations qui sortent du Pirée pour se lancer dans l'archipe! crait parfaite, si le navire portait une voile latine, Rien n'est plus intéressant que d'assister à l'embarquement de ceux qui prennent passage à son bord, Pour la plupart ce sont des nègres de tous les sexes, de tous les âges qui s'appellent les uns les autres oncles et tantes, sans qu'il y ait pour cela le moindre lien de parenté entre eux, À ces groupes bizarres se joignent les « visages blancs », pauvres ou riches, qui se confient également aux soins vigilants du capitaine hellène,

Every body on board! On démarre et le yacht se dirige lentement vers le fort : une ruine grandiose, comme chacun le sait, depuis la guerre fédérale; triste débris d'une défense héroïque, On a élevé un phare en cet endroit, de façon à utiliser cet amas de pierres historiques.

Le visiteur ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment pénible quand il s'aventure au milieu de ces monceaux de briques brisées, de pierres et de fer tordu et s'il était seul, rien ne serait moins étonnant que de le voir se reposer sur un nan de mur pour songer au néant des créations de l'homme. N'est-ce pas là que se réunissent actuellement, en partie de pique-nique, les vainqueurs et les vaincus de la guerre ?

Lorsqu'on a parcouru les souterrains du fort, visité les casemates démolies et sondé l'horizon, il n'y a plus rien à faire à Sumiter : aussi revient-on bien vite à Charleston, par le même moyen de transport que celui qui vous a amené.

Il s'agit de se promener dans les faubourgs de la ville et cette excursion vaut la peine d'être entreprise.

On sait que Charleston est bâtie sur le confluent des rivières Ashley et Cooper, dont les rives sont couvertes de cette belle végétation du Sud, laquelle ne ressemble en rien à celle du Nord. Des chènes blancs, des magnolias, des myrtes, des jasmins croissent avec profusion sur ces bords enchanteurs, et dans le lointain, la vue se repose sur des rivières et sur des plantations de coton.

C'était autrefois dans ces parages que résidaient les riches planteurs du pays, mais à cette heure toutes les villes sont en ruines : les hasards de la guerre ont anéanti le travail des architectes de Charleston, et l’on dit à qui veut l'entendre que toutes ces maisons princières ont été pillées et incendiées par l'armée fédérale.

Il nous souviendra longtemps de notre promenade sur le Ashley. Nous avions été invités par des amis qui voulaient nous faire les honneurs de leur pays, et la compagnie dans laquelle nous nous trouvions était composée de gentlemen appartenant à tous les partis que divise la politique aux États-Unis : Fédéraux, Sudistes, Anglais, Français, etc. Quoi qu'ilen fût, cette journée passée parmi des gens de bonne compagnie fut marquée par une pierre blanche,

On nous avait vanté la route qui conduit de Charleston dans le cœur de l'État, Nous suivions une avenue admirable, plantée d'arbres séculaires, dont quelques-uns ont été détruits par les désastres de la guerre, À peine sortis de l'enceinte de la ville, nous nous étions trouvés en rase campagne, le long d'une forêt de pins, de chênes et de magnolias dont l'aspect était grandiose, On ne se fût jamais cru — comme aux abords des villes d'Europe — dans le voisinage d'un grand centre de population, Aucune maison, cabane ou villa, ne bordait la route; on eût pensé être à cent lieues de Charleston.

De temps à autre, passait sur le chemin un chariot auquel étaient attelés des bœufs ou des ânes; plus loin on saluait au passage une compagnie de chasseurs, ou bien quelques nègres se rendant... à leurs occupations personnelles,

Pour parvenir sur les rives du Ashley, il nous fallut tourner dans un petit sentier aboutissant à un pont, lequel avait été détruit pendant la guerre : nous demandämes passage à un batelier qui était devenu le Ferryman de l'endroit, depuis la guerre de 1866. Cet homme eût pu tendre une corde, afin de parvenir sur l'autre rive sans se donner grand mal; mais la race nègre se dispense du travail, toutes les fois qu'elle peut le faire, et nous dûmes attendre le bon vouloir du batelier qui se trouvait sur la rive gauche, tandis que notre voiture arrivait sur celle de droite.

Malgré la lenteur du courant, nous demeurâmes là une heure avant de nous embarquer, et comme le bac ne pouvait pas emmener plus d'un véhicule à la fois, d'un bord à l'autre, deux heures et demie s'écoulèrent avant que notre caravane se trouvât au complet sur la rive gauche du Ashley.

Nous continuâmes alors notre voyage, en passant d'un ravissement à un enchantement nouveau, Nos wagons s'acheminaient sous une forêt vierge d'une beauté sans pareille, à travers les méandres d'un bois composé de vieux chênes aux troncs noueux et géants, et de magnolias couverts de fleurs aussi grosses que des œufs d'autruche,

Les chênes de la Caroline sont réellement dignes d'être examinés de près par un touriste intelligent. Si les grands arbres de Calaveras, en Californie, attirent l'attention du voyageur, eu égard à leur altitude, les chênes de la Caroline, eux, méritent l'inspection particulière de tout amant de la belle nature, Ce n'est point en hauteur que la sève de ces arbres se développe, mais bien en largeur. On fabriquerait des tables énormes, pouvant contenir autour d'elles cinquante convives pour le moins, avec une planche de ces troncs, sciée horizontalement,

Au-dessus de cette masse ligneuse, se dressent des branches qui, à elles seules, sont des arbres, De tous côtés, la mousse, — qui remplace le crin pour la confection des meubles aux États-Unis, — pend en longues guirlandes.

Il y a là, dans un certain endroit, une avenue de ces chênes blancs qui, placés devant un manoir européen, formeraient un spectacle monumental, Par malheur, cette allée n'aboutit qu'à une ruine.

On raconte — c'est ici la légende qui parle — que celui à qui appartenait le logis actuellement démantelé était un jeune homme qui revenant certain jour d'Europe, où il avait épousé une belle et charmante jeune fille, se hâtait de presser sa monture et celle de sa chère épouse à qui il voulait montrer un coin de l'Éden, tel qu'il le révait pour elie et pour lui,

Les deux chevaux étaient lancés à bride abattue : ils arrivaient l'un et l'autre dans cette:

allée bordée par ces arbres séculaires, lorsqu'à leur grand étonnement, ils aperçurent des nuages de fumée s'échappant au-dessus des arbres,

Qu'était-ce que cela? A mesure qu'ils galopaient, il leur fallut se rendre à l'évidence. La résidence paternelle était en feu

— À quoi bon continuer? se dit le mari épouvanté,

Et il tourna bride. Depuis lors, personne n'est revenu dans ce pays maudit. Les ronces ont couvert la route, les arbres ont poussé à volonté et le désert s'est fait à l'endroit où l'industrie humaine ne connaissait autrefois qu'un parc digne d'être foulé par les pas civilisés des heureux de la terre.

De toutes les maisons de planteurs, qui jadis s'élevaient sur les rives de l'Ashley, une

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