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reste, à cette époque, les massacres étaient fréquents de la part des Peaux-Rouges, qui défendaient pied à pied le pays de leurs ancêtres,
Voici là-bas l'embouchure du ruisseau de Deerfield, qui se jette dans le Connecticut après avoir parcouru le territoire sur une étendue de cinquante milles. Quelles riches prairies ! quelle admirable culture! s'écrie-t-on lorsqu'on a gravi les montagnes Toby et Warner.
On parvient ensuite à Greenfield, qui rivalise d'industrie et d'activité avec cet autre village nommé New England, Les deux courants d'eau nommés Fall River et Green River, donnent une force motrice que les Yankees n'ont point négligée. Ici encore les ormeaux de taille géante ombragent les maisons et sont l'ornement des villages.
On comprend facilement quel était le désespoir des Indiens quand ils se voyaient peu à peu dépossét:s de ce territoire d'une richesse introuvable sous d'autres cieux, et l'on se dit qu'ils n'avaient pas tort de résister par tous les moyens à l'envahissement des « visages pâles », leurs plus cruels ennemis.
Les recherches géologiques du docteur Hitchcock ent amené la découverte d'ossements pétrifiés très curieux appartenant à des espèces d'animaux antédiluviens
En descendant des montagnes de Greentield, dans la direction du nord, le touriste traverse Bernardston, et il arrive à South Vernon, ensuite à ce charmant village du New Hampshire quel'on a appelé Keene. Des rues très longues et fort larges, dont la principale s'étend sur un mille de distance et est ombragee, comme partout dans ce pays favorisé, par des arbres séculaires, géants et touflus. Ses habitants bénissent chaque jour la mémoire de leurs pères, qui ont planté de la sorte les avenues aboutissant aux défrichements où ils dressaient leur tente, En eflet, ces excellents parents songeaient plus encore à leurs descendants qu'à eux-mêmes, car ils ne devaient pas jouir immédiatement de leur ingénieuse conception ornementale.
Le voyageur, en suivant une route ombreuse et presque droite, parvient enfin à Brattleboro, dans la partie la plus abrupte du pays. Il traverse la frontière de l'État du Massachussets à Vernon et pénètre dans le Vermont,
Ce village de Brattleboro passe pour un des plus sains de tout le Connecticut. C'est là que viennent en villégiature les personnes dont la santé est délicate, Il ÿ a même un hospice d’aliénés qui est très renommé dans toute l'étendue des États-Unis. On compte également dans cet endroit des établissements d'eaux thermales où naturelles dont la limpidité est phénoménale. Aussi les malades deviennent-ils bientôt valides dans cet endroit, où l'air est d'une pureté inouïe, Les amateurs du plaisir de la pêche se délectent sur les bords de la rivière, qui fourmille de truites exquises, très faciles à prendre, au dire des habitants.
Une diligence conduit le touriste, par une route très bien entretenue, à vingt-quatre milles plus loin, aux chutes d'eau appelées Bellow Falls, en faisant escale à Dummerston, le plus ancien défrichement du territoire, Au milieu de ce pays se trouve une montagne de granit — Black Mountain, — où l'on exploite une mine d'ardoises.
A quelques milles plus loin de Dummerston, voici Putney, sur les bords du Connecticut, entourée de prairies immenses d'un vert d'émeraude, que l'on appelle les Great Mcadows.
Non loin de là, l'on passe devant les chutes de Sacketts Brook, qui ont cent cinquante pieds de hauteur, et la route vous amène à Westminster, contrée d’une fertilité sans égale.
C'est à Bellow Falls que s'arrête la voie ferrée, et cet endroit est considéré comme un des lieux de plaisance de l'été élégant des riches Yankees, Ce sont les eaux du Connecticut qui courent sur des rochers et forment des rapides pendant l'espace d'un mille, pour se précipiter ensuite dans un énorme trou à Fall Mountain. Du haut du pont jeté sur la rivière, on aperçoit les eaux écumantes; du reste, le passage est si étroit que l'on pourrait sauter d'un bord à l'autre, La cascade se précipite dans ce gouffre béant et éclabousse les deux rives avec un bouillonnement qui éblouit le spectateur. La chute a cinquante pieds de hauteur. On compte de charmants villages dans les environs, et, dans ses excursions, le touriste trouve de tous côtés les points de vue les plus pittoresques.
En remontant vers le nord, on rencontre sur sa route le village de Charlestown. C'est à cet endroit de la rivière du Connecticut que les eaux se divisent et entourent trois iles, dont la plus grande, — Sartwell's Island, — d'une superficie de dix acres, est admirablement cultivée, En cet endroit habitait jadis le vaillant capitaine Phinchas Stevens, qui défendit héroïquement, en 1747, le fort qu'il commandait contre les attaques des Français et des Indiens réunis. Sir Charles Knowles lui offrit publiquement une épée d'honneur en souvenir de cet acte d'héroïsme.
Des mines de fer et de pierre de chaux ont fait la célébrité de Claremont, autre village très pittoresquement groupé à l'embouchure du Connecticut et du ruisseau le Sugar, On peut voir, dans le lointain, les monts Ascutney, masse granitique qui touche vers sa base aux deux bourgs nommés Wethersfield et Windsor, Cette montagne est également appelée «les Trois-Frères », par cette raison qu'elle porte à ses sommets trois pics pointus d’une grande élévation.
Windsor est un village très bien bâti, aux maisons entourées de jardins et de vergers; l'industrieuse population est citée dans tout le comté comme une des plus prospères et des mieux partagées.
Nous voici parvenus à White River Junction, c'est-à-dire à l'endroit où ce ruisseau se jette dans le Connecticut. Située en pleine montagne, cette petite ville passe pour un des endroits véritablement sains du territoire, En été particulièrement, on ne ressent jamais les effets de la chaleur : la brise souffle fraiche et salutaire du matin au soir, et ceux qui trouvent un refuge dans quelque famille du pays peuvent passer pour des gens prédestinés.
Le village voisin s'appelle Hanover; il est situé dans le New Hampshire, et sa célébrité lui vient du Darmouth College, bâti au centre du village, dans un pare de douze acres d'étendue, dont les pentes graduées sont plantées d'arbres séculaires. Cette institution scolaire a produit de très illustres citoyens, dans le nombre desquels on cite avec oigaeil, aux États-Unis, Daniel Webster et Rufus Choate, deux hommes politiques qui ont marqué, il y a vingt ans, parmi les membres du Congrès.
Examinons en passant les villages de ‘Thesford, Oxford, Bradford et Haverhill, où l'on montre au touriste des fermes modèles admirablement tenues. La pierre calcaire est très abondante dans ces parages, aussi bien que la pierre de savon, le granit et le minerai de plomb.
Vient ensuite Newburg, sur le côté ouest du Connecticut, qui occupe le territoire connu sous le nom de « Great Oxbow », dont l'élément pittoresque et la fertilité sont partout renommés.
On aperçoit à l'horizon le pic du Moose Hillock, non loin duquel passe le chemin de
fer qui se dirige, par deux embranchements, soit du côté des White Mountains, soit vers Montréal. C'est là que les eaux du Ammonoosuck se déchargent dans le Connecticut.
On ne doit pas négliger, avant de quitter la vallée que nous venons de décrire, de faire une excursion à Barnet, dans l'État de Vermont, ne füt-ce que pour y visiter les mines d'ardoises et de fer qu'on y exploite. Une chute d'eau, alimentée par les deux ruisseaux le Passumpsic et le Stevens, fait tourner un moulin placé sur un rocher, dans un site ineffaçable dans les souvenirs d'un voyageur admirateur des beautés de la nature.
Du reste, celui qui vient de parcourir l'itinéraire que nous lui avons tracé aura besoin de repos après une parcille tournée. Il aura vécu quatre ou cinq jours, et même plus, dans un enchantement incessant, une ivresse sans pareille.
‘érar de Rhode Island est le plus petit de toute la Confédération américaine, car il b compte quarante-sept milles de longueur sur trente-sept milles de largeur; sa population était de 225,000 habitants en 1878. La fertilité de son sol et la production de ses manufactures où l'on tisse la laine et le coton, où l'on fabrique de la quincaillerie et méme de grandes machines, tout concourt à faire de ce petit coin des Etats-Unis un grand centre de commerce.
Le chemin de fer traverse Kingston et à quelques milles plus loin Whickford, bâti sur un des bords de la baie de Naragansett, C'est en cet endroit que les voyageurs qui se rendent à Newport s'embarquent à bord d'un ferry boat, dont les fonctions servent à passer les voyageurs, leurs bagages et les marchandises à Newport, une ile qui s'appelait autrefois Aquidneck, où « le de la paix ». La nouvelle qualification de ce coin de terre du Rhode Island vient de ce qu'il a la forme de cette île de Rhodes dans la Méditerranée, tout récemment concédée à l'Angleterre,
On ne croirait pas qu'il y a à peine un siècle, Newport était le second grand port des
Etats-Unis et que de ses eaux partaient chaque année deux cents navires trafiquant avec
l'Europe, et plus de trois cents caboteurs transportant les marchandises du vieux monde depuis le Massachussets jusque dans la Virginie, à Boston, New York, Philadelphie et autres pays du territoire, Une ligne régulière de navires à vapeur était établie entre Newport et Londres, et plus de vingt-deux mille matelots fréquenteient le port de ce charmant pays.
En 1728, dit un écrivain américain, on citait aux New-Yorkais lactivité maritime des habitants de Newport, et on les encourageait à avoir autant d'industrie qu'eux pour amener Îles vaisseaux de commerce dans leur baie, destinée cependant à un avenir bien plus grandiose.
Les marchands avaient, il y a cent ans, élevé de superbes maisons sur les quais de la ville, et l'on peut, de nos jours, visiter encore ces constructions considérées comme démodées, qui n'en sont pas moins très confortables, et dont les murailles peintes de couleur gorge de pigeon, les escaliers d'acajou massif, les cheminées sculptées de marbre blanc sont pourtant d'un très bon goût.
Les gens riches qui s'adonnaient à l'agriculture demeuraient dans les environs de la cité marchande, et leurs habitations, entourées de plantations bien tracées, de jardins parfaitement entretenus et couverts de fleurs, dans lesquels on avait ménagé des bassins pleins de poissons, des vergers remplis d'arbres fruitiers, étaient autant de lieux enchanteurs où la vie était douce et où les heures s'écoulaient trop vite.
Une très grande attraction avait conduit à Newport tous ceux qui ne voulaient point être inquiétés dans leur liberté de conscience et qui cherchaient à respirer un air pur dans un pays enchanteur. En eflet, les quakers n'étaient jamais molestés à Newport; les Baptistes pouvaient y organiser librement leur meeting-house, les Calvinistes y precher leurs doctrines austères, les Hébreux y bâtir leurs synagogues, les Moraviens y pratiquer ces fêtes d'amour où, toute personne ayant le moyen de payer une cotisation, pouvait se régaler d'une tasse de chocolat et d'un gâteau succulent, tandis que les «churchmen » priaient dans leur temple pour le roi et la famille royale.
De nos jours, la synagogue de Newport — bâtie en 1762 — est parfaitement entretenue, quoique l'on en ouvre rarement les portes. La vieille église de la Trinité, qui date de cent cinquante ans, dresse dans l'espace ses tours monumentales et offre aux visiteurs qui pénètrent à l'intérieur du sanctuaire, des curiosités d'ameublement fort remarquables : boiseries sculptées, stalles, armoiries, écussons peints, vitraux de couleur, bannières, banderoles, toutes dignes de figurer dans un musée. Il n'y manque plus que le cérémonial d'autrefois et les fidèles en habit rouge, en robe de point d'Angleterre ou de brocart, qui venaient s'agenouiller dans le sacré parvis, tandis que l'orgue faisait retentir la nef de chants harmonieux.
Il y a soixante ans à peine, Newport n'était plus qu'une ville morte, sans commerce, aux rues désertes. Ses quais, qui jadis regorgeaient de marins et de négociants aflairés , voyaient à peine, de temps à autre, un passent s'égarer sur leurs dalles. Le sol n'avait plus la moindre valeur, la population était peu importante, et les visites des étrangers devenaient rares; aussi les maisons, ébranlées par le vent et non réparées, n'offraient plus aux yeux ces couches de peinture dont les propriétaires les embellissaient dans les temps heureux. Nul n'eût été assez fou pour dépenser un penny dans ce pays qui semblait abandonné du ciel et qui allait l'être par les créatures civilisées,
La révolution paraissait avoir ruiné Newport sans retour; lorsque les troupes de
Std
l'Angleterre évacuèrent la place et que la flotte française, commandée par d'Estaing, prit position du port en 1780; la désolation était générale.
Il y eut à cette époque un semblant de retour aux heures prospères. On cite même quelques négociants qui firent fortune; mais 1812 vint mettre un terme à cette galvanisation : c'était fini. Newport avait eu d'heureux jours... commerciaux.
Mais toute médaille a son revers; les changements les plus imprévus s'opèrent sans qu'on puisse expliquer comment, Voilà quarante ans que la mode a ravivé Newport; la mode qui a fait découvrir aux riches du monde américain la plage de la baie de Naragansett comme la plus belle du monde, la mode qui a rendu la fortune à ceux qui nc croyaient plus pouvoir tirer jamais parti du moindre coin de terre, considéré par eux comme une propriété sans valeur, Newport est devenu le rendez-vous d'été de tous ceux qui veulent s'amuser : millionnaires, ambassadeurs étrangers, ministres en vacances, auteurs, écrivains, hommes politiques, femmes du monde, femmes du demi-monde: tout le monde se réunit dans d'immenses caravansérails et dans des cottages en location, de tous les styles d'architecture, chalets suisses, pagodes, pavillons gothiques, temples grecs. Il y en a pour tous les prix, pour tous les goûts. Les rues ombragées sont bordées de chaque côté par des maisons toutes habitées, et encore n'en a pas qui veut, c'est-à-dire qui s'y prend trop tard. Des steamers immenses amènent chaque jour les visiteurs et les habitants qui se sont éloignés pour leurs aflaires, et la baie de Naragansett est sillonnée par des voiles sans nombre, qui, semblables aux alcyons de la mer, effleurent la surface des flots et se livrent à un chassé-croisé incessant.
La promenade qu'on nomme Bellevue sert de porte aux plus somptueux équipages, et ses échos répètent chaque après-midi et chaque soir les mélodies de Strauss et de Mozart, les valses d'Offenbach, de Métra et de tous nos compositeurs français.
Vienne l'automne, tous ces oiseaux de passage que la mode avait amenés sur cette plage hospitalière — les Trouville des États-Unis — regagnent leur vrai domicile, et voilà Newport retombé dans une morne solitude, L'hiver engourdit les quelques habitants qui sont forcés de rester à leur poste, et il faut que les brises du printemps les fassent sortir de leur torpeur pour qu'ils songent à réparer leur « toit à louer », à l'embellir, à l'attiter, afin de trouver un nouveau locataire quand le soleil réchautfera leur plage.
Voici quarante ans que dure cet état de choses, et rien ne fait prévoir un changement dans cette tendance de la mode américaine.
Nous arrivons maintenant à la description graphique du fashionable vatering place : de Rhode Island.
Lorsqu'on arrive au milieu du havre de Newport, on aperçoit à main droite le fort Adams, qui fait angle sur la rade et donne un aspect pittoresque au port dont il détend l'entrée, A part la citadelle Montroë, il n'y a pas sur tout le territoire de l'Union de forteresse plus considérable que celle de Newport. Avant les nouveaux genres de défense qui ont été inventés il y a tout au plus vingt ans, le fort Adams semblait devoir défier, par son armement de canons énormes et la place qu'il occupait, toutes les flottes combinées du monde qui eussent cherché à pénétrer dans le havre de Naragansett, Mais avec l'artillerie moderne ces terrassements de pierre et de terre ne résistercient pas deux heures à une attaque sérieuse. Aussi le fort Adams n'est-il plus qu'un souvenir inutile des vieux movens de protection de nos pères
A une portée de canon de la citadelle se trouve l'ile Torpedo, où se pratiquent des expériences de défense sommaire, confiées aux soins d'hommes compétents.
Le drapeau étoilé flotte toujours sur ces deux points des côtes du Rhode Island: ses canons tonnent matin et soir pour saluer le retour et la fin du jour, mais tout cela est de la parade, La République américaine est en paix avec le monde entier.
La promenade du fort Adams est une des préférées de tous ceux qui viennent passer l'été à Newport, Chaque apré midi, la musique militaire du régiment en garnison se fait entendre à l'entrée de la pote, ne, et Fon voit les voitures élégantes trainées par des chevaux de prix qui piatfent et entrafaent ceux qui sont venus écouter les sons harmonieux de cet orchestre en plein vent et parader les uns devant les autres, Le champ de manœuvre, du fort Adams est un des plus vastes que nous connaissions, et le gouvernement américain a dépensé plus d'un million et demi de dollars pour en faire ce qu'il est ? argent follement dépensé, car il l'a été sans nécessité,
De l'autre côté du havre de Newport, à gauche, on peut voir, hissée sur un rocher, une tour démantelée, en ruine, crevassée et chancelante : C'est le fort Dumpling, bäti sur l'ile Conanicut, On ne peut assigner une époque réelle à la fondation de ce fort en ruine. les uns disent qu'il fut élevé avant la révolution qui amena l'indépendance des États-Unis, les autres atlirment que ce furent les Anglais qui le bätirent quand ils étaient les maitres de Rhode Island.
La première fois qu'il fut question du fort Dumpling, ce fut en 1878. Dans une lettre adressée par le général Piggott, commandant des troupes britanniques, à sir Henry Clinton, on trouve le passage suivant :
— « Les canons de Beaver Tail et Dumpling sont hors de service, et la flotte fran- » çaise pénétrant dans la rade ne tarderait pas à couper toute communication avec » Conanicut ».
Tout est ruiné à lintérieur comme à l'extérieur de cet amas de pierres, qui n'en résiste pas moins à la dent corrosive des éléments déchainés. Comme moyen de défense, ce fort serait complètement inutile en cas de guerre : un obus le ferait crouler du premier coup. Comparée avec le fort Adams, le plus vaste et le mieux défendu de tous ceux qui sont bâtis sur les rives américaines, dont les murailles sont noircies par l'action de l'atmosphère et les pièc2s de bronze d'une solidité sans pareille menaçant le fort Dumpling d'un côte de la baie à l'autre, cette petite tour est insuflisante, mais cette ruine est d'un eflet très pittoresque, placée dans l'horizon de Newport et très apprécié par les visiteurs.
On voit souvent arriver au milieu des murailles écroulées des promeneurs des deux sexes qui font retentir les airs de cris de joie, lesquels, à notre avis, sont bien prétérables aux*exclamations de douleur des malheureux qui jadis tombaient sous les balles et la mitraille, Les vents se sont déchainés, depuis un siècle, sur ces pierres descellées, au dehors desquelles flottait le drapeau orné de la croix de saint Georges. Là où la Hotte française venait prendre ses refuges d'hiver, ne se trouvent plus que des vaisseaux de commerce, L'étendard aux bandes tricolores et à l'écusson étoilé n'a plus de rival à ses côtés à la hampe du mät : en somme ce vieux fort est un des plus anciens souvenirs historiq'ies de la République américaine. est bon qu'il soit encore debout, ne füt-ce que pour prouver à ceux qui disent que l'Amérique n'a pas de ruines à montrer, qu'ils se trompent en avançant une pareille assertion,
Brenton's Cove est bordé par une chaussée qui aboutit au fort Adams, d'où lon peut apercevoir un admirable panorama. Clochers pointus, kaléidoscope de la ville et du pare, des maisons de campagne et des bosquets qui les ombragent, tout est découpé sur le ciel bleu et rappelle quelque fait mémorable à l'homme qui a lu et qui connait l'histoire de son pays. C'est de Newport que le malheureux Burgoyne mit à la voile pour rentrer en Angleterre, après avoir subi une cruelle défaite; le fameux navire de Cook, l'Endearour, fut abandonné sur ces rivages et laissé démantelé, ouvert comme une grenade, exposé à la rage des marées qui le mirent en pièces; c'est de Newport que s’éloignèrent les deux flottes anglaise et française commandées, l'une par lord Howe, l'autre par d'Estaing, pour rapporter dans leur pays, la première, la honte d'une défaite, la seconde, la joie d'une victoire.
On passe, en se rendant du côté ouest de la place, devant les pans de muraille de l'ancienne demeure seigneuriale du gouverneur William Brenton, qui fut autrefois un palais entouré de serres contenant les plantes tropicales et les fleurs les plus rares, et des bosquets ombreux et touflus, Cette habitation a été détruite par les envahissements de la mer. On n'appelle plus cet endroit que le « récif de Brenton », et, en eflet, quand le vent souffle de la mer, quand la tempête fait rage, le Brenton’s Cove est un des points les plus dangereux de la côte : plus d'un marin à vu son navire se briser sur les roches au moment où il se croyait sauvé, parvenu à l'entrée du port où l'attendaient sa femme et ses enfants.
En suivant plus loin encore cette plage, on parvient à l'endroit nommé « Spouting Cave » — Ja grotte où la mer jaillit, — sorte de caverne où le flot se précipite et est lancé à une grande élévation, comme un jet d'eau intermittent. Seulement ce phénomène naturel n'a lieu que quand la marée montante est très agitée. Vienne le calme, et le visiteur n'a devant ses yeux qu'une ouverture remplie d'eau et sans le moindre mouvement, Mais il ne faut pas se fier à ce calme apparent; mainte fois il est arrivé à ceux qui se plaignaient de s'être hissés pour rien en cet endroit, d'être éclaboussés et mouillés jusques aux os. Qu'importe? les imprudents n'en reviennent pas moins chaque jour rechercher un danger; n'est-ce pas une nécessité de la vie? :
Un peu en deçà de la plage destinée aux baigneurs, qui — dames et messieurs — se plongent chaque jour dans les eaux salutaires de l'Atlantique, s'élève ce rocher fendu en deux que l'on a surnommé « le Purgatoire », on ne sait pas trop pour quelle raison. Derrière ce groupe l'on parvient à un site ravissant, ombragé et solitaire, d'où la vue commande un panorama des plus grandioses; et ce séjour sauvage, c'est « le Paradis ». Il nous serait impossible de dire par quel motif on l'a également ainsi appelé.
Ce roc éclaté du « Purgatoire » est réellement une curiosité qu'il faut visiter, Sa profondeur est de cent soixante vards, et sa hauteur, de la falaise à l'ouverture, est évaluée à quatre-vingts pieds. Une convulsion volcanique, dans les âges préhistoriques, a sans doute opéré cette scission de la roche.
La légende raconte qu'une femme indienne, qui avait frappé traîtreusement un colon pour venger les griefs de sa nation contre la race blanche, fut un jour rencontrée dans les parages du Purgatoire par un personnage qui lui chercha querelle, la frappa et la poussa, en se battant avec elle, jusque sur le bord de l'abime, où elle tomba tout à coup. C'était Satan en personne, qui montra ses cornes et ses griffes à ce moment suprême. On désigne
RME dei
encore l'empreinte des pieds fourchus de l'Esprit du mal à ceux qui veulent la voir, — nous ne dirons pas y croire,
Une autre histoire plus authentique est celle relative à une belle et riche jeune fille qui avait accepté les hommages d’un élégant cavalier se disant éperdument amoureux de ses charmes et de ses qualités. La charmante Américaine était fort coquette et se plaisait à tourmenter son palilo. Certain jour, se trouvant avec lui vers la partie supérieure, sur le bord de l'abime, la cruelle enfant lui dit d’un ton sérieux : « Je serai votre femme si, pour me prouver votre affection, vous consentez à sauter de l'autre côté de cette cavité, » Sans hésiter un seul moment, l'imprudent amoureux prit son élan et... parvint à l'autre bord. Cela fait, il se retourna, salua très poliment la demoiselle et lui exprima en termes amers ce qu'il pensait de sa folie et du peu de cœur dont elle avait donné la preuve en cette circonstance. Il s'éloigna, et la jeune fille, le voyant partir, comprit qu'elle avait perdu à tout jamais une aflection méconnue par elle, puisqu'elle avait tenté Dieu en lui demandant l'impossible,
Nous ajouterons que cette histoire est complètement incroyable, car il n'y a pas de gymnaste au monde qui osàt tenter un saut aussi hardi. Mais si non à vero.
Berkeley Seat-—/a résidence de Berkeley —— se trouve dans l'endroit appelé le Paradis, non loin d'une maison qui date de cent cinquante ans. IT parait que le propriétaire de ce logis, en souvenir du roi Charles I de qui il avait reçu des bienfaits, l'avait appelé Whitehall, L'intéricur est en très bon état de conservation. On montre aux visiteurs la bibliothèque, pièce basse de plafond, dont le sol est couvert de briques; tout à côté la chambre à coucher. C'est là que vécut cet exilé qui, comme Napoléon à Sainte-Hélène, se promenait st: les bords de l'abime du Purgatoire et baptisait ce séjour enchanteur, éloigné des bruits du monde : le Paradis! C'était, en eflet, pour cet homme célèbre, un vrai paradis que celui où il vivait loin du monde méchant et envieux, n'écoutant que la voix céleste des vents et n'ayant pour horizon qu'une immensité à travers laquelle sa pensée révait à l'éternité immuable:
Berkeley avait organisé dans la caverne du Paradis un cabinet meublé de chaises et d'une table de bois, sur laquelle — sil faut en croire la tradition —il écrivit unlivre connu sous le titre de Minute Philosopher. En vue de cette mer sublime, son cœur s'ouvrait à des pensées réellement surhumaines., Là, mieux que dans sa maison, où l'odeur de la cuisine l'eût ramené sur la terre, il pouvait élever son âme et se croire inspiré.
Cette partie de l'ile n'est point placée dans les limites du territoire de Newport. Elle en a été distraite il y a longtemps, afin d'éviter les taxes. On l'appelle Middletown. Jusqu'à ces dernières années, les amateurs de villégiature ne s'étaient point portés dans cette direction, mais, depuis que l'on y a tracé des chemins, des cottages se sont élevés dans cette direction, où il y aura bientôt d'autres constructions plus élégantes. Un gazon qui couvre le sol sur une étendue de trois milles permet au touriste de suivre tous les méandres de la plage, sans avoir à monter où à descendre, et de jeter les yeux où bon lui semble pour admirer les points de vue romantiques qui se rencontrent à chaque pas.
C'est dans ces parages que l'on trouve le Wiking Old, sorte de tour en ruine qui passe pour avoir été soit un moulin, soit une poudrière, et que la tradition fait remonter à 1667,
Le poète Longfellow a consacré tout un poëme à cette « antiquaille » qu'il dit avoir été
un
transportée « des sables de la mer Baltique » jusque sur les rivages de Rhode Island. Comment? Le savant enfant des Muses ne nous l'a pas expliqué. I serait à désirer que le fait ne fût pas une fiction et que la tour actuelle fût réellement un monument des âges préhistoriques des Américains. Ce que Fon dit et ce qui nous a toujours paru plus vraisemblable, c'est que la construction actuelle était plus élevée et qu'elle servit d'abord de fortification et de séemaphore, jusqu'au moment où on abattit une partie de ses murailles pour v installer un moulin.
Une notice trouvée dans les papiers de Bénédict Arnold lègue ce moulin à ses héritiers I va près d'un siècle, raconte-t-on, cette tour était coiflée d'un capuchon de bois et l'un des vieux tenanciers de cette usine des temps passés conseillait à ses successeurs, dans un parchemin qui date de 1634, d'employer une paire de bœuts pour tourner les ailes du côté du vent, dès que le moindre souflle se faisait sentir.
Ajoutons encore, pour corroborer nos conjectures, qu'autrefois on avait renoncé à élever des moulins en bois sur les côtes, parce que la violence de Boréce les abattait tôt ou tard : c'est ce qui arriva en 1675. D'autre part le gouverneur Arnold n'était point l'ami des Peaux-Rouges: aussi, en construisant son moulin, avait-il voulu le mettre à l'abri du vent et du feu.
Ces moulins en pierre sont, du reste, très nombreux en Angleterre. Dans un journal illustré de 1836, les graveurs de Londres ont représenté un édifice près de Leamington qui est tout à fait semblable à celui de Newport, Telle qu'elle est, cette ruine existe depuis des siècles et restera longtemps encore debout, comme une énigme impossible à résoudre, à moins qu'elle ne soit renversée par un tremblement de terre.
Non loin de ce moulin à pierre, — OÙ Stones Mill, — l'on salue en passant la statue de bronze du commodore Mathieu Calbrailts Perry, qui a été placée en ect endroit par les soins de son gendre M. Belmont, Bon exemple à suivre que celui d'un parent rappelant ainsi au public la gloire d'un de ses aïeux !
Revenons maintenant aux «belles » et aux «cavaliers servants » de ces misses et ladies du « high life » qui peuplent les plages sablonneuses de Newport pendant la belle saison. Le besoin des plaisirs se manifeste chez ces bonnes gens avec une telle force que chaque jour se passe en parties de campagne, en pique-nique, en excursions en pleine mer, à la pêche où à la Chasse; et quand Vient le soir, oubliant toute fatigue, ce monde élégant se rend au bal, soit dans les vastes salons des hôtels, qui regorgent de voyageurs, soit dans les villas, où l'hospitalité s'adresse aux amis intimes de la veille et à ceux qu'il à inserits dans la journée parmi ses invités.
Chaque année, les hôteliers de Newport donnent à leurs pensionnaires une fête monstre qui consiste dans un bal costumé et paré et un souper de Gargantua.
Les apprèts de ce festival durent pendant plusieurs semaines. Toutes les couturières , tous les tailleurs de Boston et de New-York sont mis en réquisition pour fournir des travestissements luxueux à ceux qui se proposent d'assister au bal. Mais le plus grand secret est garde sur ces costumes de tous les âges, de tous les pays, de toutes les conditions. Chacun veut être seul dans son genre. L'ami ne confie rien à l'amie la plus intime; c'est le moyen le plus sûr de ne pas être trahi.
Enfin le grand jour est venu. Dès neuf heures du soir la salle du bal commence à se peupler : on se cache d'abord le visage avec un loup de dentelle, une voilette, un rien, pour