‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 140 sur 211 · LES MARÉECAGES SUR LE MISSISSIPI · texte numérisé non relu

LES MARÉECAGES SUR LE MISSISSIPI

faut-il que ces fortifications soient éclairées, comme le sont les cabanes de ces pêcheurs et de ces chasseurs qui ont choisi leur domicile le long des bayous des palus louisianais.

Enfin le steamboat a amené le navire à la Quarantaine. Le préposé supérieur a fait sa visite : vous êtes libre de continuer votre route.

Si le soleil se lève, pour vous saluer, au moment où vous arrivez à 50 milles de la Nouvelle-Orléans, vous remarquerez que les rives du Mississipi sont, à marée basse, assez élevées au-dessus du niveau du fleuve et que les champs qui s'étendent par delà ces bords sont couverts d’une admirable culture.

C'est là que se trouvent les « jardins » qui alimentent la ville de leurs produits. Plus loin on aperçoit les plantations à sucre, dont les habitations sont entourées de vérandas et en partie recouvertes et abritéés par des arbres de la plus belle venue.

Tel est le panorama du Mississipi, à mesure que l'on remonte vers la Nouvelle- Orléans, Ce ne sont que boues et détritus sur l’eau, qu'herbes luxuriantes, arbrisseaux, fougères et arbres en pleine venue sur la terre.

Le premier groupe ligneux que l'on aperçoit dans ce marais est composé de cyprès

fantômes aux troncs élevés, aux rameaux pelés, Cette essence se plaît dans ces terrains d'alluvion, humides et chauds, les plus riches pour ce genre de végétation. Dans la Louisiane, comme dans la Floride, le cyprès est d'une belle venue et sa hauteur atteint quelquefois 130 pieds. La base de ces arbres, généralement couverte de vase, est hérissée de racines pointues, sortes de lances que les indigènes ont nommées «des genoux ». Ces excroissances passent pour des armes redoutables, car, lorsqu'elles ont atteint leur maturité, elles sont aussi dures que l'acier.

Lorsqu'on s'aventure à pied ou à cheval au milieu des marécages où croissent les cyprès, ilest prudent de n'avancer qu'avec les plus grandes précautions. Si par malheur un cheval tombe sur un de ces «genoux», tout laisse croire qu'il n'en réchappera pas. L'écorce de ces cyprès est spongieuse et composée de fibres, et leur tronc s'élève souvent jusqu'à 50 pieds sans être orné de branches. Le feuillage, quand on l'examine du sol où l'on se repose, est d'un vert d'émeraude et ressemble à une frange d'une ténuité sans pareille, On ne croirait jamais, à voir l'aspect rude et sauvage de l'arbre, que ce feuillage fait partie de sa végétation. Nous n'apprendrons rien à personne en disant que le bois de cyprès, oléagineux et thuriférant, est non seulement d'une grande légèreté, mais encore d'une dureté exceptionnelle. On affirme que certains de ces arbres, enfouis pendant un siècle dans la vase, sont considérés comme d'un usage parfait pour la menuiserie et mème l'ébénisterie. Les palmiers nains poussent avec vigueur autour de ces cyprès géants.

Les marécages, au milieu desquels nous naviguons, nos lecteurs et nous, sont également recouverts par d'immenses «canniers »; c'est ainsi que l'on appelle les touffes impénétrables d'arundes, de roseaux, les mêmes que ceux dont se servent les pêcheurs, —àtravers lesquels le voyageur aperçoit par intervalles les vastes landes de la prairie, et les bosquets de chènes blancs, les plus beaux arbres du continent américain,

Il y a cinquante ans, le gouvernement, — département de la marine, — employait ces troncs élancés à la fabrication des navires destinés à porter, sur les mers lointaines, l'étendard étoilé des États-Unis, mais depuis que le fer ouvragé a remplacé le bois, on a renoncé à l'emploi des planches de chène blanc. Les feuilles de cet arbre si utile sont larges et dentelées. D'un côté, — celui que le soleil dore, —la surface est d'un vert foncé; de l'autre, on la trouve couverte d'un duvet blanchätre qui ressemble à du feutre. Tandis que cette chevelure de chène tremble au moindre souffle du vent, le magnolia, lui, se raïdit et résiste aux caresses de la brise : ses fleurs, — des œufs d'autruche pour la forme et la grosseur, — se détachent, par leur blancheur d'ivoire, sur les tiges sombres qui les soutiennent, et leur parfum embaume l'espace, comme celui des orangers à Nice où à Monaco, Rien n'est plus beau à contempler qu'un bosquet de ces magnolias, aux branches couvertes de mousses, au-dessus desquelles les fleurs albes et odorantes dressent leurs têtes altières.

Un intérêt particulier, — celui de la recherche d'un mystère, — attirele voyageur dans les « swamps » du bas Mississipi. Certes ces marais n'offrent point le charme pittoresque de la montagne et des grandes chutes d'eau; mais, telle qu'elle est, cette vue inspire une sorte d'appréhension dont on ne se rend pas compte. Tôut ce que l’on voit est de niveau, au-dessus de l'eau, et quand, du milieu d'un swamp couvert d'arbres, on lève les yeux en l'air, vers la cime des cyprès, on se croirait au fond d'un puits ou du moins dans un trou enfoncé dans la terre.

Les lianes appendues aux cyprès et aux chênes ressemblent aux cordages d'un navire,

LE BAS MISSISSIPT, 535 ou plutôt à d'énormes serpents pythons enroulant leurs anneaux autour des arbres pour se jeter sur leur proie, L'œil se mire dans les lagunes distinctes, où bien il examine avec angoisse les marques laissées par la crue des eaux aux arbres vers lesquels il se dirige. Généralement le sol qui environne ces lacs minuscules est aussi noir que de la poix : l'herbe a oublié d'y pousser et l'eau assume une teinte jaunâtre, ayant une très grande ressemblance avec le purin du fumier, Nous ne dirons rien des émanations de ces flaques liquides, qui sont réellement nauséabondes,

Vienne un orage qui, après avoir fait rage, permette au soleil de se montrer et d'illuminer le paysage, le voyageur qui examine l'aspect du marais verra tout renaître autour de lui. Les feuilles se relèvent, les arbres se redressent : les fleurs écarlates du «lobelia » tremblent et s'éclairent comme un charbon sorti de la forge; l'« hydrangea », qui dans le nord n'est qu'un tout petit arbuste, devient, dans les marais de la Louisiane, un arbre que l'on dirait taillé en forme ovale et sur lequel s'épanouissent des fleurs bleues,

Les premiers navigateurs qui s'aventurérent dans les eaux du Mississipi se demandérent avec une sorte de terreur ce que signifiaient ces guirlandes de mousses appendues à tous les arbres. Cette plante, que l’on nomme la « mousse d'Espagne », produisit une impression sinistre sur les compagnons de Luis de Moscoso quand ils erraient au milieu des méandres du delta, Cette végétation parasite, qui insinue ses racines entre les interstices des arbres et se nourrit de leur sève, ne se trouve point sur le tronc jeune et fort, mais bien sur celui qui vicillit et n'a plus assez de force pour se défendre contre la succion de cet intrus vivant à ses dépens, comme fait le vampire qui se nourrit du sang des gens endormis dans les forêts de l'Amérique du Sud.

On ne peut s'imaginer, sans s'en rendre compte de visu, quelle quantité de mousses d'Espagne couvre un seul arbre des marais de la Louisiane. Nous avons vu souvent des guirlandes de 60 pieds de hauteur descendant de la cime d'ur cyprès, jusqu'au pied de l'arbre enfoui dans la vase. Il estcertain que tout cyprès âgé, à qui l'on enlève la plante parasite qui le ronge, semble revivre: il reprend, en peu de mois, sa première vigueur. Tels nos pommiers de Normandie, qui couverts de gui, ne produisent plus ni fleurs ni fruits. Débarrassez-les de cette végétation, — vénérée des druides et recherchée de nos jours par les Anglais, à l'époque de Noël, — ils ne demandent qu'à fleurir et à amener à maturité le fruit qui tenta Êve, notre première mère.

Dans le grand ordre de la nature, la mousse d'Espagne a sa raison d’être. Elle sert à l'anéantissement de ces vieux troncs usés qui, sans cette pression ayant pour objet la destruction, resteraient toujours debout et empécheraient les rejetons de sortir de terre et de relever la tête. On peut comparer cette mousse, flottant à la moindre impression de la brise, aux voiles déchirées d'un navire ayant fait naufrage. Chateaubriand prétend qu'elle ressemble à des fantômes : il faut vraiment avoir passé quelques heures au milieu de ces vastes paluds américains pour se faire une idée de la désolation de cette partie de la Louisiane,

Depuis quelques années, la « mousse espagnole » est devenue un article important de commerce; car on la ramasse avec soin et, après lui avoir fait subir un « épluchage » complet, jusqu'à ce qu'elle soit tout à faitépurée et sans la moindre parcelle de feuille ou d ecorce, on l'empile et on l'emballe, de façon à être expédiée au loin. Nous n'apprendrons rien à nos lecteurs en leur disant que cette mousse, connue sous le nom de «crin végétal »

est employée de nos jours pour remplir des paillasses, des coussins, des capitonages et tout ce qui a trait à l'art du tapissier

Le fondateur de la Nouvelle-Orléan , qui fut en même temps le premicr gouverneur de la ville, se nommait Bienville, et il choisit, pour établir les premicres assises de la grande

ville future, le sol le plu propice qu'il trouva en remontant le cours du Mi IssIpi, On

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