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LA BRÈCHE DES CUMBERLANDS

L est peu de véritables touristes qui n'aient

| pas visité les cimes élancées des Alpes ou des

VUE DE KENTUCKY, PRISE DU CUMNERLAND GAP Pyrénées, le mont Blanc et le Canigou, le

cratère du Vésuve ou celui de lEtna, le

sommet dénudé du mont Washington, voire mème les cañons géants des déserts du

Lointain Ouest, Mais, si le voyageur veut avoir une idée complète de tous ces paysages

réunis dans un seul coin du globe, il lui suffira de venir dans cette région des États-Unis,

où les montagnes des Cumberlands s'allongent obliquement, le long des États du Kentucky et du Tennessee,

On peut voir là, en eflet, tous les genres de points de vue extatiques dont on a gardé le souvenir dans d'autres pays et sous d'autres cieux et tous feront naître chez le spectateur le sentiment de l'étonnement et de l'admiration.

Cette chaine de roches verdoyantes ou pelées, tantôt couvertes d'une forèt dense ou de ronces et de fougères serrées les unes contre les autres, tantôt couronnées par des pierres bizarres que l'on dirait lancées sur les pics élevés par une des forces volcaniques des temps passés, depuis 2,000 jusqu'à 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, comme autant de bornes milliaires dans la route du ciel, tout émerveille et donne à rêver dans ce territoire du Tennessee.

Gà et là on foule en marchant une immense plaine, sur l'emplacement de laquelle il

serait facile de bâtir une ville et à l'extrémité de laquelle on parvient devant un véritable précipice, au bas duquel sont superposés des amas de pierres, ce qui fait ressembler cet endroit aux fossés d’une forteresse dont les créneaux auraient été renversés,

Il y a également dans cette chaine des Cumberlands des montagnes accidentées, des grottes qui pourraient servir de refuge aux vents, des chutes d'eau qui n'interrompent en tucun temps leurs mélodies uniformes, des vallons et des gouffres et des forêts si épaisses qu'un homme, quelque peu misanthrope, pourrait s'y cacher et y vivre,

Par le monde oublié, n'y songeant plus lui-même.

Tout, en un mot, dans ces retraites du Tennessee, est fait pour intéresser les poètes, les artistes et les géologues. La nature s'est évertuée à réunir dans cet État de l'Union les nombreux éléments de son immuable création.

La dénomination géographique de Cumberlands fut donnée en 1748, à ces montagnes par une société de chasseurs qui, les premiers, s'y étaient aventurés à la poursuite d'animaux sauvages. À cette époque, vivait en Angleterre le duc de Cumberland, et ce fut à ce premier ministre, que ces sportsmen firent l'honneur de dédier leur trouvaille,

Les cimes des Cumberlands sont la véritable curiosité de cette région montagneuse. Elles se font vis-à-vis les unes aux autres, et l'on rencontre, à mesure qu'on voyage en parcourant leurs assises, des brèches, ou plutôt des vallées étroites qui paraissent de prime abord situées à une toute petite distance, mais dans lesquelles on ne parvient qu'après avoir chevauché ou marché à travers collines et vallées aboutissant toutes à un labyrinthe où l’on pourrait se perdre, si l'on n'était pas accompagné par un guide habile,

La plus remarquable de toutes ces brèches ou fissures dans la chaîne des Cumberlands est celle que l'on nomme « Cumberland Gap », située dans l'est du Tennessee, près de la frontière du Kentucky, à 150 milles sud-ouest de Lexington. C'est la seule ouverture que l'on trouve à 8o milles à la ronde qui mérite le titre de Gap, — brèche, — qui lui a été donné.

Il y a bien, en certaines localités, d'autres « brèches » du même genre, mais qui n'ont point cette importance. Elles servent en effet de moyens de communicaiions dans le cœur même de la chaîne des Cumberlands. C'est ainsi qu'à l'endroit connu sous le nom de « Roger's Gap », sis à 18 milles de la brèche des Cumberlands, il n'y a réellement aucun passage, à moins que l'on n'appelle ainsi une sorte de sentier, à peine praticable pour un homme et sa monture, qui se dirige en diagonale vers le côté sud.

La brè. re dont nos lecteurs trouveront la gravure dans ce chapitre mesure 6 milles de long et, en certains endroits, elle est si étroite que c'est avec la plus grande difficulté que l'on a pu s'y frayer un chemin. Les rochers qui se dressent des deux côtés de cette route sont de 1,2c0 pieds de hauteur et quand un touriste a réussi à parvenir à leur sommet, il y jouit d'un spectacle dont il ne soupçonnait point l'existence.

Voici devant lui, vers le sud, les vallées enchanteresses du Tennessee, tapissées, pendant l'été, de pâturages où la couleur verte assume des teintes multiples, tandis que, l'automne venu, ces mêmes prairies sont soumises à des dégradations prismatiques, c'est-à-dire à des cultures dont les plantes offrent des aspects multicolores.

Si le voyageur porte ses yeux vers le nord, l’aspect change complètement : il lui faut

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suivre les sauts de mouton des collines; aussi, quand il demande son chemin à quelque habitant du pays, celui-ci pourrait lui répondre fort à propos par ce vers d'un poète aimé :

La vague court après la vague,

Cette brèche des Cumberlands sert de grand chemin pour relier la Virginie, du côté sud-ouest, aux autres États qui l'avoisinent.

C'est à cause de cette position exceptionnelle que, pendant la guerre de 1866, les chefs le l'armée contédérée crurent important d'occuper la passe et de la fortifier d'une façon sérieuse. Plusieurs batteries d'artillerie avaient été hissées sur les montagnes et une compagnie de soldats expérimentés resta cantonnée à l'issue du passage, pendant plusieurs mois, pour défendre, dans ce site sauvage, les embranchements des chemins de fer aboutissant à Richmond, North Alabama, Mississipi, Nashville et Memphis, dont il fallait conserver l'intégrité à tout prix.

Les abords de la chaine des Cumberlands, du côté nord-est, lorsqu'on a quitté Abingdon, dans dla Virginie, sont situés dans une région sauvage et accidentée. Le seul plaisir dont puisse jouir le voyageur qui s'est aventuré à cheval dans ces vallées pittoresques est celui de jeter les yeux à droite et à gauche sur les échappées de paysage qu'il peut entrevoir par les fissures des rochers. Tantôt il lui faut franchir un fossé; plus loin, un ruisseau qui fait plus de tapage que de dégâts. Tantôt il s'arrête pour examiner une ferme perchée sur les flancs d'une montagne, pour cueillir une fleur où entendre gazouiller un oiseau accroché aux parois de la montagne. À

La population des Cumberlands est très hospitalière : il faut lui rendre cette justice que, partout où l'on entre, on est sûr d'être parfaitement accueilli.

Cette route, se déroulant le long des méandres de la brèche, décrit des sinuosités qui la font ressembler à un vaste ruban. Elle s'accroche, de tous les côtés, à la terre, à la roche, aux arbres et c’est, à vrai dire, le chemin de guerre que suivaient les Cherockces et les autres tribus indiennes qui se livraient à des excursions fréquentes, d’un État dans un autre, Les ingénieurs américains n'ont eu qu'à l'élargir.

C'est par là que passaient Boone ct les premiers colons de l'Ouest. C'est sur cette route qu'eurent lieu des scènes de meurtre épouvantables, dont la légende a apporté la tradition jusqu'à nous. Celui qui a entendu parler de toutes ces aventures sinistres ne serait pas étonné s'il voyait tout à coup se dresser près d'une roche bordant le chemin un Peuu-Rouge qui pousserait son warwhoop éclatant, ou s'il entendait les échos répercuter la détonation de la carabine d'un coureur des bois.

En somme, cette contrée sauvage a conservé le mystère des siècles passés : le progrès n’a point encore envahi ce territoire.

On compte peu d'habitants dans la brèche des Cumberlands. Parmi ceux qui s'y sont établis, on peut citer un hardi pionnier dont la maison s'élève près d'un pont très ancien et où il vend des articles d'épicerie, des comestibles, des liqueurs et mème des vêtements aux passants et aux voisins occupés à la culture des terres. C'est là qu'on vient lire la gazette et causer de toutes choses. C'est là que s'arrête le berger à qui son maïtre vient de donner — pour lui payer ses gages — un chèque sur la banque de Nashville.

Il arrive bien souvent que le malheureux ne sort de la taverne qu'après avoir laissé

entre les mains du landlord son billet à ordre. La rencontre de gens sans aveu, l'entrainement auquel il a cédé pour boire et jouer aux cartes, tout cela a amené cet imbécile à se laisser duper comme un écolier.

I y a des tavernes — Groceries — semblables, échelonnees sur le parcours, à 5, 10 et 15 milles de distance les unes des autres, les unes placées sur la voie, les autres cachées derrière un bouquet d'arbres que les habitants appellent les Poches de la montagne. Toutes sont autant de lieux dangereux pour c:lui qui ne sait point conserver intact ses vœux de tempérance, Pauvres brebis qui laissent leurs toisons aux ronces du chemin!

Nous nous rappelons encore, en écrivant ce chapitre, une aventure à la fois dramatique et comique qui nous arriva en traversant certain jour cette partie du Tennessee que nous venons de décrire !

Le chemin de fer de « Nashville and Chattanaoga » nous avait laissé à Muc-Minville, qui est le « terminus » d'un petit embranchement destiné à rejoindre plus tard Sparta, en se reliant à un autre railway qui part de Jasper. Après maintes difficultés qui nous avaient retenu à Mac-Minville jusqu'à trois heures après midi, pour y trouver une voiture, nous nous étions mis en route, ayant pour conducteur un homme d'assez mauvaise mine, mais qu'on nous avait recommandé comme un guide expérimenté et un brave garçon, Nous avions accepté ces deux qualités sans trop y prendre garde, mais, une fois lancé dans Les chemins déserts des Cumberlands, nous nous demandions, avec une sorte d'appréhension, si nous n'avions pas eu tort d'endosser aussi légèrement les lettres de crédit du loueur de voitures, qui pouvait bien être un coquin associé à un bandit.

Notre cocher, assis à nos côtés dans une sorte de boggey à deux places, avait la parole brusque, le ton rude et semblait peu disposé à nous donner le moindre renseignement.

La nuit était venue, quand nous nous arrètämes dans un endroit isolé, au milieu des Cumberlands, en face d'un petit bois qui semblait placé là, tout exprès pour servir de retuge à des bandits prêts à demander la bourse ou la vie aux passarts.

— Ifis here! C'est ici, — nous dit laconiquement le guide-cocher.

— Quoi? qu'entendez-vous par là? répliquämes-nous.

Et, sans ajouter un mot, le Tennessien avait tourné la bride du cheval pour diriger notre véhicule dans un sentier, au bout duquel nous aperçümes enfin une maison dont avait probablement voulu parler cet homme peu communicatif.

Nous comprimes alors que cette habitation était une taverne où l'on donnait à boire et à manger et où on logeait à la nuit.

En eflet, une enseigne, sur laquelle on pouvait lire le mot : Grocery, indiquait le genre d'affaires du maitre où de la maîtresse du logis. Un homme portant une grande barbe parut sur le seuil de la porte. « Welcome! sir! » nous dit-il. — « Good evening ! » répondimes-nous, Et sautant à bas du boggey, emportant notre valise d'une main et notre parapluie de l'autre, nous pénétrames dans une vaste pièce servant à la fois de cuisine et de salle à manger, au bout de laquelle était disposée une table sans nappe, mais très proprement tenue,

— Vous voulez souper et coucher, monsieur? demanda l'hôtelier.

Sur notre réponse afhrmative, il disposa un couvert, posa du pain sur la table, avec un pot d'ale, et s'en alla chercher les mets préparés dans trois où quatre casseroles de fer battu qu'il revint aussitôt étaler devant moi.

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