‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 156 sur 211 · SAINT-ANTHONY · texte numérisé non relu

SAINT-ANTHONY

NNEAPOLIS,

MI

l'Europe pour trouver, loin des revolutions politiques du vieux continent, Un gouvernement qui n'abuse pas des impôts, n'a point recours à la conscription forcée pour défendre son territoire et offre gratuitement ses terres incultes à tous ceux qui veulent les prendre et les cultiver.

Qui croirait qu'en l'an 1879, la récolte des céréales, pour le seul Etat de Minnesota, s'élève à 55 millions de boisseaux, et encore la moitié du territoire est-elle à peine cultivée? À ces produits rémupcérateurs il faut joindre ceux de la vigne, des fruits de toutes sortes, et l'on aura une idée à peine ébauchée de la -ichesse du Minnesota.

Mais, nous demanderont quelques lecteurs, dans tous ces arrangements, que devient la race peau-rouge? que faiton des propriétaires du sol?

Cette même question que nous adressions, il y a quelques semaines, à un diplomate américain, il la résolut par les eux mots énergiques que voici

— Kill them. (On les tue.)

Tel est, en effet, la politique de l'Zndian Department de Washington : se débarrasser à tout prix de ces aborigènes qui entravent l'émigration et sont incivilisables. C'est, du reste,

aussi la politique universelle,

dont la moralité est celle-ci : — Ote-toi de là, car j'ai besoin de prendre ta place.

-HE-YO! ce mot composé signifiait aue trefois, en langage des Indiens Wyandats, « beau à voir ».

Les premiers navigateurs français qui ie.

descendirent le long de ce courant aux ondes PITTSBURO, VU DES RÉSERVOIRS pacifiques adoptèrent bien ce nom d'O-he-yo donné par les Peaux-Rouges, mais ils préférèrent la qualification de Belle Ririère. Plus tard, lorsque la nation anglaise s'établit définitivement dans le pays, les pionniers revin= rent au terme indien, dont ils modifièrent l'orthographe d’après leur pronc 1 pour en faire : Ohio.

La rivière, réellement belle et bordée par un pays charmant, coule du nord au sud. Loin de courir sur un lit tapissé de roches qui produisent des cascades, des remous et des tourbillons, favorables au développement de l'industrie, c'est-à-dire à l'établissement d'usines, de moulins, de fabriques, et pourtant sans descendre, de sa source au Mississipi, à la façon des tortues, c'est-à-dire avec lenteur, comme tous les ruisseaux devenus rivières du sud des États-Unis, l'Ohio a son allure particulière, ni trop rapide ni trop mesurée, qui vous étonne à première vue, mais qui vous charme peu à peu.

Telle est, pour l'homme, la femme à la voix douce, au cœur sensible et aux habitudes ménagères, qui finit par séduire celui qui la contemple et l'étudie, bien plus que ne le

GA L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE, ferait une de ces beautés à fracus, esclaves de la mode et voulant briller coûte que coûte.

Nous ne connaissons pas de rivière au monde dont la course soit aussi uniformément cadencée, et qui parcoure sans se presser 1,007 milles d'étendue, à travers des méandres nombreux, sans jamais changer son allure, À bien regarder les eaux, on croirait qu'elles sont immobiles et pourtant elles s'en vont frôler les rivages de la Pensylvanie, le long desquels s'élèvent les richissimes mines de charbon et de fer célèbres dans tout l'univers.

Cela fait, l'Ohio continue à descendre et va baigner les montagnes situées à l'ouest de la Virginie, décrivant une grande courbe pour recueillir les ondes des petits ruisseaux qui arrosent les champs de maïs et encerclent les villages de la contrée.

Et l'Ohio s'avance majestueusement, — à la Falstaff, — jusqu'à Cincinnati, et, de là, à travers les prairies du Kentucky teintées de bleu.

Tout à coup, faisant semblant de remonter vers le nord, la « Belle Rivière » redescend vers les terres de l'Indiana et de l'Illinois pour recueillir dans son sein les ruisseaux jumeaux, le Cumberland et le Tennessee, qui coulent le long de la montagne,

C'est la dernière étape de l'Ohio, qui se jette enfin dans le vaste Mississipi à 1,000 milles au-dessus de l'Océan.

La source de l'Ohio se compose de deux ruisseaux, l'un venant du nord, l'Alleghany, — autrement dit en indien : « l'Onde Claire », — courant d'eau impétueux et transparent, et le second, le Monongahela, ainsi nommé par les Indiens parce qu'il « sort de ses rives » quand les pluies ont amené dans ses eaux les flots du Youghiogheny, aux teintes d'ocre, bourbeuses et sablonneuses.

L'Alleghany et le Monongahela, d'une nature complètement différente, se réunissent l'un à l'autre à Pittsburg et leur jonction devient l'Ohio, qui, à dater de ce point du territoire jusqu'à sa réunion au Mississipi, accepte alliance avec soixante-quatorze tributaires, traverse sept États et encercle dans ses méandres cent îles ou flots.

Les montagnes placées le long de la rivière sont assez élevées, arrondies sur leur cime et couvertes de verdure.

A certains endroits, ces aspérités du sol se dressent d'une seule pièce sur le bord de l'Ohio, à une élévation de 500 pieds, et plus loin elles ne cherchent à se hisser dans l'espace qu'après avoir laissé une vaste bande de terre gazonnée, dont le vert éclatant ferait rêver un fermier de la Nouvelle-Angleterre,

Du côté du sud, dans le pays où les colonies sont abruptes et où les plaines n'existent pas, la forêt envahit le sol avec tout le luxe d'une végétation sauvage. L'on peut contempler l'Ohio tel que le virent pour la première fois ceux qui s'aventurèrent dans le pays et se hasardèrent à descendre le courant de la Belle Rivière, dont les rives étaient habitées par de nombreuses tribus d'Indiens Wyandats. La verdure est éclatante, et les cimes des collines, empanachées d'arbres à feuillage persistant, semblent ornées d'un capuchon de velours. Si parfois, le long de la rive, d'un côté ou d'un autre, l'œil est attiré par une roche pointue, originale, excentrique, il est forcé d'en chercher la forme exacte à travers les draperies de plantes grimpantes qui les couvrent, Ces rochers, disons-le pour prouver l'exactitude de notre examen, ressemblent, par leur couleur azur, à d'énormes blocs de lapis-lazuli.

L'Ohio — comme nous l'avons déjà dit — se tortille en mille contours divers, et à chaque angle de la rivière on peut jouir d'un point de vue nouveau; là, du côté nord, c'est une vallée profonde; ici, un bois entouré par des champs admirablement cultivés; plus loin

SUR LE FLEUVE OHIO, 619 on découvre devant soi une chaine de montugnes, entre chacune desquelles on croirait qu'il n'existe pas d'ouverture : voici quelques ruisseaux disséminés, qui arrosent des prairies et semblent passer là tout exprès pour servir de lignes de démarcatiôn.

La vue ne s'étend pas loin comme sur le fleuve Hudson, Le touriste ne peut pas se livrer à des calculs indéfinis sur l'étendue de l'espace qu'il a devant lui sur les ceux du Saint-Laurent, et le drapeau qui flotte à l'avant du steamboat change à chaque instant de direction, car le navire à vapeur va tantôt au nord, tantôt au sud, à l'est ou à l'ouest,

Ajoutons encore que, chaque fois que la « maison flottante » fait escale, le timonier la fait tourner sur elle-même, — un tour de valse en un mot, ce qui fait que, si, au moment du départ, on a su de quel côté se trouvait l'État de Virginie et de quel autre était situé celui de l'Ohio, il arrive qu'à midi on va forcément s'adresser au capitaine, où à quelqu'un

des hommes de son équipage, pour lui demander — sur le parcours de Pitisburg à Louisville :

« Pardon, monsieur, ou bien mon camarade, — veuillez me dire où se trouve

l'Ohio et où vous prenez le Kentucky. »

I est préférable, — à moins que l'on ne soit très désireux de connaître sa géographie, — de se laisser aller au fil de l'eau et de se contenter de savoir que le steamboat atterrira à Louisville, à telle heure précise de la journée.

En attendant, pour se livrer à un exercice indispensable à l'entretien de la santé, on peut transporter sa chaise d'un côté à l'autre du bateau, suivant la place où les rayons de soleil viennent vous brûler les yeux, quelle que soit l'épaisseur de la tente étalée sur le pont pour préserver les voyageurs, Ce mouvement, qui est pour ainsi dire perpétuel, vous aura fait faire plus de 5 où 6 milles du matin au soir, ce qui est suflisant pour une promenade sur le deck d'un steamboat,

Rien n'est plus agréable qu'un pareil voyage à l'époque du printemps, quand les rivages sont couverts de buissons verts et fleuris, La vaste embarcation, sur laquelle les roues se meuvent à l'arrière, descend lentement ou remonte avec effort et si quelque autre bateau passe à ses côtés, on entend un double coup de sifflet, en guise de reconnaissance où de salutation, ce qui équivaut en quelque sorte à la façon de se donner la main entre les frères de la franc-maçonnerie.

L'équipage de ces steamboats est composé de noirs, de métis et de blancs, et à mesure que les deux bateaux se croisent, on peut les voir rire et les entendre hurler d'un bord à l'autre, car ces bons matelots ne se font pas faute de s'amuser à leur manière.

Bientôt, sur la rive nord de l'Ohio, on aperçoit les wagons peints en jaune du chemin de fer; ils roulent, emportés par la machine qui siffle et « pousse » de la fumée comme si elle cherchait à railler l'allure par trop lente des bateaux à vapeur.

Tout à coup, sur la rive, un homme se montre qui hèle le capitaine et l'équipage du steamboat, Nous ajouterons que cet inconnu ne paraît pas le moins du monde pressé: qu'avant de crier il s'est choisi une place pour s'y asseoir commodément. Une fois installé, il commence à faire ses signaux. À ce moment, le chef du steamboat interpelle son second ; l'équipage s'est réuni près de l'écoutille: tous examinent l'étranger, sans se presser, si bien qu'on ne croirait point que le bateau va s'arrêter.

Mais la machine a cessé de fonctionner, et le steamboat tourne la proue vers le rivage. Quand il est à bonne portée, les matelots poussent une large planche jusqu'à la muraille

630 L'AMERIQUE DU NORD PIFFOR ESQU FE, de terre qui contient la rivière dans son lit et l'inconnu leur fait passer des corbeilles remplies de poterie, des piles de bois équarri, et toutes sortes de marchandises, Entre chaque installation, le bonhomme qui introduit ses marchandises s'évente avec son chapeau de paille,

Ceux qui, comme nous, sont accoutumés aux atterrissements sur les rives de la mer, ou plutôt dans des ports où les quais sont faits de pierre ou de mortier, éprouvent un certain étonnement à voir cet embarquement primitif, Pour bien faire comprendre comment cette opération a lieu, il est important de raconter à nos lecteurs que, si les navires qui voyagent sur la mer exigent une grande profondeur d'eau pour s'accoter à la rive, il n'en est pas de même pour les steumboats des fleuves et rivières des États-Unis,

Ces grandes maisons flottantes sont élevées sur une quille plate et flottent comme le ferait une planche, I n'y a pas de vagues sur les courants d'eau américains, quelle que soit la force du vent, et par conséquent on ne doit pas éprouver la crainte de voir chavirer ces steamboats,

Ilest donc compréhensible que ces embarcations peuvent s'avancer sur un bas-fond, sans appréhension de s'y ensabler. Une grande perche enfoncée dans la vase suflit pour arrêter le mouvement, et on la retire dès que le chargement est fait, La machine recommence à fonctionner et le voyage continue.

Dans le cas où le brouillard couvre le lit du fleuve, — comme cela se voit souvent aux États-Unis, — le capitaine donne des ordres pour qu'on jette une corde à terre: ce câble est attaché solidement au premier arbre venu, au rocher le plus proche, et quand ces moyens de sécurité sont pris, chacun va se coucher,

C'est à cause de ces caprices de la navigation que la durée d'un voyage de Pittsburg à Cincinnati est fort problématique.

Du reste, à quoi bon se presser, lorsqu'on a devant soi un spectacle aussi enchanteur que celui des fermes modèles de l'Ohio, des montagnes de la Virginie et des prairies du Kentucky ? Plus la route sera allongée, plus le plaisir durera.

La découverte de l'embouchure de l'Ohio remonte à l'année 1680, mais le parcours de cette rivière ne fut exploré que soixante-dix années plus tard, Nul n'avait encore songé avant cette époque à remonter ou à descendre ce courant, tandis que le Mississipi avait été exploré dans tous les sens, aussi bien que la Rivière-Rouge du sud, le lac Supérieur et la Red River du nord. La carte de tous ces pays était déjà faite et publiée, mais celle de l'Ohio n'existait pas.

En 1750, les Français pénétrérent enfin dans le désert de l'Ohio, et ils eurent l'honneur d'être les premiers visages pâles qui eussent examiné avec attention les rives de ce courant d'eau. Il va sans dire qu'ils annexèrent à la France non seulement le grand lac du nord, mais encore le Père des Eaux et tous ses tributaires. Une série de forts fut aussi élevée sur ces frontières qui reliaient le Canada à la Louisiane.

Les sources de l'Ohio, à la jonction de l'Alleghany et de Monongahela, étaient considérées comme un point important pour ce grand parcours de navigation intérieure; aussi, peu de temps après la prise de possession, les Anglais se montrèrent-ils jaloux de cette occupation, aussi bien que de tous les progrès que faisaient les Français dans la direction de la Louisiane,

Vers l'an 1750, le capitaine Céleron, appartenant à l'armée française, fut envoyé du

Pants

Canada pour établir des postes et tracer des limites sur le parcours de l'Ohio. Cette opération se borna à transporter des inscriptions gravées sur des plaques de plomb que l'on plaça le long du lit de la rivière, sur des poteaux, ou sur le tronc des arbres, Cela fait, le capitaine Céleron remonta vers le Canada en déclarant qu'il avait « réussi » dans la mission qui lui avait été confiée. Trois de ces plaques ont été retrouvées et sont conservées précieusement, comme des souvenirs d'un temps passé, On lit sur ces écriteaux :

« L'an 1750, nous Céleron, capitaine d'un détachement envoyé par les ordres de M. le marquis de Galissonnière, commandant en chef de l'armée de la Nouvelle-France, ayant été délégué pour établir la tranquillité dans certains villages indiens de ce pays, avons déposé cette plaque le long de la Belle Rivière, en commémoration de la prise de possession que nous avons faite de ladite rivière et de ses tributaires, ainsi que de tout le terrain placé sur les deux rives. D’après les ordres des Rois de France défunts et du présent souverain, qui est prêt à maintenir ses droits par les armes, et qui agit en vertu des traités et particulièrement d'après ceux de Ryswick, d'Utrecht et d’Aix-la-Chapelle. »

Ces inscriptions, ensevelies dans la forêt et inaperçues des voyageurs, passaient aux yeux des officiers de Louis XV comme suflisantes; mais, à dire vrai, elles ne suffisaient pas pour exercer une grande influence morale dans le territoire de l'Ohio et les autres, car, à dater de cette époque, il y eut de nombreux combats livrés sur les rivages de la Belle Rivière. Cet état de choses dura même pendant soixante ans encore, et la tranquillité fut un bienfait inconnu dans ces parages depuis la défaite de Braddock jusqu'a la conspiration de Aaron Burr, à dater de la première expédition militaire de George Washington, jusqu'à la brillante campagne du jeune Harrisson, dont la tombe est élevée sur le rivage, à quelques milles au-dessous de Cincinnati, On peut la voir très bien du pont du steamboat, qui longe à cet eflet le plus près du bord.

Pour mieux conso:ider leur puissance, les Français bâtirent, en 1755, un fort important, non loin de l'endroit où s'élève la ville actuelle de Pittsburg, en Pensylvanie, et lui donnèrent le nom de Duquesne, qui était celui du gouverneur du Canada à cette époque. Les assises de cette construction avaient été posées sur celles de la bâtisse abandonnée que les Virginiens avaient commencées, d'après les conseils de Washington. A cette époque, la guerre entre l'Angleterre et la France se poursuivait à outrance, et les Anglais étaient constamment battus; cette circonstance avait fait dire à Horace Walpole :

«Il est temps que la Grande-Bretagne lève l'ancre et s'en aille chercher fortune dans d’autres mers. »

Braddock avait été battu à Monongahela, par suite de l'gnorance où il était des agissements des Indiens. Il succomba pendant la retraite, et on l'ensevelit sur la route. Mais lorsque Pitt, l'homme d'État renommé, prit en mains les rênes du gouvernement britannique, les événements changèrent, et, dès la fin de l’année 1758, le général Forbes s'emparait du fort Duquesne défendu par les Français : il en rebâtit les murailles, détruites par l'incendie et lui donna le nom de bourg de Pitt, Pittsburg, — en l'honneur du duc de Chatham, — que la ville actuelle porte encore de nos jours.

Quelques jours plus tard, cette forteresse qui avait végété, eu égard à sa situation au milieu du désert, fut investie par les Indiens, après la conspiration de Pontiac. Déjà les Peaux-Rouges s'étaient emparés de neuf stations des Anglais dans l'Ouest : seuls, Détroit et Niagara avaient résisté et tenaient encore.

Le colonel Bouquet, oflicier suisse, dont le nom « fleuri » égaye quelque peu les sombres annales de la rivière Ohio, obtint quelques succès à cette époque : il réussit à sauver la garnison du fort Pitt, où il amena des vivres et des munitions, tout en mettant en fuite les aborigènes.

Peu de temps après, les Français abandonnèrent tous leurs droits sur ce territoire dont ils s'étaient emparés, et c'est à ce moment-là que commença la guerre entre les Américains et les Anglais. Mais le pays qui bordait les rivières et les fleuves étaient très éloigné des champs de bataille et, en 1772, le général Gage, qui commandait les forces de la Grande-Bretagne, donna l'ordre d'évacuer le fort Pitt; en conséquence, ce retranchement qui avait coûté 60,000 livres aux Anglais, et dont la destination était de protéger à tout jamais les possessions de la Grande-Bretagne sur la Belle Rivière, tomba immédiatement aux mains des Américains.

La ville actuelle de Pittsburg ressemble véritablement à un volcan, eu égard aux nombreuses manufactures, forges et usines qui se trouvent dans son enceinte. Un nuage de fumée couvre les toits de ses maisons et, quand la nuit est venue, les lueurs incandescentes qui s'échappent des cheminées, les étincelles éparpillées dans l'espace, tout donne à cette ville un aspect infernal qui impressionne au plus haut degré. Ajoutons à cela un bruit qui assourdit les oreilles, car il est incessant : les machines par lesquelles il est produit fonctionnent du 1‘ janvier au 31 décembre. Pour peu que l'imagination travaille, on éprouve des sensations inconnues; on se rappelle Dante et son Enfer.

Il n'y a pas moins des rues tranquilles et de charmantes résidences dans cette ville industrieuse, et rien n'est plus pittoresque qu'une excursion sur les deux rives de l'Ohio, jusqu'à l'endroit où la rivière se jette dans le courant, c'est-à-dire, vers la péninsule. On rencontre sur son passage des ponts d'une forme gracieuse, des pièces d'eau de toutes sortes et des embarcations de tout tonnage, dont quelques-unes arrivent de la Nouvelle-Orléans, et quelques autres se dirigent vers l'intérieur, par la voie des canaux.

On lit dans le volume publié par Anthony Trollope le passage suivant :

« Pittsburg est la plus noire de toutes les villes que j'ai jamais visitées, mais cette couleur noire est elle-méme des plus pittoresques. »

Un autre auteur, nommé Purton, dit à son tour :

« C'est un enfer dont on a soulevé le couvercle, »

A tout prendre, on peut s'imaginer, d'après ce que nous venons de raconter, que Pittsburg est une ville insupportable, impossible à habiter, et à mesure que le bateau à vapeur vous emporte, on récite malgré soi ces vers du poète américain N.-P. Willis :

Et la fumée au ciel s'envole

Au gré du trop fougueux Éole, Jusqu'au zénith du firmament.

Tel s'enfuit d'une âme oppressée, Le cruel, l’odieux tourment,

Dont Dieu seul, à certain moment, Peut nous offrir la panacée.

Heureux sont les poètes qui voient toutes choses à travers un nuage rose! Quel admirable tableau le grand artiste Turner eût fait de Pittsburg la nuit, s'il

avait jamais eu ce spectacle sous les yeux!

La rivière s'écoule dans la direction du nord-ouest sur ses rives, à 19 milles en aval de Pittsburg. On s'arrête devant la ville excentrique d'Economy, fondée par le P. Rapp, un piétiste allemand qui, en 1804, émigra aux MUSKINGUM,

Etats-Unis en amenant à sa suite

une colonie de Wurtembergeois. Cette compagnie de croyants, dont le symbole de foi est terrible, opéra deux ou trois changements de place, avant de se rendre à l'endroit où elle est bätie. Après avoir vendu leur propriété dans lindiana au célèbre Robert Owen, —un autre halluciné dans une croyance bien diflérente, — les piétistes se rendirent sur les bords de la rivière Ohio, où ils construisirent leur village à la mode de ceux du vieux continent, en couvrant leurs habitations avec des tuiles, mais en laissant croître l'herbe dans les rues; si bien que cet aspect tranquille s'est inféodé dans cet endroit, avec l'apparence pratique d'un village réellement américain.

Economy est un séjour tout à fait vicillot dans un monde nouveau. Ceux qui y habitent n'ont pas de maison leur appartenant en propre; on n'apercçoit aucun enfant au milieu d'eux. Ce sont presque tous des « pères » aux cheveux blancs, des «sœurs » âgées et ridées qui attendent la réalisation des promesses du Millenium. Ce qui n'empêche pas que cette société soit riche, qu'elle ne cultive de terres d'un bon rapport, qu'elle ne possède des puits à pétrole d'un excellent rendement et autres « valeurs », dont les produits sont mis en commun. Aussi l'on se demande à qui reviendra l'héritage de toutes ces pro:

priétés, quand le dernier de ces vieillards aura été enseveli et couché sous la terre, dans

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