VUES SUR L'OHIO, AU-DESSUS ET AU-DESSOUS DE CINCINNATI
ce cimetière où les tombes ne portent pas la moindre inscription qui puisse renseigner.
La rivière coule en cet endroit, et dans tous les profonds ravins on voit des barques échouées, serrées les unes contre les autres à ce point que l'on se croirait au milieu d'une forèt de mâts dont la vue s'étendrait aussi loin que l'horizon. Toutes ces billes de sapin sont autant de spectres apparaissant devant vos yeux, car ils portent le témoignage irréfragable d'un grand désappointement dans la vie. On croirait tout d'abord que ces épaves n'ont aucune valeur, mais tel n'est point le cas : le ponton, les machines, tout est bon; on les a abandonnés, et qui veut peut s'en emparer.
L'État de l'Ohio atteint la rivière dans le comté de Colombiana, mot double formé par celui de Colombie et celui de Anna. Ce dernier fut accolé par un membre de la législature de l'État, qui, par goût, par euphonie, proposa et fit adopter ce nom de Colombiana, au lieu et place de celui de Colombia-Maria.
Vis-à-vis le site en question, à l'endroit où l'Ohio forme un coude du côté du sud, se trouve la petite langue de terre qui fait partie de la Virginie, vers la portion nord de l'État, entre celui de l'Ohio et celui de la Pensylvanie. On attribue la possession de ce « coin » enfoncé entre les deux États à quelque compromis, signé à la suite de grandes difficultés, au sujet de titres de possession survenus après la Révolution, lesquelles eurent autant d'importance que la guerre elle-même.
Cet enfoncement de territoire entre les deux États est appelé le « manche de la poële », et c'est la Virginie qui représente l'ustensile de cuisine ainsi nommé. Le chemin de fer qui passe à l'ouest de Pittsburg a pris cette qualification au grand étonnement des voyageurs, qui ignorent la signification de ce terme et qui appellent la voie ferrée Pen Handle, — le manche de la Plume, le porte-plume, — et s'imaginent que ce railroad a quelque aflinité avec les actions du capital et les comptes qui en dérivent.
A trois milles en dessous de Steubenville se trouvait autrefois un village « mingo », résidence de Loyau, chef de la tribu de ce nom. Ce Peau-Rouge, qi s'est fait un nom célèbre dans l'histoire des États-Unis, était fils d'un guerrier Cuyaga, de la Pensylvanie, qui fut converti au christianisme par les missionnaires moraves, les seuls rivaux des jésuites dans les contrées de l'Ouest.
Le chef Cuyaga, qui admirait l'intelligence du gouverneur de la province, James Loyau, avait donné le nom de ce dernier à son fils. Loyau ne prit aucune part dans la guerre soutenue par la France au siècle passé : on le vit l'ami dévoué des blancs, jusqu'au moment où sa famille fut massacrée, sans motif plausible, sur les rives de l'Ohio, audessus de Steubenville. À dater de cette époque, le chef indien se mit sur la défensive et combattit ses ennemis chaque fois qu'il en trouva l'occasion. Et pourtant, s'il faut en croire la tradition, ce sauvage à moitié civilisé se montra toujours très magnanime avec les prisonniers blancs qui tombaient entre ses mains. Les dernières années de Loyau s'écoulèrent dans la solitude. On le vit errer d'une tribu à l'autre, et ce fut un de ses compatriotes qui lui arracha la vie sur les bords de la rivière Dehort, tandis que, la tête ensevelie dans sa couverture et les pieds étendus devant un feu de bivouac, il pensait au passé et à l'avenir.
Les discours de Loyau sont arrivés jusqu'à nous : on les retrouve dans tous les livres d'école, côte à côte avec les paroles éloquentes prononcées par les orateurs les plus féconds, et recucillies pour être étudiées par les écoliers.
La rivière de l'Ohio, au moment où elle contourne pour se diriger vers le sud, mérite véritablement la qualification qui lui est donnée, Les rivages, du côté de la Virginie, sont tout à la fois sauvages et romantiques, On y trouve, à chaque pas, des souvenirs de la dernière guerre de Sécession, pendant laquelle les chemins aboutissant aux montagnes étaient sillonnés par la cavalerie, qui ne se livrait pas à des combats sanglants, comme cela se passait dans les États du Sud, En effet, la gloire — c'est-à-dire a bataille qui couvre le sol de cadavres — ne s'acquiérait point de cette façon dans la Virginie de l'Ouest; les belligérants se poursuivaient sans se rencontrer, comme le racontent, à qui veut l'entendre les fermiers qui se tenaient cois dans leurs habitations aux piazzas bastionnées,
Lorsqu'on arrive à Wheeling, la route — vieux débris des chemins autrefois sillonnés par les diligences — s'avance au-dessus d'un pont, pour se diriger du côté ouest. Là se trouve une barrière construite par le gouvernement national, et le chemin qui commence à Cumberland, État de Maryland, traverse les montagnes. On devait le prolonger indéfiniment, dans la dhection de l'ouest, dès que la paix aurait été conclue; mais les chemins de fer ont remplacé la voie ordinaire, et le touriste s'étonne, avec quelque raison, que l'on ait abandonné les travaux, et négligé l'achèvement de divers ponts de pierre, qu'il aperçoit d'un côté où de l'autre, quand il s'avance sur le railway Central-Ohio. Nous ajouterons que les habitants du pays semblent faire peu de cas de leur origine. Sur notre vieux continent, plus soucieux d'antiquités, cette route passerait bientôt pour une « voice romaine ».
Murietta, dans le comté de Washington, : — Ohio, — la plus ancienne ville du pays, est bâtie sur le sol appartenant à la compagnie de l'Ohio de la Nouvelle-Angleterre, dont la fondation avait pour but d'empécher les empiétements des Français en aval de la rivière.
La position de Marietta est assez pittoresque. Elle est placée sur la langue de terre s'avançant à l'embouchure de la rivière Maskingam, qui se jette vers la pointe dans l'Ohio. D'un côté se trouve une ile de forme recourbée comme qui dirait un croissant, toute couverte d'arbres verts, et, dans le lointain, on peut apercevoir les montagnes élevées de la Virginie qui dressent leurs cimes sur la rive du sud.
La compagnie de l'Ohio possédait 1,500,000 acres de terrain le long de la rivière : au mois de novembre de l'an 1787, les directeurs de la compagnie envoyèrent une petite troupe composée de quarante-sept hommes pour coloniser. Ces pionniers passèrent sur le chemin de Braddock, — une route indienne dans les temps passés, qui suivait les flancs de la montagne, — et après avoir louvoyé de ci, de là, pendant toute la saison hivernale, ils arrivèrent au mois d'avril à Youghiogheny, — autrement dit Yoh,— d'après leur interprétation, :
A cet endroit, ils fabriquèrent un bateau plat et se risquèrent sur les eaux du Maskingam, jusqu'à son embouchure. Ce fut là qu'ils fondèrent Marietta, dont le nom était composé de ceux de Marie-Antoinette, alors reine de France.
Ces pionniers, appartenant à la Nouvelle-Angleterre, avaient donné à leur embarcation le titre de « Fleur de may ». La première chose qu'ils firent après avoir débarqué, ce fut de libeller un règlement, contenant une série de lois, qu'ils fixèrent sur une planche clouée le long du tronc d'un arbre.
Washington disait, en parlant de ces braves gens : « Je ne connais pas en Amé-
rique de colonie qui ait été installée sous des auspices plus favorables que celle de Maskingam. »
Deux années avant l'arrivée de ces pionniers, un fortin désigné sous le nom de Harmar avait été bâti dans ces parages et servait de caserne à un détachement ue l'armée des Etats-Unis, dont la consigne était de protéger les colons nouvellement établis contre les irruptions des Indiens. Dès que le pays n'eut plus rien à craindre des Peaux-Rouges, ces soldats rentrèrent à Cincinnati.
Un proverbe américain dit que les émigrants, les soldats et les Indiens ne peuvent pas rester tranquilles, Et ce proverbe est bien exact.
Le hameau qui s'élève sur les rives du Maskingam porte encore, de nos jours, le nom de Harmar.
On a découvert à Marietta les restes d'une ancienne fortification qui consiste en quatre murailles de terre disposées en carré, d'une hauteur de 16 mètres, dans l'intérieur de laquelle on pénétrait par deux passages. Tout autour s'élevaient un parapet, des contreescarpes, des boyaux couverts, enfin ce qui constitue une défense sérieuse.
TFout porte à croire que ce travail remonte à l'époque des AZound builders, «ceux qui construisaient des retranchements ».
Les habitants de cette colonie intérieure avaient pour seule occupation la construction des bateaux, et le havre de Marictta devint par la suite un port où l'on acquittait les droits de douane, Nous mentionnerons ici un incident qui a trait à ce privilège.
Dans le courant de l'année 1806, un grand navire, qui avait été construit à Marietta, partit pour la Nouvelle-Orléans, ayant à son bord une cargaison de cochons salés. Dans cette ville, le vaisseau chargea du coton et mit à la voile pour l'Angleterre et de là pour Saint-Pétersbourg.
’arvenu à destination, l'officier du port russe mit l'embargo sur le navire américain et déclara que les papiers que lui montrait le capitaine yankee étaient faux, car il n'y avait pas au monde un port de mer qui portät le nom de Marictta. Par bonheur, le second du bord alla chercher une carte des États-Unis et, mettant le doigt sur la presqu'ile du Maskingam et de l'Ohio, put montrer au Moscovite par trop méfiant le nom de Marictta perché à la fourche nord du Mississipi. Le sujet du tzar dut se rendre à l'évidence, tout en manifestant son étonnement de voir un port de mer situé dans le milieu d'un continent. H lui fallut donc forcément donner droit de passage aux Américains.
A 3 mulles au-dessous de Marictia, le touriste arrive à Parkersburg, dans la partie ouest de la Virginie, Vis-à-vis se trouve le vieux bourg de Belpré, — la Belle Prairie, — dans l'Ohio et, non loin de là, au beau milieu du courant d'eau, l'ile Blennerhassett, que Aaron Burr a rendue célébre.
C'est à Parkersburg que le petit Kanawhee vient méler ses ondes à celles de l'Ohio, sur lequel est jeté le pont de fer, d'une architecture si hardie, destiné au passage du railwaÿ de « Baltimore and Ohio ».
In peu plus loin on voit devant soi Gallipolis, où, vers l'an 1790, une colonie de Français construisit un village composé de quatre-vingts cabanes protégées par un fortin. L'histoire raconte que ces joyeux compères, dédaigneux des privations qu'il leur fallait supporter, avaient bâti une salle de bal dans lagqu:lle ils se réunissaient deux fois par
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