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LE GRAND PORTIQUE

L y a deux cent trente-six ans que le premier homme blanc s'arrêta pour la première fois sur les bords du lac Supérieur.

Une troupe d'Indiens, composée de 2,000 Ojibwas et Algonquins, s'étaient rassemblés autour du nouveau venu et écoutaient avidement les paroles qu'il leur adressait, recevant, en signe d'adhésion à la foi chrétienne, de l'eau consacrée qu'il leur versait sur la tête.

Nos lecteurs ont compris que, comine tous les autres explorateurs du pays des lacs, ce catéchiseur était un missionnaire.

Il n’y avait, en effet, que le zèle religieux qui pût entrainer un Européen à parcourir une contrée sauvage, peuplée d’aborigènes cruels, en bravant les intempéries du froid, les souffrances de la faim, les menaces de mort et la mort elle-même, sans avoir la moindre espérance d’une récompense sur la terre, car ce pays ne contenait ni fontaine de Jouvence, ni mine d’or. Le seul but du voyage de ces religieux était donc celui de conquérir des âmes au christianisme.

Peu importe de savoir ce que la postérité pensera au sujet de l'utilité de ces missions; ce que nous devons admirer avant tout, c'est le courage et l’abnégation de ces bons pères qui, à peu d'exceptions près, ont sacrifié leur vie pour arriver au but désiré. Que pouvaient-ils donner de plus ?

Cinq ans après, cet homme au visage pâle, qui venait apporter la foi sur les rives du lac Supérieur, était massacré par ses catéchumènes dans les bois qui bordent la rivière Mohawk.

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de deux siècles, — une longue période, vraiment, quand on songe à la rapidité avec laquelle la nation américaine a progressé, — le grand lac de l'Amérique du Nord était demeuré inconnu. Disons même que, de nos jours, tandis que les rivages de la mer Pacifique ont été décrits et dessinés dans des ouvrages du plus grand intérêt graphique et descriptif, la plus grande partie du territoire qui borde le lac Supérieur est encore ce que l'on nomme Terra incognita. W y a bien des descriptions territoriales et géologiques relatives à cette région de l'Amérique du Nord, mais on trace peu de voyages qui donnent une narration exacte de ces lieux pour la plupart inhabités.

Et cependant, nous pouvons affirmer à nos lecteurs que le paysage est grandiose audessus de tout ce que l’on peut imaginer. Dans toutes les baies formées par les sinuosités du rivage, on trouve des îles aussi jolies que celles des mers du Sud.

Çà et là des cascades tombent du haut des rochers : les unes tenues comme une voile de gaze, les autres violentes, irritées, qui s'élancent de 200 pieds au fond d’un précipice effrayant et enfin certaines qui descendent par bonds saccadés, le long des déclivités de la colline.

Dans certains endroits, les rochers friables sont usés par l’action atmosphérique et le frottement des eaux de façon à donner à la pierre la forme de vieilles constructions que l’on dirait sculptées par d'habiles carriers. Plus loin les roches granitiques assument la forme de palissades et sont ornées de minces colonnettes, de couleur rouge ou argentée. Il y a également, plus haut, dans la direction du nord, des masses énormes de porphyre qui se dressent comme des murailles à la hauteur de 1,350 pieds et gardent, — à l'exemple des dragons de la Fable, — les richesses minérales que contiennent leurs bases.

Heureux celui qui peut contempler le mirage sur le lac Supérieur! c’est un phénomène qui étonne l'Européen et, à plus forte raison, les Peaux-Rouges à qui l’on peut entendre raconter la vision de plusieurs îles, flottant dans les airs, sous la garde d’un Man-i-Tou et entourées d’un nuage argenté.

Le voyageur qui s'aventurerait en canot, d'un point à l'autre des rivages du lac Supérieur, rapporterait de cette excursion des histoires vraiment étranges. Mais il devrait pour cela s'occuper de sonder les mystères de la terre américaine et non point de rechercher les rêves de l’immensité aérienne.

Le lac Supérieur mesure 160 milles de long sur 170 de large; sa profondeur est de 800 pieds. Les missionnaires qui, les premiers, ont visité cet immense réservoir d’eau, il y a deux cents ans, lui ont donné la forme d'un « arc tendu »,et cette comparaison est très exacte,

Vers la partie sud du lac Supérieur se trouve Keweenaw, sorte de cap couvert de minerai de cuivre, qui s'avance de 70 milles dans les eaux du grand bassin,

Lorsqu'on a dépassé l'établissement de Sault Sainte-Marie, — que l'on se contente

d'appeler Soo en langage ahréviatif des gens de l'Ouest, — on arrive à la pointe Iroquois dont la position géographique est placée vis-à-vis du Gros Cap du Canada, élevé de 600 picds.

On raconte au sujet de la pointe Iroquois une légende à laquelle nous donnons d'autant plus volontiers une place dans ce livre, que cette tribu de Peaux-Rouges, ayant le don des conquêtes, a été réduite et a disparu, simultanément avec les nations des Hurons et des Érics, dont le seul souvenir a été conseryé par les territoires près desquels ces héros vivaient dans les âges passés.

Les Iroquois avaient fait irruption sur les terres de l'ouest du lac Supérieur et s'étaient battus, pendant deux jours, avec les Chippaways, qui avaient été défaits et vaincus.

Ceux qui purent échapper à la mort se hâtèrent de traverser le lac dans leurs canots, et parvinrent à Gros Cap. De là ils surveillèrent leurs ennemis, qui, après avoir allumé leurs feux, célébrèrent leur triomphe en dansant et en chantant tant que dura la nuit. Lorsque l'aurore parut, ils se couchèrent, harassés, pour dormir.

A ce moment-là, les Chippaways retournèrent vers le camp de leurs vainqueurs de la veille et, se ruant sur tous les hommes qui avaient cédé à la fatigue et au sommeil, les massacrèrent tous, les uns après les autres, si bien qu'il n'en resta pas un seul. à légende s'exprime en ces termes :

Nul d'entre eux ne revit les eaux du lac brillant.

Les Chippaways laissèrent les cadavres de leurs ennemis sur le champ de bataille où les vautours et les aigles les dévorèrent. Puis l'action du temps blanchit les os, et, pendant nombre d'années, on put voir ces squelettes épars sur le sol où ils étaient tombés.

Au delà de la pointe Iroquois, le touriste parvient au cap du White Fish, de l'autre côté duquel se trouvent « les Sables », sorte de dunes de 100 pieds d'élévation, dont la teinte est dorée pendant le jour, écarlate le soir et argentée durant les heures nocturnes. Ce site est très beau pour le voyageur dont l'âme est artiste, mais le matelot le considère comme une terre désolée, et elle l’est en effet; car il n'y a pas, sur toute l'étendue de ce rivage inhospitalier de 100 milles de long, une seule baie, une anse, quelque petite qu'elle soit, qui puisse lui offrir un abri, lorsque la tempête fait rage sur le lac.

Derrière les Sables, c'est le désert qui fait partie de la péninsule appartenant à l'État de Michigan, dont la formation est due à la nécessité d'opposer un contre-poids destiné à contenir l'Ohio dans le calme nécessaire à la prospérité du pays.

En 1835, le Michigan réclamait une langue de terre de 8 milles, située sur les frontières du sud, et l'Ohio soulevait une prétention pareille au sujet de ce petit territoire. La querelle entre les deux États s'envenima à ce point que les deux gouverneurs levèrent des troupes et se dirigèrent vers le pays disputé afin de s'en emparer.

Le gouverneur de l'Ohio, très fort sur la tactique, se mit tout d’abord à construire un

-camp militaire, tandis que son collègue, plus belliqueux, se ruait sur Toledo, dévastait les couches de melons que l'on y cultivait, brisait les cages à poules et faisait sauter la glacière de ce pays. Cela fait, il se présentait devant la maison du seul officier qui habitait la ville et l'emmenait en triomphe, dans le Michigan, comme il l'eût fait d'un prisonnier de guerre.

Cette dispute fut enfin apaisée par le Congrès et l'État de Michigan fut forcé — volens

nolens — d'abandonner ces 8 milles de terrain pour prendre en échange la péninsule dont nous avons déjà parlé.

A tout prendre, la mutation n'était point une mauvaise affaire, car ce territoire était couvert de minerai de cuivre dont l'extraction suffit à la consommation de tous les Etats-Unis, sans compter que l'on en expédie jusque dans les quatre autres parties du monde.

En deçà des Sables, le voyageur parvient dans un endroit appelé les Rochers Peints qui, comme ceux dont nous avons déjà parlé dans notre chapitre du haut Mississipi, offraient à la vue des hiéroglyphes de la langue indienne

actuellement disparue, ou peu s'en faut.

L£ HAVRE DE MUNESING.

Le touriste doit descendre du steamboat à Munesing. Là il prendra un bateau à la mode «mackinac », à l'aide duquel il ira explorer les déserts de ce pays sauvage. C'est le seul moyen pour visiter, — comme on doit le faire, et non point en passant, — ces merveilles de la nature.

Tout d’abord la baie de Munesing frappe le voyageur

mi d'une admiration irrésistible.

«6 Il se croirait dans un cirque dont les parois de pierre l'en-

Al | veloppent de toutes parts, sauf !

vers la partie nord qui regarde

le lac Supérieur, Là se dresse la Grande-lle, un site digne d’être visité, quoiqu'il ne soit pas jugé tel par les gens du pays.

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