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LA PLAGE DE LA CHAPELLE

On dit qu'à Munesing, on aurait dû bâtir une grande ville que l'on eût appelée Philadelphie, Mais Iron Mountain, — la Montagne de Fer, — qui se trouve placée plus à l'ouest, a été choisie par les pionniers, Ils v ont élevé un centre de population important auquel on a donné le nom du plus illustre des missionnaires français : le P. Marquette,

Les Rochers Peints s'étendent de la rade de Munesing jusqu'à une certaine distance sur la côte dans la direction de l'est. Leur hauteur, à certains endroits, est de 200 pieds, et ces roches perpendiculaires baignent complètement dans l'eau.

A défaut de peintures hiéroglyphiques, on montre aux voyageurs des pierres bizarres que l'on dirait sculptées et qui assument la forme fantastique. La pierre est de teintes diverses, comme l'est la brèche dans nos carrières, à la condition cependant d'être mouillée, et ces bizarreries de la nature se dévoilent sous nos yeux, pour le plus grand plaisir des géologues, en admettant que celui qui parcourt ces régions se livre à l'étude de cette science.

Ces pierres sculptées, plutôt que peintes, malgré leur dénomination ainsi conçue, s'étendent jusqu'à de grandes distances, mais il est bien difficile d'être d'accord sur les sujets qu'elles représentent : là où celui-ci croit voir un château-fort, flanqué de tours, celui-là s'imagine découvrir une caravane perdue dans le désert. Le voyageur myope admire une guirlande de feuillage des tropiques, où le presbyte s'extasie devant un vieux manoir, sur le donjon duquel flotte une bannière, Toutefois certains de ces rochers sont d’une forme telle qu'il est impossible de prendre le change : ils ont bien la conformation d'un château, d’une tour, d'un minaret,

Après avoir dépassé les Cheminées et le Miner’s Castle, — le Château du Mineur, — on a devant soi une roche détachée que l'on a nommée le « Navire » ou plutôt la « Voile ». En effet, la roche représente une goëlette, toutes voiles dehors, si bien que, pour celui qui navigue sur le lac Supérieur, c'est bien un petit navire qui est à l'ancre près du rivage.

A deux portées de fusil de ce point de la côte, on montre le Grand Portail, ainsi nommé par les trappeurs qui, autrefois, pratiquaient le commerce des fourrures.

Qu'on se figure une roche immense de 100 pieds d’élévation sur 168 de largeur, sous laquelle les eaux du lac s’engouflrent et forment un bassin intérieur. Les parois de la pierre sont de couleur jaune et s'étendent à une certaine distance. On croirait voir Îles roches qui sont placées sur la gauche d'Étretat, avec cette différence que ces dernières sont des naines comparées à celles du Grand Portail.

Lorsque l'embarcation qui porte le touriste s'est engagée sous cette voûte subaquatique, celui-ci peut se donner le plaisir de faire parler l'écho. Un mot, un seul mot est répété cent fois et l'on comprend la croyance des Indiens qui s’imaginaient que cet « antre » était autrefois habité par des gnômes invisibles, se plaisant à faire des malices aux audacieux qui se risquaient sous leur toit. Ce qu'il y a de certain, C'est que les « mauvais tours » n'ont pas cessé d'être pratiqués sous le Grand Portail, où les navires du lac, par des temps de brouillards, ont souvent fait naufrage.

Un peu plus loin le voyageur passe devant « la Chapelle », une autre colonie des trappeurs dits voyageurs. Cette roche, ayant peu ou prou la ressemblance d'un sanctuaire, s'élève à 40 pieds au-dessus du lac. C'est un temple dont la toiture est de pierre à sable, soutenue partiellement, du côté de la terre, par la roche et de l’autre, vers le lac, par des colonnes massives, comme on en voit dans les monuments égyptiens, A l’intérieur, on

montre un autel et une chaire, Sur le devant de cette maison dédiée à Dieu, les eaux ont ormé des marches destinées à introduire les ouailles et leur ministre dans l'intérieur.

La couleur du rocher est celle d’une fresque, et des mousses, ainsi que des lichens, remplacent les vitraux. Le bruit continuel du va-et-vient des vagues donne comme une idée des chants de l'orgue. C'était certainement la demeure d'un Man-i-tou, non point un de ces dieux malfaisants, comme l'étaient, ou passaient pour l'être les gnômes du Grand Portail, mais plutôt la grande divinité de la tempête qui, de concert avec son collègue divin du cap du ‘Tonnerre, situé vers le nord, commandait aux vents et aux vagues du lac Supérieur, depuis Sault jusqu'au Fond du Lac.

Les Indiens se rassemblaient sur le rivage pour y célébrer leurs rites et apaiser le Man-i-Tou. C'est aussi là que les voyageurs, — les trappeurs, — initiaient aux mystères de leur exploitation les novices dans le commerce des pelleteries, et leur donnaient un baptême nouveau en les plongeant sous la cascade qui retombe, tout près de là, du haut des rochers, On pu appeler cela le Passage de la ligne... du Nord.

La casca.'", d'Argent se précipite du haut d'une montagne haute de 175 pieds dans le lac qui baigne le rocher. Nous dirons en passant que le Niagara n'a que 165 pieds de hauteur, ce qui donne une différence de 10 pieds en faveur de la cascade d'Argent. C’est une très belle chute d'eau que celle-là, mais on en trouve un grand nombre presque semblables le long des rivages du lac Supérieur. Les ondines aiment aussi ce séjour privilégié.

La côte sur laquelle on aperçoit des roches peintes ou plutôt sculptées, comme nous l'avons déjà dit, a à peine été explorée: on n'a donc pas encore pu énumérer ses curiosités. Mais on sait que, suivant la nature de l'éclairage, c'est-à-dire avec le jour ou la nuit, ces tours, ces Châteaux, ces draperies de feuillage, voire même ces serpents de granit, — parmi lesquels on parle d'un énorme monstre marin, toujours en pierre, — assument des formes plus ou moins fantastiques.

Dans le nombre de ces bizarreries, on vante le rocher qui ressemble à un buste de géant et que l’on a surnommé l'Impératrice du Lac; mais c'est particulièrement par un beau clair de lune que cette ressemblance frappe le visiteur. C'est un profil romain d'une grande beauté de lignes. Quand vient le jour, ce rève a disparu.

Nous arrivons à Marquette, après avoir dépassé les Temples de Au Train et le cap de Laughing Fish, -— le poisson qui rit. — Marquette est un port assez pittoresque, près duquel se trouve une vetite île de roches. C'est l'endroit où l’on dépose le minerai extrait de la Montagne de fer placée à 12 milles dans l’intérieur des terres, que l’on évalue à 60,000 tonnes par an. Ce minerai est porté à Cleveland, Pittsburg et Cincinnati pour être fondu et forgé. On évalue à plus de cent les bateaux de cabotage employés à ces transports, qui se font depuis l'époque où les lacs sont ouverts à la navigation, jusqu'à celle où les glaces mettent un terme aux travaux d'exportation.

Ce sont des voyages périlleux que ceux de ces bateaux qui s'aventurent souvent au milieu d'immenses banquises et ont à subir les efforts de tempêtes épouvantables. ‘

Lorsqu'on a dépassé la contrée où les mines de fer abondent, on se trouve à Keweenaw, où commence la région du cuivre natif. Ce cap de minerai, placé au centre de l'arc dont nous avons déjà parlé, était déjà connu il y a un siècle. Les premiers visages blancs qui se rendirent dans cet endroit y retrouvèrent desoutils et des traces de travaux qui furent attri-

668 L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE, bués aux Indiens « Mound Builders », race inconnue qui a créé, dit-on, tout ce qui est mystérieux dans les déserts américains, Les Chippaways du lac Supérieur se montraient très superstitieux au sujet de ce cap de Keweenaw. Persuadés qu'un démon habitait dans cette contrée, ils n'osaient jamais y pénétrer, sans avoir auparavant pris toutes les mesures possibles pour se rendre cette divinité féroce aussi favorable que possible, Une fois parvenus sur les lieux, ces Indiens allumaient de grands feux au-dessus d'un bloc de cuivre natif et, quand la matière était enfin malléable, ils se hätaient d'en couper ce qu'ils pouvaient et reprenaient au plus vite le chemin de leur pays à bord de leurs canots, sans oser détourner la tête, Leurs craintes étaient si grandes au sujet de ce site mystérieux qu'ils se refusaient non seulement à donner de, indications aux voyageurs blancs, mais encore à les conduire à l'endroit désiré.

Les géologues hésitèrent longtemps à croire à la présence du cuivre natif dans ces parages; mais il fallut bien se rendre à l'évidence, quand on leur montra des morceaux pesant 500 tonnes, que l'on amenait du lac Supérieur.

Après avoir exploré la pointe de Keweenaw, ils déclarèrent que là se trouvaient les mines de cuivre les plus riches du monde entier, bien plus productives que celles des monts Ourals, en Russie. La spéculation se méla bientôt de cette affaire; mais, quand la «fièvre du cuivre » fut apaisée, — comme cela avait eu lieu, après la découverte de l'or, en Californie, — l'exploitation de ce minerai devint une branche de commerce régulière qui fonctionne toujours et qui ne cessera pas de produire d'ici à plusieurs siècles.

Sur cette pointe de Keweenaw on peut visiter plusieurs lacs, entre autres celui qu'on a nommé Lac-la-Belle. La partie qui regarde le nord est creusée par de petits havres dans lesquels vont s'abriter les bateaux en détresse.

Voici Ontonagon, où se termine la pointe est de la région du cuivre; non loin de là on voit les montagnes des Porcs Épics. Le Michigan se termine à la rivière Montréal, tandis que le Wisconsin va rejoindre la « queue » du lac et participer aux richesses de ses côtes.

Plus loin, du côté de l'ouest, on trouve les Apôtres, dénomination qui fut donnée à cet endroit par les missionnaires en 1669. Le P. Marquette, le plus ancien des missionnaires ayant visité le pays, résida, dit-on, pendant quelque temps à la Pointe, sur l'ile Madeline. C'est là qu'il entendit parler du Mississipi par les tribus des Illinois qu'il avait attirés à la Pointe, en leur offrant des présents. A dater de ce moment, le missionnaire songea à explorer le cours d'eau dont on lui avait parié; mais, eu égard à certaines circonstances, il lui fut impossible de donner suite à son projet avant le mois de juin 1673. On voit encore à la Pointe une vicille chapelle catholique où les Indiens et les Bois-Brûlés se réunissent pour être instruits par un vieux prêtre résidant en cet endroit.

Les îles qui bordent le rivage, à cette partie du lac, sont couvertes d'une végétation sans pareille. A Baysfield, sur le continent situé vis-à-vis de cet archipel, se trouve l'agence des États-Unis pour les Indiens Chippaways où on leur distribue leur annuité, Les Peaux- Rouges se rendent à cette station dans leurs canots. Tous, jeunes hommes et jeunes femmes, appartiennent à une race très remarquable.

Qu'on ne s'imagine pas que l'invasion des mineurs et des capitalistes Yankees a enlevé toute sa poésie et son mystère au territoire du lac Supérieur.

Certain matin, pendant notre séjour aux États-Unis, nous nous promenions, la rame

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