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LE LAC DONNER, DANS LA NEVADA

séparés les uns des autres et quelques plants de vignes, on atteint à un plateau vaste et ondulé, scindé, de distance en distance, par des cañons et couronné par des forêts de pins qui ne poussent que là et dont la végétation s'arrête à la base des pics saupoudrés de neige.

Ces forêts sont généralement rabougries : çà et là se dressent quelques arbres plus beaux que les autres, ayant poussé à l'abri d'un rocher qui les a protégés; mais il n'y a rien de régulier comme dans les bois ordinaires.

Dans la partie du nord, les pics sont d'origine volcanique; mais, quand on visite la région du sud, on ne trouve sur son passage que des aiguilles de granit, ou des roches brisées. La forme qui domine dans ce coin de la Californie, c'est celle des cônes symétriques, que l'on croirait façonnés par la main des hommes.

Les gorges des Sierras sont généralement larges ettrès ouvertes : elles aboutissent, pour la plupart, à des amphithéâtres tapissés de roches ou couverts d'une neige qui ne fond jamais. Il est certain que la cime est un bloc de glace et que les rochers placés au-dessous du liquide coagulé sont polis par l’action de l'eau ou le frottement des avalanches.

Telle est, à n'en pas changer un mot, la fidèle description des Sierras de l'Amérique. Ceux qui, comme nous, ont visité ces pays encore peu explorés, nous rendront cette justice de dire que nos tableaux sont de vérital les photographies.

Bien loin de la route parcourue par le chemin de fer, quand on pénètre dans cette partie des Sierras que peu de touristes se sont hasardés à parcourir, on a devant soi une nature pareille à celle des Alpes, au cœur de la Suisse. C'est particulièrement au mont Tyndall que cette similitude est remarquable. Lorsque les routes et les abords de cette contrée seront rendus plus faciles, les voyageurs accourront visiter ces paysages, dignes de trouver un poète qui les décrive comme ils le méritent.

Ce mont Tyndall e: ses environs sont à la fois majestueux et désolés. On comprend que de grands bouleversements de glaces ont creusé ie sol pour se frayer un passage à l'époque des fontes. Au fond des cañons profonds, on aperçoit des lacs que le froid congèle pendant la plus grande partie de l’année. Le reste du temps, cette surface liquide n'est jamais sillonnée par la carène d'une embarcation, ou frôlée par l'aile d'un oiseau.

Dans la partie inférieure des précipices, on aperçoit des amas de décombres semblables à ceux que l’on découvre aux mêmes endroits, dans les vallées alpestres. La neige congelée adhère aux pierres du rocher et bien souvent couronne les cimes, sans fondre même en plein août. Les fissures, d'une très grande étendue, sont généralement si étroites qu'on ne peut se risquer entre les deux murailles dont elles sont formées. Là aussi on trouve des constructions de glace, des créneaux, des aiguilles et des tours, et bien souvent des plaques glacées qui sont adhérentes aux parois de la pierre, transparentes, bleues, comme des miroirs fixés au-dessus des cheminées d'un salon.

Tous les phénomènes de la nature que l'on trouve dans les Alpes sont répétés dans les montagnes Rocheuses, et bien souvent la comparaison est plus favorable à la Calitornie qu'à la Suisse.

C'est dans ce pays, aux murailles naturelles encore inconnues, que le touriste peut se réjouir en songeant qu'il va se trouver face à face avec des tableaux qui l’éblouiront et le forceront à baisser la tête en signe d'adoration. Il y a eu si peu d'élus parmi les visiteurs qui ont tenté de s’aventurer jusque dans ces solitudes, que les amateurs d'excursions ont encore le champ libre,

Le plus bel endroit que l'on puisse explorer dans les Sierras, — au-dessous de la partie où la végétation se développe, — c'est celui où croissent les forêts. On ne peut concevoir sans les avoir vues la régularité et la rectitude des géants ligneux que l'on trouve dans ces parages.

On peut avancer sans risquer d'être désavoué que ces arbres sont les rois de toutes les espèces connues, L'ombre d'un vert sombre qu'ils projettent au-dessous de leur faite donne à ces parties de la solitude des Sierras une majesté sans pareille au monde. On dirait une forêt de mäts géants s'élevant au-dessus d'une flotte géante; on n'a jamais pu rêver rien de plus admirable dans la nature entière.

Celui qui voyage en chemin de fer et traverse le pays, sans faire escale aux endroits importants du terroir, ne voit rien de ces sites enchanteurs de la Sierra. D'ailleurs la route qui conduit à ces régions splendides est d'ordinaire couverte de neige à des distances infinies. Il faut aussi, quand on est renfermé dans un wagon, traverser des tunnels, et on ne s’imagine pas sans ennui que l'on a souvent au-dessus de soi des paysages qu'il n'est pas permis d'admirer à volonté.

Il y a bien cependant certaines éclaircies, diverses échappées par où le voyageur pressé d'arriver à destination peut surprendre un coin du paysage; mais cet éclair, aussitôt disparu, ne laisse que des regrets à celui qui en a été frappé un instant.

Si, par bonheur, rien ne presse le voyageur, ce qu'il a de mieux à faire, c'est de laisser les chemins frayés pendant quelque temps et de se faire conduire par un guide dans tous les sites curieux dont nous venons de donner une trop succincte description.

Le chemin de fer, après avoir dépassé Truckee, gravit les déclivités de la montagne jusqu'à Summit, — le Sommet, — à 15 milles plus loin. Ce point est le plus élevé du chemin de fer Central Pacific, quoiqu'il soit plus bas placé que Sherman, dont nous avons déjà parlé.

Summit — la plus haute de toutes ces stations — est située à 7,042 pieds au-dessus du niveau de la mer, et, pour arriver jusque-là, la locomotive a dû gravir 2,500 pieds, en franchissant 50 milles. Il est facile de comprendre que, sur le parcours de 104 milles qu'il faut encore franchir, pour se rendre de là à Sacramento, dans les plaines en deçà, la descente s'opérera sur un point de 56 pieds seulement au-dessus du niveau de la mer.

Cette portion du voyage, — la descente du Summit, — est souvent faite par le convoi du Central Pacific aux heures où le soleil se lève. La vue est alors enchanteresse. La voie ferrée côtoie des précipices immenses, du fond desquels l'obscurité n'est point encore dissipée. Sur les cimes couvertes de neige, les rayons de l’astre du jour se concentrent et forment les couleurs de l'arc-en-ciel, Le brouillard semble se suspendre aux cimes funèbres des sapins, qu'il ne quitte qu'avec peine pour se perdre dans l'espace.

Partout l'aspect des montagnes est sauvage et primitif; sans pouvoir se livrer à l'admiration proprement dite, on reste ébahi devant cette sublimité de la nature et l’on se sent si petit, si écrasé, que l'on doit forcément abdiquer tout sentiment de vanité.

Bientôt cependant les montagnes s’éloignent vers des horizons à peine perceptibles, et l'on n'aperçoit plus que des collines couvertes de bois vert, dont les promontoires vont cacher leur base au milieu de prairies jaunâtres pendant l'automne, mais d’un vert d'émeraude à l'époque du printemps.

Le convoi traverse la contrée de San Joachim : on se croirait revenu en arrière et

74 L'AMERIQUE DU NORD PITTORESQUE, perdu au milieu des Prairies du Far West, si l’on n'avait pas devant soi d'autres chaînes de montagnes brunes, pelées, sans auçun aspect pittoresü'ie,

La machine à vapeur siffle et s'élance à travers les passes de ces rochers, que l'on appelle Livermore,

On a laissé Sacramento derrière et l'on se précipite en avant vers les côtes du Pacifique.

Le touriste Comprend qu'il retourne vers la civilisation; il aperçoit, le long de la voie ferrée, des maisons, des bourgades, des villages. Tout cela ressemble à ce qu'il a vu dans les pays de l'est des États-Unis, Les colporteurs ou plutôt les marchands ambulants montent dans le train pour s'arrêter un peu plus loin avec leurs boîtes d'objets à vendre.

Le pittoresque du voyage n'est plus là : on croit entendre déjà le bourdonnement d'une grande ville quand on traverse le pare ombreux où poussent les grands chênes, à Oakland

City.

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