‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 188 sur 211 · GLANIS · texte numérisé non relu

GLANIS

AkBRES

ES

les plus bizarres du monde. De la vallée — cañon — de ‘Tenoya, sise à la pointe sud, jusqu'à la rivière de Bridal Veil, la descente est seulement de 35 pieds. Ce courant d'eau, très mince pendant la saison d'été, est un torrent qui emporte tout à l'époque de la fonte des neiges. Les prairies qui le bordent sont couvertes d'une herbe qui tient du jonc; mais au milieu de cette verdure grossière on peut admirer des fleurs dont l'éclat est sans pareil. Çà et là s'élèvent des peupliers, des bouleaux, des cotonniers, des cèdres, des pins isolés, ou groupés dans un désordre tout à fait poétique. L'arbre qui pousse le mieux sur les collines est le chêne blanc.

Du haut de la roche qui sert de piédestal à la chute d'eau de la Sentinelle, la vue est admirable : on a, à droite, El Capitan, montagne de 3,300 pieds d’élévation; à gauche, les roches de la Cathédrale, de 2,700 pieds de hauteur, et qui semblent tous les deux fermer la vallée. La colonne de Washington, qui a 2,000 pieds, projette son ombre sur les déclivités du Half Dome, dont la cime atteint 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.

La plus belle des cascades, — le Yosemite Fall, — est réellement grandiose dans son ensemble, car elle mesure 2,600 pieds, de la cime à la base. Qu'on se figure une succession de chutes se relevant, retombant, menaçant encore, et tout cela surmonté, environné d'un brouillard, ou plutôt d’une poussière liquide.

Dans la saison printanière, la cascade est décuplée, eu égard à la fonte des neiges,

Tandis que nous admirions ce cataclysme de la nature et cette vallée elle-même si exceptionnelle, si différente de tout ce que l’on a vu autre part, notre attention fut distraite par l'arrivée d'une troupe d'Indiens errants, dépenaillés, mais toutefois robustes, corpulents, qui venaient avec leurs wigwams s'installer pour queique temps dans le pays. Ils étaient là une cinquantaine, hommes, femmes et enfants, qui s’abritèrent rapidement sous des tentes de feuillage et ne tardèrent pas à préparer leur modeste repas : des baies cucillies dans les bois, quelques grillades de viande de cerf et du poisson qu'ils avaient pêché dans les ruisseaux voisins. La plupart de ces Peaux-Rouges étaient assez malpropres; mais la rivière était là, ils s’y jetèrent, quoique les eaux fussent très froides, et, se servant d’un savon que nous leur offrîmes, ils firent une toilette complète, Ces enfants de la nature ne sont pas aussi «incivilisables » qu'on voudrait le faire croire, et nous nous disions qu'avec du bon vouloir, de la patience et du temps, on aurait pu, aux États-Unis, obtenir de bons résultats par un système suffisant d'éducation; mais telle n’est pas l'opinion de l’Zndian Department de Washington.

Le lendemain de cette rencontre, nous aperçûmes devant nous, près du chemin que nous suivions, une caravane composée de colporteurs, de mulets chargés de ballots, qui s'en allait à l'aventure. Les hommes qui composaient ce déplacement nomade étaient en quête d'affaires sur les frontières, prêts à échanger ou à vendre avec qui voudrait. Ils campèrent près d’une source à trois portées de fusil de notre installation et, le jour suivant, à notre retour d’une excursion dans les montagnes, nous vîmes ces gens, mêlés aux Indiens, organiser une course aux chevaux. Dans ce site de la Californie, aussi bien que pa: ut ailleurs dans les rings des horse races de l'Europe, les parieurs échangeaient leur parole : on voyait briller dans leurs mains des pépites d'or, enjeu de leurs gageures. Puis, arriva le mament psychologique : celui de la course décisive. Les chevaux étaient alignés, sans sell, «as étriers, par conséquent. Ceux qui les montaient, à peu près nus, se tenaient à l’aide de leurs genoux serrés sur la croupe des montures. Les juges du camp étaient à

L'YOSEMITE, 743

leur posté, assistes par des s/arters. Enfin, le signal du départ fut donné. Dans le nombre des animaux, le favori était un cheval gris bleu, qui semblait plus vif, plus rapide que ses congénères. Les exclamations furieuses ou enthousiastes de tout ce monde-là assourdissaient nos oreilles et, paraît-il, celles des juges de la course, qui sommèrent les assistants de se tenir tranquilles. Les chevaux avaient disparu, et l’on attendit leur retour pendant dix minutes. Enfin un nuage de poussière se montra sur la droite, à l’horizon : les racers revenaient au point de départ. Malgré les désirs ou plutôt les ordres exprimés par les juges, l'explosion des hurlements se renouvela. Le « Black horse » était vainqueur. Et, au même instant, les betters se précipitèrent sur lui et sur son cavalier pour le complimenter à leur manière. Tous, perdants et gagnants, joignirent leurs félicitations sans la moindre rancune, et les premiers noyèrent dans l'ivresse le dépit de leur défaite.

Nul ne peut se vanter d'avoir vu avec soin ce pays curieux de la Californie, s’il n’a gravi le « Cloud's Rest », le Repos des Nuages, — du sommet duquel on domine toute la contrée, Ce coup d'œil est sans pareil, magique, idéal, et la fatigue que l’on a subie est bien vite oubliée par le plaisir qu'on éprouve.

Lorsqu'on revient de cette excursion dans l’Yosemite, on passe généralement par les chutes de Too-lulu-Walk, vis à vis desquelles sont celles de Vernal et de Mevada. Entre elles est le Cap of Liberty, — le Bonnet de la Liberté, — roche bizarre qui a réellement la forme d'un couvre-chef phrygien.

Dans les pentes nord du cañon de Tenaya, on se trouve en présence d’une sorte d’Y, formée par la gorge Merced et l’autre vallée. La gorge de Merced elle-même a la forme d'un T, dont la construction est due à la Merced à droite et au Too-lulu-Walk. Le Glacier Point est un éperon qui s’avance abruptement à droite dans la vallée et se sépare ensuite en deux. De la cime de ce cap terrestre on domine la vallée de 2,300 pieds d’élévation.

Nous nous dirigeàmes ensuite vers Paragoy, situé à 6 milles plus loin, en suivant un chemin à travers la forêt épaisse. La vallée était ensevelie dans le brouillard, et nous croyions passer à travers un rêve. Vers le déclin du soleil, les rayons de cet astre brillant disparaissaient derrière les pics neigeux et nous offraient un spectacle féerique. Peu à peu, la clarté de la lune éclaira l’espace éthéré. Nous sortions des passes de l’Yosemite pour nous avancer sur la route de San Francisco.

Les visiteurs nomades ne sont pas les seuls qui se rendent dans l’Yosemite. On évalue que, entre le mois de mai et celui d'octobre, plus de 2,000 personnes passent par là. Aussi a-t-on déjà élevé trois hôtels dans le pays, où l'hospitalité se donne, moyennant finance, bien entendu, mais à des prix relativement raisonnables. La nourriture n’est pas variée, en raison de la difficulté de se procurer des vivres de choix, mais enfin il y a le nécessaire. Un Yankec a fait construire un bar room, — sorte de café-brasserie, — où le luxe des glaces éblouit la vue, et il a ajouté un billard et un... piano à son mobilier. Un bureau de télégraphie a même été établi dans le voisinage, lequel communique avec le monde entier. On trouve également dans cet endroit une petite maison habitée par les délégués du gouvernement, chargés de la location des terrains, et par un garde dont les fonctions sont de veiller à ce que l’on n'abatte point les bois dans les limites des concessions.

Page 1