COTES DE L'ÉTAT DU MAINE ET RIVAGES DE L'EST AMÉRICAIN
à la vue les pics des différentes montagnes mas:és les uns contre les autres; tantôt ils semblent se séparer et former autour de dents distinctes: c'est Newport qui apparaît également à l'horizon de la vague, à la pointe extrême d'un mont de mile pieds de hauteur. Ces vues, qui disparaissent l’une après l’autre, sont autant d'effets surprenants pour le voyageur, qui croit assister au déroulement de la toile d’un panorama. Et cet enchantement dure, jusqu'au moment où, se trouvant au milien d'une flottille de petites embarcations, S'avançant à la rame ou à la voile sur la cime des flots, le steamer pénètre dans la baie et se glisse dans le port.
Le village de East Eden, bâti sur un terrain dénudé, n'a rien de remarquable et sa dénomination est réellement bien mal appropriée. Ce groupe de quelques maisons blanches devant lesquelles aucun jardin n'est planté, que n'abrite pas un seul arbre, correspond exactement au nom de Mount Desert, qui fut donné à l'ile par les Français, qui, les premiers, ont découvert cerie partie du pays américain. +
Bâti sur la frontière d'une plaine où les arbres ont oublié de pousser, East Eden n'a réellement rien de remarquable. Toutes les demeures des habitants — à l'exception de quelques cottages construits par un riche citoyen de Boston — sont destinées aux baigneurs de passage venus là pour y chercher quelques semaines de repos, loin des bruits du monde.
Le seul but du visiteur est de gravir la Montagne-Verte, du sommet de laquelle la vue est sans pareille; il peut aussi, si bon lui semble, parcourir les côtes, le long desquelles il découvrira des rochers fantastiques et pourra se donner le plaisir de pêches miraculeuses. Les truites du lac sont énormes et les morues, aussi bien que les égrefins de ia mer, d'une abondance étonnante sur tous les coins du rivage.
Ceux qui aiment les émotions des promenades en mer trouvent dans ces parages des côtes de l'État du Maine de nombreuses attractions, car, à chaque canton de l'ile du Mount Desert, ils peuvent se glisser dans une baie inconnue dont l'exploration leur fournit des plaisirs nouveaux.
Parmi les falaises renommées du Mount Desert, on cite « The Ovens », « Schooner Head », « Great Head » et « Otter Crick Cliffs. » La première de ces montagnes tranchée en deux par les efforts de l'Océan, The Ovens, — es fours — offre à la vue une série d'excavations que l’on ne peut visiter qu'à marée basse. Sur la cime de ces roches creusées par les flots, des sapins dressent leurs têtes altières et semblent une forêt de lances défiant le ciel; des plantes pariétaires et des fleurs s'accrochent dans les interstices de la pierre et donnent un charme inexprimable à ce paysage pittoresque. La couleur des roches est rose à l'extérieur, mais dans les caves où la mer se précipite, les teintes sont multiples et représentent toutes les couleurs de la palette. Rendez-vous de tous les amateurs de parties de plaisir, « les Fours » sont remplis de coquillages, d'anémones, d'oursins, d'holothuries, d'étoiles et de palonides que les dames se plaisent à recueiltir, On se hasarde aussi à passer sous une arche géante — la Via Mala, — d'où l'on remonte, sur la falaise par un sentier de chèvres.
C'est un spectacle vraiment attractif que celui des « Ovens » qnand les visiteurs ont envahi les rives sablonneuses, lorsque la jeune fille s'appuie sur les bras de son fiancé pour franchir une fissure dans laquelle l'eau de mer coule encore et vers laquelle l'enfant se baisse afin de ramasser quelque coquillage, épave des flots. On chante, on rit,
on se poursuit à travers ces grottes aux formes bizarres. On se montre les uns aux autres les découvertes maritimes que l'on vient de faire et l'on ne quitte la place que lorsque le ressac annonce le retour de la marée montante.
Ici le spectacle change tout à coup; on passe du gracieux au sévère, et l'on se trouve devant un énorme rocher qu'on appelle la « Tête de la Goëlette ». Le « Schooner Head » passa, dit-on, en 1812, aux yeux d'un capitaine de frégate anglaise, pour un navire américain à l'ancre et fut canonné pendant deux heures sans que le marin reconnût sa méprise. C'est à cet endroit qu'est placé le gouffre nommé le « Spouting Horn» — /a Corne jaillissante— creusé sous la falaise, où le flot déterle sans cesser, à moins que la marée ne soit très basse, ce qui est fort rare. En temps d'orage ce spectacle est d'un grandiose stupéfiant. Les vagues s'engouflrent sous la roche et, semblables à un geyser, se redressent à cent mètres au-dessus de la falaise. Le bruit est intolérable, capable de briser le tympan. La guerre de la mer contré la pierre n'a pas de répit; aucun armistice n'est conclu entre le rocher e son ennemi : l'on a donc lieu de s'étonner que le granit ne s'effondre pas sous les efforts de ce marteau destructeur. Il y a des siècles que ce combat de Titans a commencé; il durera longtemps encore.
On raconte qu'il y a six ans, un navire fut perdu dans les circonstances les plus émouvantes dans ce « Spouting Horn », où il fut roulé, brisé et mis en pièces de la façon suivante : le Morning Star de Providence avait pour capitaine un charmant homme, M. Daniel Rufus Smythe, marié à une jeune et jolie femme qui se morfondait à terre pendant douze mois de l'année, tandis que son mari se rendait à Rio-Janeiro où Montevideo y opérer des versements et en rapporter des chargements. M. Smythe avait quarante ans, tandis que madame comptait à peine vingt-six printemps. À force de naviguer, le capitaine avait fait fortune et il était convenu qu'à son retour de Madère — où il s'était rendu en dernier lieu pour y acheter des vins à la célèbre maison Gordon Cossart avec laquelle il s'était mis en rapport depuis quelques mois par correspondance, — ik vendrait son navire et sa cargaison pour s'occuper entièrement de ses aflaires d'intérieur, Mistress Smythe ne devait pas être plus longtemps négligée; d'autre part, le brave marin avait deux filles à l'éducation desquelles il fallait songer. ‘Tout était bien réglé entre les deux époux. Un voyage en Europe, un séjour de six mois à Paris, pendant la saison hivernal, et une année de voyage à travers l'Europe compléteraient cette excursion sur le continent.
Donc le Morning Star avait quitté Madère le 17 octobre 1872 : la traversée avait été très agréable et le navire s'avançait doucement vers le nord, sans subir ces rafales d'équinoxe si dangereuses dans les parages du Maine et de l'Est américain. Le 20 novembre, vers midi, le temps, jusqu'alors demeuré assez beau, menaça de changer. Le capitaine, son second et trois passagers venaient de se mettre à table, lorsque tout à coup le premier, qui examinait le thermomètre placé devant lui, appendu au grand mât, autour duquel la table des passagers était accotée, rejeta la louche dans la soupière et se précipita vers les escaliers qu'il remonta en toute hâte pour arriver plus vite vers l'habitacle,
Saisissant un porte-voix il hurla ces paroles :
— Tout le monde sur le pont!
L'équipage entier se rendit à cet appel, se demandant si le capitaine n'était point devenu fou, car le temps semblait très beau et l'horizon veuf de tout nuage.
Maïs à peine eut-il donné ses ordres, que le capitaine Smithe vit bien qu'il n'avait pas
hors
GLOCESLTER ET ROCKPORTF,
1. Rockport, — 2, Les rochers des perches de mer 3. Rockport s. L'ile de Thatchers et ses phares,