‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 20 sur 211 · Glocester, vue de Stage Fort · texte numérisé non relu

Glocester, vue de Stage Fort

fait erreur, Ses marins reconnurent l'injustice de leurs soupçons. La tempête était a{ hand, comme on dit à bord des Américains. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le Morning star se mit à danser, à tressauter comme une coquille de noix sur la cime des vagues, qui devenaient de plus en plus menaçantes.

En consultant la boussole, le capitaine Smythe comprit qu'il était dans les atterrages de Mount Desert. S'il avait pu deviner dès le matin la rafale qui l'assaillait ainsi à la veille d'entrer au port, il eût certainement cherché à pénétrer dans un des havres de l'ile; mais il était trop tard. Il lui fallait se défendre contre les emportements de l'Océan et fuir le plus loin possible, tourner le dos, si faire se pouvait, à ce rocher si fécond en naufrages.

En mettant toutes ses voiles dehors, le capitaine espérait être emporté par le vent en haute mer, vers le sud, dans la direction de New-York. Il donna des ordres en conséquence. Tout à coup un bruit terrible se fit entendre, Le Morning star avait talonné sur une roche invisible : une voie d'eau se déclara aussitôt. Le bâtiment était perdu.

Ce pauvre marin songea alors à sa femme, à ses enfants. Que n’eût-il pas donné? Toute sa fortune pour être avec eux dans sa maison de Providence. Il était impossible de mettre les embarcations à la mer; il fallait se résoudre à tenter de nouveaux efforts pour étancher la voie d'eau et l'aveugler. Cest à quoi tendirent tous les efforts des marins. Hélas! ces tentatives furent inutiles : on s'aperçut bientôt que le Morning star ne fonctionnait plus. Il fallait prier Dieu.

C'est à cette résignation suprème que se résolurent les gens du navire et leurs officiers. Ils étaient à genoux, se cramponnant aux cordages, aux bastingages, aux cages à poules, quand tout à coup une vague énorme souleva le Morning star, qui alors se brisa contre un rocher que la tempête avait empêché d'apercevoir.

C'était le « Spouting Horn ». Le capitaine Smythe n'a jamais revu Providence. On retrouva son cadavre huit jours après sur la grève des « Ovens »,

Quelques touristes, plus audacieux que [es autres, ont essayé de descendre au fond de cet abîme en suivant une sorte de sentier glissant, couvert d'algues marines; mais ils ont couru un danger réel que tous ceux qui essayeront de les irater courront encore. Une chute le long de cette roche ardue et glissante serait mortelle. Le nageur le plus habile ne pourrait même pas éviter la mort: roulé par les vagues qui tourbillonnent dans cet entonnoir et se brisent sur la roche, il n'aurait pas le temps de se reconnaître.

A l’époque la plus calme de l'année, quand la mer ne subit même plus l'impression de la brise montante, le « Spouting Horn» fait exception à la règle générale, il se démène et rugit. C'est donc tenter Dieu que chercher à visiter cet abime insondable. Malheur au navire qui, ayant talonné sur un rocher, fait voie d’eau dans les parages de la Corne jaillissante ! Le capitaine et l'équipage peuvent mettre aussitôt toutes les chaloupes à la mer et abandonner l'épave. Une heure après, la carcasse ‘ à vaisseau aura été brisée en mille pièces. Il ne restera plus que le souvenir de la maison flottante qui a été engloutie sur ce point inhospitalier de la côte du Mount Desert.

Le « Great Head », à deux milies au sud-ouest de « Schooner Head », est le point le plus élevé de la falaise du Mount Desert. Qu'on se figure un rocher énorme, cyclopéen, si l'on peut se rendre compte de l'exactitude de cette description en descendant, à marée basse, jusque sur la plage de sable et de galets qui s'étend sous la pierre minée par les eaux, De quelque côté, du reste, que l’on veuille contempler cette masse étonnante, on reste

COTES DE L'ÉTAT DU MAINE ET RIVAGES DE L'EST AMÉRICAIN. ot

stupéfait comme si l'on était ea présence d’une des merveilles de la nature. Un poète américain a qualifié ce spectacle de «sermon de pierre ». Cette expression fort juste et fort expressive rappelle ce vers d'une hymne latine : Cœli— remplaçnns ce mot par celui de Petræ — enarrant gloriam Dei.

Un brouillard intercepte trop souvent la vue du mont isolé aux voyageurs qui visitent cette île du Maine : même au mois de juillet et d'août, la brume couvre le rocher, ce qui rend le touriste attristé et découragé. Tout à coup le soleil se montre radieux à travers les nuages . il perce enfin leur épaisseur et les dissipe, mais il ne faut pas trop compter sur la durée de cette éclaircie. Deux heures après cet éclat, le brouillard a repris son empire, il triomphe à son tour. On jouit quelquefois à Mount Desert des eflets merveilleux d'un immense mirage : une flotte aérienne navigue la cime des mâts en bas, les quilles du navire en l'air; on croirait rêver, si l'on ne se sentait réellement éveillé.

En varcourant les rivages de l'île, on parvient à Otter Creek — là Crique de la loutre — ce qui signifie qu'en ces parages, il y a de nombreuses années, ces amphibies se trouvaient en très grand nombre. Là se dresse devant le voyageur une continuité de falaises très escarpées, toutes d’un aspect distinct et particulier Ces rochers sont plus éloignés du village que ne le sont « Schooner Head » et « Great Heat », mais à l'aide d'un véhicule on a plaisir à se promener le long de la mer, sur la plage qui s'étend des montagnes Vertes à celles de Newport. Les déclivités de ces roches escarpées sont couvertes d'un buisson touflu qui ressemble aux maquis de la Corse. À mi-chemin de la montagne, on remarque une végétation de plantes grimpantes qui est d'un effet d'autant plus beau qu'à dater de cet endroit, la roche se dresse nue, grisâtre et dessine de grandes lignes noires. Ce point de vue est réellement sublime et il laisse un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont contemplé.

C'est dans l'une d'elles qu'est située la « Cave du Tonnerre » à laquelle on parvient par des sentiers étroits, ombragés par des arbres verts et des berceaux de la plus belle venue. La « Cave du Tonnerre », dans laquelle les eaux de la mer se précipitent avec fracas, de façon à assourdir le visiteur, est une des curiosités de l'ile. Dans les grandes tempêtes de l'équinoxe, le tumulte est réellement effrayant. Que l'on s'imagine une grotte qui se prolonge très avant sous les rochers et dans laquelle la mer déferle sans cesse, « Cet engouffrement » est terrifiant au plus haut degré. Lorsque, pendant ia belle saison, la mer est devenue calme, ce va-et-vient de flots n'en existe pas moins, mais le bruit n'est plus perceptible que lorsqu'on est tout près du « Thunder Cave ». II faut de grands efforts de l'élément liquide pour qu'il puisse rouler les galets énormes qui produisent ces détonaticns tout à fait semblables à celle de l'électricité au sein des nuages.

Non loin de cette curiosité bruyante, on montre aux touristes un rocher ayant la forme d'un obélisque, à la base duquel la bizarrerie de la nature a taillé des marches formant piédestal. Le cône de ce monolithe est tailladé de façon à représenter un castel de Lilliput. Du haut de la falaise qui domine cette pointe on distingue en détail toutes les formes assumées par la pierre : rien n'est plus original et plus incompréhensible. Du reste, on voit bien d’autres miracles dans la vaste étendue du continent américain.

Cette ressemblance à un vieux manoir n'est pas la seule dans l'ile de Mount Desert. On peut visiter à la marée basse le soubassement d'une falaise qui ressemble, à s'y méprendre, à u1 vieux castel normand : deux énormes tours, une sorte de porte murée

au milieu et le haut des créneaux dentelé comme le beffroi d'un bastion du moyen âge. Cet endroit est nommé + Castle Head » — la tête du château —. Et il n'y a pas à s'y méprendre : voici les fossés sur lesquels s'élevait autrefois un pont-levis, — fantastique comme tout le reste; — la porte a été close, mais sa forme est bien distincte par son ogive presque complète. A la place où, sur la plate-forme, étaient placés autrefois les canons ct les obusiers des génies, les oiseaux de mer ont bâti leurs nids d'algue; les arbustes ont poussé dans toutes les lianes : c'est un château de la « Belle au bois dormant », en admettant que la « belle » eût jamais pu fermer les yeux et sommeiller quand la tempête eût rugi jusqu'au dehors des murailles de son manoir.

La plupart des visiteurs à l'ile Verdoyante réalisent un projet qui otfre de nombreux plaisirs : celui de visiter les montagnes intérieures, de passer la nuit dans une hôtelleriechalet bâtie par les soins des ingénieurs américains, d'où l'on jouit du superbe spectacle du lever du soleil. I faut pour cela que le brouillard ne vienne pas déranger les projets des promeneurs. Heureux sont les privilégiés qui peuvent admirer l'astre brillant surgissant du milieu de l'Océan! C'est le plus admirable tableau qu'il soit donné à l'homme de contempler.

Au milier, de ces montagnes on aperçoit un immense lac bordé de rochers et de forèts appelé le lac de l'Aigle, un des plus poissonneux qui soient au monde, Cette nappe d'eau fait partie de trois autres étangs d'une capacité moins vaste que celle du premier. A l'extrémité de l'un d'eux on peut s'abriter sous les rochers de l'« Eagle Cliff », falaise ainsi nommée parce qu'elle est l'anse de nombreux balbusards, ces aigles pêcheurs qui vivent de pêche et de rapine.

Nous ne pensons pas que ce soit à cause de ces qualités — de la dernière surtout — que les Américains aient choisi cet oiseau pour emblème de leur nationalité. Et cependant c'est lui, c'est bien lui — le falco leucocephalus de Linné — qui est blasonné sur l'étendard aational qui flotte au vent de tous les climats et porte aux pays les plus éloignés des centres de la civilisation le souvenir d'un grand peuple qui a conquis vaillamment son indépendance.

Audubon — le célèbre naturaliste américain, que nous avons eu l'occasion de connaître personnellement et qui nous honorait de son amitié — a écrit un splendide chapitre sur cette espèce d'aigle, dans son ouvrage intitulé Birds of America : les oiseaux des États- Unis, — lequel n'a pas encore été traduit en français. — Nous y trouvons ce passage, qui mérite bien de trouver sa place dans ce volume essentiellement américain :

« La force énorme, l'audace, le courage ei le sang-froid de l'aigle à tête blanche, joints « à la puissance de son vol sans rival, font de cet oiseau un type éminemment remar- « quable parmi ses frères. Si l'on pouvait joindre à ces qualités quelques dispositions « généreuses, il pourrait être alors vanté comme un modèle de noblesse, Et cependant le « caractère féroce, dominateur, tyrannique qu'il déploie le plus souvent dans ses actions « est celui qui convenait le mieux à son état, et que le Créateur dans sa sagesse à dû « lui donner, pour le mettre mieux à même de remplir le rôle qu'il lui avait assigné. »

Ainsi parle Audubon. Nous allons raconter ce que nous avons remarqué nous-même — de visu — pendant notre voyage aux États-Unis.

Transportons-nous sur les eaux du « Lac de l'Aigle », lorsqu'aux premières effluves du printemps s'avancent sur leurs ailes sifflantes des bataillons de palmipèdes qui remontent

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