LE STEAMBOAT & SPARTAN® DESCENDANT LES RAPIDES
[: oRSQU'ON arrive à Kingston vers l'aube, par le convoi de nuit qui amène les voyageurs dans cette petite ville, on la trouve ensevelie dans le sommeil, aussi profondément que l'est dans sa bière son fondateur, le vieux Français de Courcelles : la lune disparaît graduellement dans les splendeurs du soleil qui darde ses rayons, et l’on aperçoit quelques voiles blanches glisser comme des mouches sur la surface tranquille du fleuve.
Un navire à vapeur chauffe à l’un des quais pour emporter en aval du Saint-Laurent les voyageurs arrivés de l'Ontario, Il traversera les rapides et les méandres navigables
des mille îlots qui sont semés sur le fleuve dans toute son étendue. La vapeur s'échappe de temps à autre par les différentes embouchures de la machine; une voix fait entendre ces mots : « Tout le monde à bord », et la cloche sonne pour appeler les retardataires.
Ils arrivent tous : ils sont parvenus sur le pont, et l'on remarque dans le nombre quelques jeunes couples de nouveaux mariés faisant leur excursion de « lune de miel », des Anglais touristes, des négociants affairés venant de New York ou de Chicago, et se rendant soit à Montréal, soit à Québec, les uns pour leur plaisir, les autres pour y conclure quelque transaction importante.
Le steamboat est en marche : il s'éloigne de Kingston et se glisse enfin entre ces mille ilots mentionnés dans le « Traité de Ghent », rochers couverts d'une végétation uniforme suivant leur grandeur, laquelle varie de quelques mètres à deux ou trois acres détendue. Tous, uniformément, sont abrités par des sapins à la base desquels poussent quelques plantes rabougries.
Cà et là des phares dressent leur tête sur un récif : leur forme carrée, leur construction en planches badigeonnées à la chaux n'a vraiment rien de très pittoresque. Leur éclairage et leur entretien sont confiés à un homme allant, à l'aide d'un bateau, éteindre le matin les feux qu'il a allumés le soir.
Ces ilots sont le rendez-vous des pêcheurs et des chasseurs :-les uns y font souvent des prises miraculeuses, les autres y trouvent des myriades d'oiseaux de passage. On raconte que, pendant l'insurrection du Canada, bon nombre de « patriotes » s'étaient réfugiés sur ces coins de terre où la solitude les protégeait contre toute surprise.
Le navire passe entre l'ile Wellesley et les rivages du Canada; c'est un paysage admirable à contempler. “es roseaux et des nymphéas croissent le long des berges, où mille oiseaux divers effleurent de leurs ailes le miroir des ondes vertes,
On avance ainsi, émerveillé, transporté par la beauté de a nature, dans la direction de Prescott, où l'on touche cinq heures après avoir quitté Kingston.
Au delà de Prescott, on salue, en passant, un vieux moulin où les insurgés de 1837 organisèrent une défense héroïque; et à deux milles plus loin on aperçoit la vieille forteresse française bâtie sur l'ile à la Cheminée, C'est là que commencent les rapides de Gallope et de Deplan, lesquels n'ont rien de bien effrayant. Les passagers du navire à vapeur sont venus bien inutilement se grouper à l'avant, afin de jouir du coup d'œil; le prétendu danger est passé, sans que l'on se soit aperçu qu'il existait.
Mais l'on approche des courants impétueux du Long Sault : un pilote indien s’est hissé le long de l'échelle et tombe sur le pont : il vient s'emparer du commandement du steamboat pour lui faire franchir quelques passages difficiles. Ce vieux descendant des Peaux-Rouges n'a rien de très fantastique dans son costume; il est vêtu comme un simple matelot et seule la couleur rouge-brique de sa peau indique son origine. Une certaine sensation, un frisson occasionné par la peur parcourt les rangs des passagers; on se groupe, on a tiré les lunettes de leur étui, et pendant ce temps-là le bateau à vapeur glisse comme sur des roulettes à travers l'écume des rapides. Le capitaine est très activement occupé et préoccupé : la cloche sonne; on se tait suivant qu'il lève ou baisse la main pour donner un ordre aux machinistes. On passe devant le champ de bataille de Chrysler's Farm sans y prendre garde. Bref, le péril a été évité : le steamboat est de nouveau rentré dans les eaux tranquilles. Les rapides du Long Sault mesurent une
étendue de neuf milles; on se trouve, après les avoir franchis, dans le lac Saint-Francis, qui a vingt-cinq milles dé long et cinq milles et demi de large.
Les nerfs des passagers se sont calmés, la nature est déserte partout où la vue se porte : c’est à peine si dans le lointain on aperçoit une ferme, une habitation, un village. Le voyage offre une monotonie désespérante, et ces heures d'ennui se prolongent jusqu'au moment où l'on arrive aux rapides du Cèdre placés à l'entrée du lac Saint- Louis, dont les bords plats et les marécages rappellent les « bayous » du bas Mississipi.
Bientôt on aperçoit dans le lointain les horizons de Montréal et de l'ile Hélène placée en face au milieu du fleuve. Voici l'embouchure de la rivière Ottawa, les rapides de Sainte-Anne, dont les eaux se jettent avec fracas dans le Sairt-Laurent. Mais tout ce paysage est triste et désol’ comme celui qui l'a précédé le long du Saint-Laurent.
On reste ainsi plor. dans une mélancolie qui approche de la tristesse, ou plutôt de l'ennui, jusqu'au moment où quelques voiles viennent à passer dans les eaux du navire, en face de Saint-Clair. Devant ce village plusieurs Indiens, les jambes dans l'eau, se livrent au plaisir de la pêche. Un steamboat remonte le fleuve chargé de passagers qui nous adressent un salut, aussitôt rendu avec enthousiasme. Nous nous demandons comment fera ce grand colosse naval pour remonter les rapides et l’on nous explique que dans ces endroits difficiles l’industrie humaine a creusé des canaux qui longent ces endroits périlleux entre Kingston et Montréal, et dans lesquels remontent les navires de tout tonnage.
Autrefois le Saint-Laurent se nommait le « Grand Fleuve du Canada » ou bien le « Catariqui » ou « l’Iroquois ». C’est le capitaine Cartier qui, ayant pénétré dans ce vaste courant d'eau, en 1535, le jour de la fête de saint Laurent, le baptisa du nom actuel, en l'honneur du saint du calendrier romain honoré le jour où ses navires découvrirent la terre des deux côtés du fleuve en dehors de Québec. Déjà cependant, en 1508, un Dieppois, nommé Aubert, avait pénétré dans le Saint-Laurent, mais Cartier s'aventura plus loin que son prédécesseur. En 1591, une flotte française arriva devant Québec pour s'y livrer à la pêche des cachalots, et la tradition rapporte que l’on s'empara de quinze mille cétacés dans l’espace de six mois.
Revenons au voyage du steamboat qui nous porte : le capitaine fait escale devant un village indien appelé Caughnawaga et peu après s'apprête à franchir les rapides de la Chine, qui sont les plus curieux, sinon les plus périlleux de toute cette navigation fluviale. Mais le pilote est habile : il manæuvre le gouvernail d'une main ferme, et bientôt nous nous retrouvons au milieu d'un courant tranquille. L'œil rasséréné examine l'horizon et aperçoit le pont Victoria, les clochers, les dômes et les toits des églises, des monuments publics et des maisons de Montréal, la métropole commerçante des possessions anglaises de la Grande-Bretagne. Le soir est arrivé, la nuit va se faire, déjà l'on illumine les lanternes des rues et des quais; mais on y voit encore assez pour distinguer la circulation sur la terre ferme des milliers de gens de tout sexe, vaquant à leurs affaires, ou rentrant dans leurs logis. Notre navire est à quai, et les passagers n'ont plus qu'à se rendre à l'hôtel choisi par eux, rfin de s'y reposer de leur mieux et pour pouvoir, le lendemain matin, entreprendre la visite de la ville.
Longtemps Montréal fut appelé Hockhelaga — nom indien — qui fut enfin changé par les Français. Ïl va sans dire que la cité métropole du Canada ne ressemble en aucune
façon ni à une ville anglaise, ni à une ville américaine, On comprend, en examinant le genre de construction, l'architecture sérieuse des maisons de toutes les rues, le grandiose des monuments publies, que les Canadiens ont bâti comme des gens qui ne s'imaginent pas être rayés de sitôt de la surface du globe, Le site où s'élève Montréal est richement pittoresque, car toute cette vaste cité s'est dressée sur les flanes de la montagne qui regarde le midi. Il y a un haut et un bas quartier, à Montréal comme à Québec, et l'on trouve hors de la ville, sur le sommet de la colline, les rues les plus élégantes habitées par les populations aisées. Si la montée est rude pour arriver jusque-là, l'horizon que l’on découvre d'en haut récompense le voyageur de la peine qu'il a prise. Les grandes artères de Montréal, les quais bâtis et bordés de blocs de granit taillé, l'ile de Nun — un berceau de fleurs, — celle d'Hélène, couverte par une épaisse forêt, le village de la Prairie — dont le clocher brille comme un obélisque d'argent, — les sinuosités dorées du Saint-Laurent, tapissées de bois verdoyants, au delà des rapides de la Chine, les jolis villages de Saint- Lambert, Longueuil et Verchun : tout un panorama admirable se déroule devant les yeux étonnés du touriste.
Voici là-bas le Saint-James street et ses habitations élégantes; l'Hôtel des Postes qui bientôt sera remplacé par un édifice somptueux; la colonnade en granit de la banque Molson; Victoria square et enfin la place d'Armes. Plus loin, on aperçoit la cathédrale de Notre-Dame, vaste édifice religieux qui peut contenir dix mille personnes. La façade couvre un espace de deux cent Cinquante pieds et les deux tours s'élèvent au même nombre métrique.
La religion catholique est très pratiquée dans toute l'étendue du Canada. A la ville comme dans tous les villages, le dimanche venu, on voit, pendant l'été, cireuler, dès neuf heures du matin des « chars découverts à quatre roues, des Cabriolets, des «boggeys » attelés à des chevaux vigoureux, et, pendant l'hiver, destraineaux qui amènent à l'église les citoyens, les propriétaires et les fermiers accompagnés de leurs familles. Les habitants — ne prononcez jamais le mot paysan au Canada — suivent à pied la rue ou les chemins. Tout le monde est revêtu d'habits très convenables. Les hommes portent des redingotes ou des vestes, les femmes des robes d'indienne ou de drap; il n'y a ni casquettes ni bonnets sur ces têtes énergiques, mais des chapeaux de feutre et des coiffures de fantaisie. Les enfants sont très coquettement attifés. On se croirait dans un village de Bretagne ou de Normandie. L'église, quelle qu'elle soit, à la ville où aux champs, est toujours remplie. La messe est dite, le curé monte en chaire, prononce un sermon et un grand nombre de fidèles communient à la sainte table,
A la sortie de la messe, dans la chaude saison, on se rassemble sur la pelouse qui croît devant l'église, pendant l'hiver, à l'auberge ou chez des amis. C'est le moment où le crieur public remplit les fonctions dont il est chargé. On l'écoute, on plaisante, on cause, on se dispute, on se raccommode et tout cela à la bonne flanquette, car les Canadiens sont ordinairement très gais.
Les maisons du Canada — nous parlons de celles des villages et des faubourgs des villes — sont généralement basses avec des toits élevés. Construites en pierre ou en bois, elles ont une apparence de gaicté qui est due à leur recrépissage à la chaux et à leurs volets peints en vert. A l'intérieur, les pièces assez étroites sont admirablement tenues et un grand poëéle de fonte chauffe l'habitation. i
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