‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 26 sur 211 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

1, La Douane, — 2, Le Quai. — 3. La Rade de Saint-Laurent. — 4. Montréal, vu de l'Ile Hélène.

$. L'Ile Hélène, vue de Montréal,

Une des grandes institutions de Montréal, c'est l'Hôpital des Sœurs grises fondé en 1747, et dont le revenu est très important, On y trouve plus de six cents lits, tous occupés par des malheureux incurables, enfants trouvés, orphelins. I n'y a pas de tour dans cette maison de charité, mais bien une grande pièce, qui précède la porte d'entrée de l'hôpital, dans lequel les mauvaises mères, ou celles que la nécessité force à se séparer de leurs enfants, peuvent déposer ces petits êtres, qui sont à l'instant recueillis. On évalue à près de cinq à six cents les abandons faits de cette manière chaque année. Ce qu'il y a de terrible à raconter, c'est que ces pauvres créatures, transies, à moitié gelées quand on les apporte là, meurent presque toutes. Les enfants qui ont résisté sont mis en nourrice, et lorsqu'ils sont sevrés, les sœurs les reçoivent dans la maison et les placent plus tard en qualité d'apprentis chez les bourgeois de la ville.

Il est bon de citer l'organisation de cette maison de secours, où l'ordre et la propreté règnent dans tous les départements. Il y avait, l'an dernier, une femme âgée de cent deux ans , qui se rappelait très bien l'attaque de Montréal par les Américains, dans laquelle le général Montgomery perdit la vie.

De l'autre côté de la place d'Armes on passe devant une rangée de temples grecs qui sont les banques de la ville; les allées qui couvrent ce square sont très bien entretenues, et l’on s'arrête volontiers pour prêter l'oreille au murmure de l'eau qui coule dans la vasque de la fontaine centrale.

Il faut visiter le pont Victoria qui repose sur vingt-quatre piles et dont les deux culées sont d'une solidité sans pareille. Ce passage a deux milles de longueur et a coûté plus de six millions de dollars; il sert au transit du chemin de fer allant du-Canada aux États-Unis.

N'oublions pas le Bonsecours Market, les couvents des jésuites, le cimetière Mont- Royal, la splendide douane, le monument de Nelson et les bassins des eaux pour alimenter la ville.

On cite aux environs de Montréal, à Benmore, où on se rend en remontant vers l'ouest le long du Saint-Laurent, la ferme du général Rhodes, un modèle dans son genre. Là se trouvent des serres placées à demi sous terre et recouvertes par la neige, pendant la froide saison, Lorsqu'on pénètre dans ces jardins —- under ground — on se croit transporté dans un autre climat. Tant que dure l'hiver, les vaches et les brebis donnent du lait, les poules pondent et les poussins grandissent. Les serres, s'étendant à près d’un demi-kilomètre, sont toutes destinées à la culture des légumes : aussi y trouve-t-on, quand le thermomètre marque vingt, trente degrés, des salades, des asperges, des petits pois et des tomates. Le raisin mürit le long des espaliers, et les fleurs destinées au marché de Montréal s'épanouissent pour le plus grand plaisir des jolies femmes de la ville et des autres cités des environs : Québec, Ottaw, Toronto, Boston, voire même New-York. La propriété du général Rhodes est très curieuse à examiner en détail et mérite tous les éloges des nombreux visiteurs.

La végétation du Canada est remarquable : le maïs, l'avoine, le tabac, y poussent avec vigueur et sont d'un bon rendement. Par contre, les forêts disparaissent peu à peu et cela tient au besoin incessant de bois de chauffage. Dans les vergers il y a un grand nombre d'érables à sucre qui servent aux propriétaires à fabriquer eux-mêmes le suc saccharin, destiné à remplacer le produit de la canne et de la betterave; mais cette dernière culture tend à remplacer celle des érables. On y arrivera dans un temps donné.

Le

Le soir venu, il sera loisible au touriste de continuer l# voyage pour se rendre à Québec. La cloche du steamboat l'appelle : il faut partir.

On croirait parcourir les bords d'un fleuve français, lorsqu'on entend nommer les villages qui bordent le Saint-Laurent : l'Assomption, la Vitre, Saint-Sulpice, Berthier, Fond-du-Lac et Batiscon sur ce côté du courant d'eau; Bécancourt, Gentilly, Saint-Pierre, Dechellon et Lathinier, sur l'autre plage. Ceux qui les habitent ne sont ni des Européens ni des Américains par leur langage et leurs mœurs. Descendants des vieux colons français, mèlés par alliance à la race peau rouge; ils ont le physique des uns et des autres; leurs pommettes saillantes, leur nez aquilin, proéminent, leurs lèvres minces, démontrent le sang indien; ils sont trapus et très larges d'épaules et d'une très grande force physique, ce qui prouve la filiation française, Très audacieux et très rusés, comme le sont les Américains, ils supportent également les intempéries du froid et les ardeurs du soleil sans avoir l'air d'en être incommodés, Leur costume et leurs habitations rappellent celui et celles des habitants de la Normandie, Les maisons sont faites bien souvent à l’aide de troncs d'arbres superposés, tandis que d'autres sont construites en pierres. Toutes sont égales par la hauteur — un seul étage, — par le plafond généralement bas — et par la couleur blanche, car ces demeures sont enduites chaque année de chaux. La propreté, l'honnêteté, la simplicité des habitants est proverbiale, comme aussi leur attachement à la religion catholique. On pourrait passer agréablement une journée à visiter ces villages et à faire plus ample connaissance, mais le steamer nous entraine vers Québec. Nous ne pouvons qu'admirer l'élégance des clochers des églises de ces villages qui se découpent sur l'azur du ciel et sont éclairés par un splendide soleil couchant

Voici Québec, la ville historique du Canada. L'aube se lève, mais le brouillard couvre le fleuve et ses rivages. On arrive du côté de Montréal, aussi la vue n'a-t-elle rien de très remarquable : elle est plus belle quand c'est par l'embouchure du fleuve que l'on est remonté jusque-là. N'importe, on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de plaisir lorsqu'on examine du bout de la lorgnette la vieille forteresse hissée sur le rocher au sommet de la ville, L'histoire de Québec est mêlée aux noms de plusieurs grands hommes de France : Richelieu, Condé, Beauharnais, Montmorency, Laval et Montcalm. Deux nations se sont disputé la possession de Québec, depuis l'époque où Jacques Cartier, en 1534, remontait le fleuve et, après avoir fait un traité avec les Indiens, s'établissait à Stadacona, Un demi-siècle plus tard, le géographe Champlain paraissait sur ce théâtre colonisateur et élevait des casernes pour les soldats et des magasins pour les munitions de bouche et de guerre.

À peine tous ces travaux étaient-ils terminés qu'une flotte anglaise occupait Québec et, s'emparant de Champlain, l'emmenait prisonnier en Angleterre. La France reconquit plus tard sa colonie par un traité de paix qui ramena Champlain en qualité de gouverneur du Canada. Raconterons-nous ici les batailles qui se livrèrent ensuite entre les deux nations rivales, dont les troupes étaient commandées du côté anglais par Wolfe, et du côté français par Montcalm? Wolfe, blessé à mort, employa ses dernières forces à encourager ses soldats, qui, repoussés plusieurs fois, finirent par remporter une grande victoire. Les Français se virent obligés de quitter le champ de bataille au moment où le chef ennemi tombait mort et où Montcalm était lui-même blessé et ne tardait pas à expirer.

La cité qui est placée au bas et sur les flancs du cap Diamond ressemble fort à une construction française, mais les environs ont l'aspect d'une ville américaine. On se croirait là, à Boulogne-sur-Mer, un peu plus loin à Rome, et enfin à New-York. Ses habitants sont aussi pour la moitié des Français quant aux mœurs et aux usages, et pour l'autre des Anglais pur sang. Le langage usité est moitié anglais, moitié français, et cette langue est si corrompue que ie Parisien se refuse à lui accorder un droit de nationalité.

Quoi qu'il en soit, les Canadiens ont la prétention d'avoir conservé intégrale et par: faite la langue parlée en France du temps de Louis XIV. L'accent même, à les entendre,

est celui qu'avaient les comédiens qui jouaient les pièces de Poquelin-Molière, Toutes les

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