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port est d'être enfermé par les glaces quand les autres sont délivrés des banquises de l'hiver.
En s'éloignant de Buflalo, le steamer qui emporte les touristes salue en passant avec quelques coups de sifflet le « Sturgeon Point, » — cap de l’'Esturgeon, — le long duquel s'étend la ligne du chemin de fer, souvent couverte par des masses de neige et balayée par des vents terribles, comme il n'en règne pas de pareils ailleurs. La côte, le long de laquelle avance le navire à vapeur, est peu pittoresque : on aperçoit de temps à autre un village en voie de construction qui a la prétention de devenir une ville.
L'une de ces cités en embryon est State Line, — limite frontière de l'État de New York, — qui forme un triangle sur les côtes des États-Unis. Dans ce triangle se trouve aussi Érié, — nommée autrefois Presqu'ile, — l'un des premiers postes militaires américains sur ce coin de terre. En 1795, le général Irwine avait fait construire deux blockhaus, — fortifications — sur ce territoire, afin d'y protéger les répartiteurs du sol aux colons qui s'aventuraient jusque-là, sans redouter autrement les attaques des Peaux-Rouges.
La situation de la ville d'Érié est assez pittoresque, eu égard à la baie au fond de laquelle les maisons ont été bâties d'abord par les Français en 1753, puis par les Anglais, qui s'emparèrent de la Presqu'ile en 1766. Mais peu après les Indiens la réduisirent en cendres, après avoir massacré sa garnison, comme il: l'avaient fait de neuf autres postes militaires de la côte. Jusqu'à l'arrivée des arpenteurs rationaux, cet état de choses continua: nul n'osait s'établir sur ces ruines.
Ce fut seulement en 1805 que la ville actuelle d'Érié commença à renaître de ses cendres. Le commodore Perry y fit construire la plupart des navires de sa petite flotte célèbre, à l'aide de laquelle il livra bataille aux Anglais, et dont il ramena les vaisseaux à la remorque dans ce même havre. Ce fut là un trait d'audace sans égal dans les annales de l'histoire, L'un des commerces actuels d'Érié est le charbon bitumineux. Plusieurs phares éclairent l'entrée du havre, sur la côte et sur les iles qui abritent ce point du continent. Du reste, ces « tours de lumière » se dressent à peu de distance les unes des autres sur les rives du lac.
Un peu au-dessous d'Érié se trouve le point extrême du triangle de l'État de Pensylvanie, qui touche à celui de l'État de l'Ohio. C'est la réserve des habitants de la Nouvelle-Angleterre qui, en dépit de toutes les caricatures publiéès sur le compte de ceux qui quittaient leur pays pour venir coloniser dans une contrée sauvage, réussirent à fonder plusieurs villes sur ces plages lointaines. La plus importante est Cleveland, qui passe avec raison pour la mieux bâtie, la plus élégante de toutes les cités des grands lacs. Elle fut ainsi baptisée par le général Mosès Cleveland, agent de la colonisation du Connecticut, La ville s'étend sur les deux rives de la rivière Cuyahoga, dont le lit étroit contient des eaux pures qui vont se jeter dans le lac Érié. Des deux côtés, les maisons s'étagent sur les pentes des montagnes, couvertes d'arbres ombreux; si bien que Cleveland a été surnommée la « Ville-Forèt ». Toutes les habitations se trouvent cachées par la verdure. Il faut, pour bien se rendre compte de l'étendue de la ville, monter dans un des clochers des églises, et encore l'on ne voit pas tout, Un peu plus loin, à l'endroit où la rivière va se jeter dans le lac, il y a la ville industrieuse, dont les fabriques, les usines couvrent l'emplacement d'un marais desséché; de telle sorte qu'il y a deux Cleveland : celui qui vit dans l'oisiveté et le repos et celui qui travaille pour jouir, à son tour, du fruit de son labeur.
Si Buffalo se targue de son commerce de grains, Cleveland tire de grands profits de
ses raffineries d'huile, dont les roues tournent au courant de la rivière. Le pétrole brut est clarifié dans ces établissements industriels pour être ensuite envoyé dans toutes les parties du monde. La population de Cleveland se compose des descendants riches des pionniers de la Nouvelle-Angleterre et des Allemands émigrants. Du reste, on reconnait facilement ces derniers à leurs mœurs, qui sont plus joviales que celles des véritables Yankees. Ce sont les Teutons qui ont planté les vignes et cultivé les plates-bandes de splendides jardins : on les voit, le dimanche, étendus sur l'herbe épaisse, fumer leur « mershauwm », et égarer leurs yeux bleus vers l'horizon azuré, à la recherche d’une voile blanche qui flotte sur les eaux. La nuit qui remplace le jour, les étoiles qui précèdent le lever de la lune les ramènent enfin au logis : c'est à regret qu'ils interrompent leur rêverie.
A l'ouest de Cleveland, le paysage devient plus pittoresque; on rencontre des falaises le long desquelles des ruisseaux s'échappent en cascades multiples. A 7 milles de cette cité, l'on parvient à Rocky River, Courant d'eau qui s'écoule entre des montagnes élevées, dans un lit très encaissé. Du haut de ces rochers, la vue sur l'Érié est réellement splendide.
Les falaises de Rocky River rappellent un trait de l'histoire des États-Unis qui mérite de trouver ici sa place.
Lorsque Pontiac, en 1763, vint attaquer les forts anglais établis sur les rivages de l'Érié, la garnison de Detroit se défendit avec un courage héroïque et refusa de se rendre, quelles que fussent les conditions proposées. Quand vint l'automne, une expédition fut confiée à un major Wilkins, qui partit d'Albany avec ses hommes dans des bateaux nombreux. Ces soldats eurent à se défendre contre les attaques multiples des Peaux-Rouges, mais ils n'en parvinrent pas moins, à l'aide de portages, à transborder leurs embarcations jusqu'à l'endroit où s'élève Buffalo de nos jours. Tous ces hardis défenseurs de la cause anglaise ignoraient les dangers à prévoir des eaux du lac. Les commencements de leur navigation furent favorisés par une température admirable : on se trouvait à l'époque que l’on nomme l'été des Indiens dans l'Amérique du Nord; c'est à ce moment-là que la nature est superbe, que la brise souffle et ride à peine la surface des eaux. Mais cette tranquillité est trompeuse : l'horizon s'obscurcit tout à coup; un orage est dans l'air, qui fond comme un coup de tonnerre sur la terre et l'onde et entraine tout ce qu'il rencontre sur son passage.
Ce fut une de ces tempêtes inopinées qui se rua sur les bateaux du major Wilkins. Vingt d'entre eux furent engloutis et avec eux toutes les munitions, les pièces de canon, soixante-dix hommes et trois officiers, y compris le médecin du régiment. Ceux qui échappèrent au désastre regagnèrent le rivage, et dès que l'orage eut cessé, revinrent au fort Schoner, du côté du Niagara, sans songer même à porter secours à leurs frères de la garnison de Detroit,
Telle est l'histoire véridique de cet événement, que la tradition a fait connaître aux historiens américains; mais nul d'entre eux n'a pu distinguer la place où le naufrage eut lieu.
On a fait des recherches à l'embouchur de Rocky River, en 1859, et l'on découvrit une baïonnette, les vestiges d'un campement, les cendres d’un foyer, et enfin une lame de lancette, ce qui donna à penser que c'était en cet endroit que les soldats anglais s'étaient réfugiés après la perte de leurs embarcations. Cette lame d'instrument de chirurgie faisait, sans doute, partie du trousseau du docteur William, chirurgien du 18° régiment, — celui que commandait le major Wilkins. On découvrit également, plus tard, des canons de fusil,
des gardes d'épées avec un lion de cuivre, des carcasse, de bateaux, preuves immuables du séjour de troupes en ces lieux, et il n'y a plus de doute maintenant que c'est là que le désastre fut accompli.
Un peu plus loin, du côté de l'ouest, une expédition conduite par un nommé Bradsheet eut lieu en 1764. On découvrit à cet endroit des boulets de six livres et des quantités de balles, puis des faisceaux de baïonnettes, des canons de fusil en parfait état de conservation, des écus d'argent datés de 1717. et enfin des couverts de même métal. Tous les ans, les bateaux pêcheurs qui opèrent dans ces environs arrachent quelques épaves du fond du lac.
Lorsque le commandant Bradsheet eut été tué, les soldats anglais, sous la direction du général Israël Putnam, rebroussèrent à travers bois et martcages du côté du fort Niagara, à quelques milles de distance Tout le long de cette route on à découvert, peu à peu, des baïonnettes, des canons de fusil, dont un, entre autres, debout contre un arbre, était presque entouré par l'écorce du bois. La tradition rapporte que ces malheureux avaient enduré les soutfrances les plus horribles.
A l'ouest, on aperçoit le cap de Black River et les clochers Cleveland : on pourrait plus sûrement appeler cet endroit le « cap des Tempètes », car si le matin la surface du lac a été unie comme celle d'un miroir, le vent s'élève tout à coup à midi, qui soulève des vagues et les envoie se briser en poussière contre les rochers de la rive,
L'embouchure de la rivière des Rochers, — Rocky River, — est barrée par un banc de sable, ce qui rend le canal d'entrée dangereux à l'époque des équinoxes d'automne.
A l'ouest de ce courant d'eau, on traverse les ruisseaux nommés Black, Vermillon et Huron, qui coulent à travers des ravins d'une beauté sauvage. Le ruisseau appelé Black River est particulièrement remarquable. Au milieu d'une sorte de péninsule, formée par les coudes décrits par cette rivière, s'élève la petite ville d'Elysia (Elysée Maria, près de laquelle une chute d'eau tombant de 55 pieds de hauteur attire les voyageurs.
Un peu plus loin, on va visiter les Fire Lands, ainsi nommées parce que cette portion du territoire fut destinée à être partagée entre tous ceux qui avaient, en 1808, souflert du terrible incendie qui ravagea New London, Fairfeld et Norwalk. Cette contrée mesurait 781 milles carrés.
Sandusky, — la ville baie, — est admirablement située sur les rives de l'Érié. Ce n'est point, à vrai dire, la résidence de gens riches dont les villas embellissent les rives; mais la position plait au touriste par sa simplicité, sa fraicheur, ses horizons verdoyants et ses vignobles prospères. Il y a, vis-à-vis Sandusky, des îles où la culture de la vigne est aussi très répandue. Ce nom de Sanduskv a deux étymologies : la première serait la dérivation d'un nom de Polonais, Sandowski, qui fut un des premiers colons; la seconde, celle d'une phrase indienne du dialecte « wyandat, » signifiant « source d'eau glacée ». Ce qu'il y a de certa'n, c'est que les aborigènes se plaisaient fort dans le voisinage de ces citernes naturelles que l'on trouve répandues dans le pays : la baie était et est restée très poissonneuse, et les Peaux-Rouges chassaient dans les îles du lac des palmipèdes de toutes sortes, très abondants encore à l'automne et au printemps.
Ce pays était protégé par la Nation neutre, confédération indienne qui donnait asile aux vainqueurs ét aux vaincus sur son territoire, à la seule condition que toute hostilité cesserait tant qu'ils resteraient dans les limites du sol consacré. Deux villes de refuge s'éle-