UN MOULIN VIS-A-VIS DETROIT
La dernière bataille décisive de ce champion de la guerre américaine fut livrée en 17094.
A peu de distance de la baie de Maumee, la côte tourne abruptement du côté du nord. La pointe est du lac Érié se terminant d'un côté à Buffalo, et les rives se rejoignent à un certain point, de façon à former un entonnoir à la rivière du Niagara. Les rivages ouest de l'Érié, au contraire, sont plus éloignés les uns des autres : c'est ainsi que le passage de Detroit n'est point encombré et qu'il n'est pas obstrué par des rapides comme celui qui s'appelle le Niagara. Les eaux coulent lentement entre des îles multiples : on ne croirait nullement naviguer au milieu d'une communication entre deux grands lacs. Cette partie du territoire est couverte de forêts verdoyantes, arrosée par de nombreux ruisseaux : c'est là que les Français d'abord et les Américains ensuite ont inauguré leurs établissements. Ces derniers n'ont réellement envahi cette partie des États-Unis qu'après 1830. Ils se soni répandus dans le Michigan et l'Ohio; mais le point qui touche à Detroit et Detroit luimêrne sont demeurés français. À vrai dire, il n'y avait pas de place pour les émigrants sur ce petit coin de terre, dont chaque lac était couvert par une habitation où demeurait un des descendants des Français du siècle passé. Cette colonie s'étendait et s'étend encore de la rivière Raisin, qui se jette dans l'Érié, près de la ville de Monroë, jusqu'au nord du lac Saint-Clair. La population est d'un caractère gai et satisfait du genre de vie pratiqué, sans en ambitionner une plus élevée : elle s'occupe à ses travaux des champs, qui consistent en récoltes de blé et de maïs, que l'on porte pour les moudre à des moulins à vent, dont quelques-uns tombent de vétusté. Les mœurs de ces habitants tiennent un peu de celles du sauvage; c'est à cause de cela qu'ils onttoujours fraternisé avec les Peaux-Rouges. Les coureurs de bois de Detroit pouvaient sans danger s'aventurer dans | prairies au delà du Mississipi, et les voyageurs naviguer en liberté du lac Supérieur jusqu'au Saint- Laurent, tandis que ies hommes professant les mêmes industries échappaient rarement à la mort dès qu'ils voulaient franchir les limites des pays civilisés et annexés à l'Union américaine. Ajoutons à cela que les citoyens de ce territoire professaient la religion catholique romaine, et qu'après avoir assisté à la messe et aux vêpres, ils se livraient au plaisir de la danse, sans se soucier davantage de la trop rigide observation du dimanche des protestants. Ces usages subsistent encore de nos jours : c'est ce qui caractérise la jovialité des citoyens de ce pays.
On compte quinze îles dans le passage de Detroit au lac Saint-Clair, lequel aboutit lui-même au lac Huron. Le P, Hennepin les a décrites de la façon la plus enthousiaste dans son récit qui date de 1679.
« Ces îles, — dit-il, — sont les plus belles du monde entier : la rivière encaissée est mille fois plus belle que le Niagara; ses rivages bordent des prairies immenses, et l'œil s'égare vers de hautes montagnes couvertes de vignobles et de vergers où mürissent des fruits succulents. Tout ce paysage est d'une telle grâce, d'un si charmant aspect que l'on est porté à se demander si la nature n'a point été aidée par la main des hommes. »
Cet excellent jésuite n'exagérait point : si le dehors n'a rien du grandiose de la mer, l'onde coule lentement, sans courir sur des rapides, sans se heurter à la base des montagnes abruptes, et pourtant il y a dans ce calme, dans cette tranquillité, une beauté qui ravit et inspire le poète et le voyageur.
A 3 milles au-dessous de Detroit s'élève le fort Wayner, le plus important parmi les postes militaires des lacs du nord qui commandent le passage.
Cette ville de Detroit date de 1610. Les Français y établirent une petite colonie, et, en 1701, La Motte Cadillac y construisit un fortin qu'il appela Pontchartrain, du nom du ministre d'alors qui gouvernait la France sous le roi, C'est un peu après cette époque que des émigrants français vinrent d'Europe en Amérique et s’'allièrent aux Indiens, ce qui produisit cette race de « sang mélé » et de « bois brülé » dont il est continuellement question dans l'histoire de la Compagnie des fourrures de l'Amérique du Nord.
En 1805, un incendie se déclara qui anéantit Detroit. Bientôt la ville fut rebâtie plus régulière, plus solide, mais moins pittoresque qu'auparavant.
Elle avait été abritée à différentes reprises par les drapeaux français, anglais et américains; s'étant rendue une fois, elle avait été le théâtre de douze massacres et de cinquante combats : en somme, comparativement à Cleveland et à Buffalo, cette cité avait gagné des chevrons plus glorieux que toute autre dans le territoire de l'Érié. I y avait un siècle que Detroit était fondée quand les deux autres villes s'élevèrent à l'endroit qu'elles occupent de nos jours.
Le personnage historique de Detroit est Pontiac, le grand chef des Ottawas, qui fut le roi de la rivière, le seul qui, pendant toute cette guerre d'extermination entre les blancs et les rouges, déploya unesrare énergie contre ses ennemis, les envahisseurs du territoire indien. Nous avons déjà raconté la conspiration ourdie par cet homme audacieux pour s'emparer, à une date convenue, des douze forts occupés par les Anglais dans tout le territoire. Nos lecteurs savent qu'il parvint à réussir sur neuf points différents et que toutes les garnisons de ces places de défense furent massacrées.
Detroit put se défendre, grâce à l'avis officieux qui lui fut donné par une belle Indienne, — la Pocahontas de l'Ouest. Pontiac se füt certainement emparé de la ville si, par une chance providentielle, la paix n'eût été signée entre les Français et les Anglais; ce qui força les Indiens à mettre un terme à leurs hostilités,
Au-dessus de la ville, la rivière de Detroit, qui décrit une courbe vers l'est et pénètre dans le lac Saint-Clair, est sillonnée par des bateaux qui transportent du bois, des schooners aux mâts élancés, et des bateaux à vapeur qui, tous, eu égard au peu d'espace du canal, jettent l'ancre pendant la nuit, afin d'éviter ls naufrages.
Par une belle après-midi de printemps ou d'automne, rien n'est plus attrayant que de longer ces côtes verdoyantes où s'élève le fort Gratiot et qui aboutissent au lac Huron. On rève alors au passé de ce paysage, calme à cette heure, après avoir subi toutes les horreurs de la guerre et du carnage.
Une des curiosités de ce pays, c'est Jackson, où l'on va visiter la prison d'État : c'est là que l'on tient renfermés les criminels les plus dangereux condamnés par les lois, Ce State prison est l'équivalent de ce qu'étaient en France Toulon, Brest et Rochefort, La construction de ces galères ressemble à toutes les prisons cellulaires des États-Unis, lesquelles sont toutes en éventail, si bien que de la tour du milieu les geôliers de garde peuvent, d'un seul coup d'œil, savoir que les coquins confiés à leur vigilance sont sous clef et n'ont rien entrepris pour opérer leur fuite, seuls ou en compagnie. Ceux qui ne sont pas réputés dangereux sont réunis à certaines heures pour les travaux auxquels ils sont soumis; le soir venu, tous emrent dans leur cellule et sont bouclés pour la nuit, Comme dans toutes les prisons du monde civilisé, la discipline est très sévère à Jackson, Tout forçat — «x conviet » — convaincu de rébellion est pendu haut et court. Les travaux auxquels se livrent les convicts
sont ceux de couture pour vêtements et chemises, de copie, de menuiserie, d'ébénisterie, de gravure, d'orfévrerie, d'horlogerie mème. Mais il est bien entendu que l'Etat seul profite de ces objets confectionnés, dont la fabrication à été soumissionnée à différents commerçants. Tout cela se pratique avec le plus grand ordre ; les convicts se révoltent rarement : on dirait qu'ils ont le sentiment du devoir, la soumission à la fatalité qui les a amenés dans l'abject séjour qui les abrite, Il est rare à Jackson d'entendre parler de révolte et de conspiration. Celt tient apparemment au caractère américain, très hardi quand rien ne
l'ärrête, très soumis quand il se sent vaincu.