LES CASCADES DE TRENTON
Au dehors de cette chute, le rocher se dresse d'une seule pièce à 150 pieds, non point d'une façon perpendicilaire, mais en gradins qui sont en partie couverts par des arbres verdoyants, des cèdres et des rhododendrons. Çà et là, vers le niveau de la cascade, d'énormes masses de roches s'avancent, pareilles à des bastions qui scindent en quatre parties cette cascade de Trenton.
C'est vers le bord de la chute, au pied de laquelle les visiteurs se penchent pour jouir de ce coup d'œil grandiose, que l'on est en face d'un spectacle vraiment magique. L'arc produit par l'eau projetée est d'une grâce infinie, d'une grandeur imposante; l'onde assume une couleur de topaze qui charme et éblouit à la fois et dont les éclaboussures diamantées font rêver à une véritable fécrie.
Cette chute de Trenton produit l'eflet de la prise d'eau d'un meunier appartenant à la race des Titans. Le brouillard ou plutôt la poussière d'eau qui s'élève du fond de l'abime obscurcit la vue et force à fermer les yeux, disposant ainsi malgré lui le touriste à la rêveric
La nature n'a nulle part au monde un spectacle plus grandiose à offrir aux regards de l'homme.
Le bruit qui frappe les oreilles ressemble à un étourdissant hymne d'actions de grâces rendu par la création à celui qui en est l’auteur, Bien souvent Borée mêle sa voix stridente à la clameur de la cascade et déracine les arbres, qui vont se briser au bas du rocher, pour suivre ensuite le fil de l'eau. L'homme ne peut que se taire pour admirer la sublimité de cette nature sans égale qui l'a impressionné au plus haut degré.
Il faut enfin s'arracher à cette contemplation et remonter les escaliers de bois construits par un M. Moore : on se trouve alors sur un plateau de pierre qui domine la cascade, et, parvenu en cet endroit, l'on peut se rendre compte des diverses sinuosités de la rivière Kanata, sur les eaux de laquelle roulent les arbres déracinés, se débattant contre le courant et forcés, malgré leur résistance, de rouler au fond du goutfre.
Lorsque des dames accompagnent les visiteurs, elles éprouvent, naturellement une grande fatigue et on leur offre des rafraichissements dans un chalet appelé Rural Retreat, élevé sur les bords du torrent, Pendant cette halte, les amateurs de géologie se dispersent sur les rives pour y ramasser des « curiosités naturelles » et des pétrifications très abondantes en ces parages. Dans ce nombre se trouvent une sorte de crabe changé en pierre, que le savant M. Dekay de New-York appelle l'Zsotela, et des cristaux de quartz que les gens du pays s'imaginent être des éclats de tonnerre.
Ces pétrifications antédiluviennes se trouvent également dans plusieurs parties des États-Unis, comme en Europe dans certains de nos départements. Ce qu'il y a de très curieux dans ces vestiges d'une époque inconnue, c'est que l'écaille a disparu dans le travail du temps et qu'il ne reste plus que l'empreinte de l'ostéologie intérieure du crabe, les pièces trop cassantes ont également été séparées du corps; ce n'est plus qu'une boule aplatie offrant au dehors des dessins rayés et parsemés, entre les interstices des lignes droites, de petits ronds qui remplissent les vides, La pétrification est compacte comme un silex.
Quant aux cristaux de quartz, c'est tout autre chose : ils se présentent aux yeux sous la forme de petits boulets de canon aussi rends que s'ils sortaient de la fonder's. On dirait seulement qu'ils ont été rongès par la rouille, Certains géologues affirmaient autrefois que ces curiosités naturelles provenaient de très haut, d'un autre monde, ou plutôt de mondes
inconnus. Les bolides, en éclatant au milieu de l'espace, jetaient, disaient-ils, leurs éclats sur la terre. Il a été prouvé depuis lors que ces boulets étaient tout simplement des quartz arrondis par le mouvement des eaux à l'epoque des déluges universels. Lorsqu'on brise une de ces boules, on trouve au milieu les quartz purs et brillants on dirait du cuivre nickelé,
Au delà du chalet de la Xetraïte rurale, la cascade s'ouvre à droite et à gauche, mais simplement, sans éclat, voire même sans bruit.
A deux cents pas en amont de la grande cascade, on rencontre le Mill-Dam — le « batardeau & aoulin », — jitite chute d'eau qui ressemble presque à une écluse de 12 pieds d'élévation, Le Kanata est encastré entre deux rives montagneuses et perpendiculaires couvertes d'une forêt dense et remplie d'arbres de plusieurs essences, De l'autre côté de ces hauteurs, ôn peut se rendre au milieu des vallées cultivées.
Mais, en suivant le lit du torrent, on arrive à une charmante cascade que l'on a désignée sous le nom de « Alhambra Fall », abritée par des cèdres dont les cimes en pyramide se détachent sur l'azur du ciel, L'eau coule sur des escaliers de pierre, sans trop d'etlorts, sans secousse, de telle façon qu'on peut voir les truites remonter le flot suivant leur habitude.
Au-dessus de ce site ravissant, le Kanata passe par une étroite ouverture, à l'horizon de laquelle le visiteur aperçoit des chaines de montagnes éloignées, Vis-à-vis de ce passage est une pierre très élevée qui ressemble à la roche ‘Farpéienne et au bas de laquelle onde coule lentement dans un lit si profond, que le liquide semble être presque aussi noir que de l'indigo.
C'est près de cet endroit que l'on se trouve en présence d'une autre roche en forme de tour, du sommet de laquelle, S'il était possible de S'y hisser, on pourrait apercevoir tout le paysage. A la base de ce monument naturel est un immense bassin où l'eau déborde, prête à s'élancer et à former la cascade.
Il est impossible de borner là une promenade aussi enchanteresse; aussi, ceux qui l'ont entreprise continuent-ils leur route en franchissant à divers intervalles des pierres posées à des endroits difliciles pour aider à traverser le Kanata; ils arrivent à un vaste amphithéätre où se dressent des roches calcaires géantes assumant la forme de forteresses, ou de manoirs en ruines, qui, quelquefois, S'écroulent avec fracas et occasionnent des accidents. Il est bon de noter que c'est particulièrement au printemps, après les grandes gelées de l'hiver, que se produisent ces descellements de la montagne.
On montre aux touristes, dans ce lieu solitaire, une sorte de cheminée creusée dans le roc par l'action de l'eau. Un petit ruisseau descend ou plutôt dégringole du sommet de ce rocher et un cèdre dresse ses rameaux verts et brillants à côté de cette curiosité de la nature. Les géolagues se délectent à cette place qui offre à leurs études des objets très intéressants, tandis que les curieux se contentent d'admirer la roche en forme de cœur, admirablement sculptée, le puits de Jacob, un trou rond comme un O dont la profondeur est de 5 pieds environ et qui est rempli de petits cailloux polis.
Le passage pratiqué au-dessous de la Roche-Cœur est difficile, pour ne pas dire dangereux; mais les intrépides bravent le péril et se hissent jusqu'à la cascade appelée Born's- Bridge, qui est la première des chutes de Trenton et n'a guère qu'une vingtaine de pieds d'élévation, A dater du moment où le voyageur a atteint ce point du paysage, il n'a plus rien de curieux à voir; la nature est monotone et sans intérêt.
En revenant à l'hôtel hospitalier de Trenton, il est d'usage de passer sous une immense allée de cèdres qui s'appelle la « Promenade des amoureux ». Ce nom lui vient du séjour de tous les nouveaux mariés de l'Union qui, se rendant au Niagara pour accomplir leur voyage de noces, s'arrêtent à Trenton et s'égarent volontiers sous ces ombrages mystérieux, assez touffus pour cacher les rougeurs pudiques et étouffer les doux propos. Et dulces reminiscitur Argos !
Ces excursions de la « lune de miel » sont un des traits de mœurs les plus caractéristiques des citoyens de l'Union américaine. Les couples unis suivant les règlements de la loi, de par leur volonté réciproque, et ceux qui n'ont pas accompli leur Aoney moon excursion, sont. des exceptions que l'on cite de l'autre côté de l'Atlantique.
Ces voyages, où l'amour qui a besoin de solitude se jette tête baissée en pleine foule, afin de mieux s'y cacher, se renouvellent chaque jour, hiver comme été; aussi les directeurs de chemin de fer et les constructeurs de bateaux à vapeur ont-ils songé à préparer tout ce qui était nécessaire pour recevoir dignement les couples qui s'éloignent de leur 4ome paternel et maternel pour courir les aventures.
Demandez à voir la bride's room — « chambre de la mariée » — dans un convoi de Pulman's cars, et l'on vous montrera une délicieuse cararane où se trouvent réunis une chambre à coucher, un cabinet de toilette, une salle de bains et un salon meublés avec le luxe le plus galant du monde. « Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. » L'or éclate partout; la soie, le velours, les dentelles ont été jetés à profusion : c'est un nid, un vrai nid, où deux tourtereaux pourront roucouler sans qu'on vienne les troubler, La machine éclaterait, le convoi dans lequel ils se trouvent emportés déraillerait méme, qu'ils pourraient ne pas se déranger. C'est charmant !
A bord des bateaux à vapeur qui sillonnent les fleuves et les lacs, la « caravane » se change en un temple de Cnide ou de Paphos. Le sculpteur, le tapissier, ont fait assaut d'inventions pour élever un monument iligne du dieu Hyménée, fils de Bachus ct de Vénus la blonde. Dans tous les angles du plafond, au-dessus de la glace, sur la table, au ciel de lit, aux quatre angles de la couche nuptiale sont vissés des petits Cupidons lençant, où plutôt prèts à lancer des flèches sur ceux qui ont pénétré dans le sanctuaire. Toutes les parois de ce « retrait » sont Capitonnées pour étoufler les voix, éteindre les murmures, Si l'on est chez soi quelque part, c'est bien dans ces « chambres de la mariée ».
Et les jeunes gens, qui se font ainsi de doux loisirs, peuvent quitter le convoi qui les a amenés de New-York à Buffalo, pour descendre jusqu'à Montréal et au Saguenay, s'en aller de là dans toute autre direction : partout ils trouveront un asile nocturne qui les abritera loin des yeux indiscrets..….. Seulement cela coûte cher; mais qu'importe! les Américains n'ont-ils pas pour devise : Go ahead! — « Aller de l'avant », — et Never mind, — « Qu'importe! »
Le plus joli voyage de lune de miel dont nous ayons jamais entendu parler est celui de miss X... avec M. B..., qui s'opéra dans les circonstances suivantes. Les détails en sont de la plus scrupuleuse exactitude.
M. D..., un Français bien connu à New-York, originaire du Havre et faisant de nombreuses et de brillantes affaires avec son pays et l'Amérique, jeta certain jour les yeux sur une charmante jeune fille, héritière d'un général et très à la mode dans la cité impériale. Miss X... passait avec raison pour la plus élégante parmi l'aristocratie du Codfish, —