LES CASCADES DE TRENTON
autrement dit de la « morue », — car c'est ainsi que le New York Herald avait qualifié la noblesse des enrichis du haut de la ville de New-York —.
On voyait la belle conduire elle-même son phaéton sur la route de Harlem; le soir, au bal, elle dirigeait le cotillon et ne s'en allait qu'au point du jour. A Saratoga, à Newport, à New Brighton, partout où les heureux de la société se réunissaient pour tuer le temps et exhiber des toilettes pharaonesques, miss X.. brillait au premier rang.
Ce besoin d'être et de paraître eût dû faire réfléchir M. D..., qui n'était plus un jeune homme; mais il était affolé, il « S'emballa » et, un beau jour, dans une loge de l'Opéra italien de Strackosh, qu'il avait offerte à la jeune nymphe d'Union Square, il déclara sa flamme et fut définitivement accepté.
Les choses vont vite aux États-Unis quand il s'agit de mariage, et surtout lorsque les conjoints veulent ne pas perdre de temps.
Mais ces arrangements rapides avaient grandement désappointé un autre patito de miss X.., nommé B.., représentant d'une des maisons de banque princières de l'Europe. Il se tint cependant pour content et, comme Achilie.. blesse au talon, attendit les événements.
M. D.…., ayant reçu les aveux de sa belle, avait aussitôt écrit en France pour commander aux plus célèbres tapissiers de Paris un mobilier à la dernière mode; il avait donné des ordres chez Worth et chez Laure pour qu'on lui envoyät des toilettes ravissantes et des chapeaux d'une coquetterie sans égale. Tout cela lui fut expédié par un navire de la Compagnie Iselin, du Havre, et arriva en très bon port. Sa fiancée trouva tout du meilleur goût. Les bijoutiers Tiffany et Young avaient été chargés de fournir les écrins, qui avaient été acceptés. La maison où devaient habiter les époux se trouvait déjà montée; les domestiques triés sur le dessus du panier, le prêtre averti et la cérémonie préparée.
Or, voilà que la veille du grand jour, M. D... était près de sa future, lorsque pour un rien, au sujet d’une vétille — un cailiou sur un parquet bien ciré — une querelle survint, des mots aigres-doux remplacèrent la conversation jusqu'alors suave, éthérée; bref, une rupture éclata ; rupture qui, le lendemain, était définitive.
M. D... avait dépensé plus de quatre-vingt mille francs en achats de toute sorte et éprouvait la double contrariété de ne plus se marier, — ce qui était déjà cruel, — et de ne savoir que faire des inutilités dont il avait fait emplette, une vraie perte sèche dans son budget.
Dans la semaine qui suivit cette révolution de palais, Miss X... avait revu M. B... : celui-ci s'était montré très affectueux et à son tour avait été accepté pour futur mari.
Lorsque M. D... apprit ce qui se passait, il alla trouver M. B... et lui proposa carrément de lui céder tout ce qu'il avait destiné à Miss X..., avec un escompte de 20 pour 100. C'était une bonne opération : le correspondant de MM..., les banquiers célèbres, accepta séance tenante et donna un chèque sur la banque des États-Unis pour le total convenu.
Au moment où M, D. se retirait, il se souvint qu'il avait oublié de repasser à M. BB... le circulation-ticket dont il s'était muni à l'avance pour faire avec sa femme le voyage du Niagara et du Saint-Laurent, à la recherche de la lune de miel. Il proposa égaleraent à M. B... de lui céder le petit cahier.
— Bah! répliqua celui-ci : vous allez me le donner et d'ailleurs vous n’en ferez rien. Ces jolis papiers roses seront les « épingles » de notre marché.
L'AMERIQUE DU NORD PIFFORESQUE — Vous voulez dire les épines, répliqua M. D... qui rit jaune, mais qui, ne con-
servant pas la moindre rancune à son heureux rival, s'exécuta de bonne grâce.
à se