LE DESERT DE WATKINS
ATKINS est une petite ville
W bâtie dans une étroite vallée vers la pointe du lac Seneca et entourée d'arbres de tous les côtés. Ce site, en plein Etat de New-York, est SR OR SN CRE DEN S abrité par la montagne Buck. En
suivant la rue principale qui longe
la parallèle de la montagne, on parvient, après un quart d'heure de marche, sur une route
bien entretenue à l'er “ée d'un pont jeté sur un ruisseau profondément encaissé. Ce petit courant d'eau s'est frayé un chemin à travers les méandres des mamelons qui sont la base de la montagne. Il arrive enfin à une sorte de barrage naturel au centre duquel une ouverture laisse une issue au torrent entrainé aussitôt sur des rochers, où il forme des rapides très pittoresques.
Rien n'est plus curieux que cette muraille naturelle au centre de laquelle la cascade s'est formée, tombant tout d'un coup dans un trou d'où les eaux s'échappent par un des côtés. Derrière cet obstacle ainsi franchi avec brusquerie, on peut remonter à travers des ravins sombres dont chacun est marqué par une petite cascade, au bas de laquelle s'ouvrent des puits profonds dont la connaissance date de quelques années seulement.
C'est ce site sauvage que les Américains ont nommé 1e « Désert de Watkins. » Ceux qui vont visiter cette curiosité de la nature gravissent des escaliers taillés en diagonale, dans les flancs mêmes du barrage, et soutenus en dessous par des poutres d'une force résistant à toutes les intempéries, De distance en distance se trouvent des «repos », et le touriste peut enfin respirer quand il est parvenu au point culminant de cette échelle de Jacob, à l'entrée du Glen Alpha dont 11 dénomination est assez fantastique.
A cet endroit, un pont est jeté sur le précipice, du haut duquel la vue est réellement très belle. On aperçoit la première cascade qui tombe sur des rochers et «s'esclafle » en poussière argentée pour aller ensuite se résoudre en eau limpide dans un bassin profond creusé par la seule force du liquide dans une pierre tendre.
Lorsqu'on s'arrache à ce spectacle réellement enchanteur, on continue à gravir des escaliers de bois et l'on parvient à une sorte de chemin entaillé dans la roche même qui aboutit enfin devant une muraille lisse, du sommet de laquelle le torrent se précipite encore pour s'enfoncer dans un immense bassin. Les deux roches semblent se toucher, et l'on ne pourrait passer outre si les hommes n'avaient pas encore placé là un autre escalier lequel est constamment couvert d'eau, eu égard à la poussière liquide produite par la cascade.
Montons encore, à la suite des voyageurs intrép'des, afin de visiter avec eux l'endroit le plus sauvage qui soit au monde. On se croirait «u milieu du chaos; les roches assument des formes sans pareilles, l'atmosphère est à la fois glaciale et chaude; le passage étroit qui côtoie la montagne est rugueux et difficile : malheur à celui qui aurait le vertige en regardant au fond du précipice! il tomberait et se briserait en mille miettes. Si l'on jette les yeux au-dessus de sa tête, on a pour horizon des roches qui se courbent peu à peu, de façon qu'une des parois de la fissure va rejoindre l'autre et forme au-dessus de vous un dôme interceptant la lumière du ciel, eu égard à l'ombrage touflu et impénétrable aux rayons du soleil, produit par les arbres qui croissent dans toutes les fentes des rochers.
On parvient enfin à l'extrémité de ce couloir et l'on gravit de nouveau des échelles, des sentiers taillés dans la pierre et abrités par des buissons doi les racines se sont fait jour entre les interstices. On arrive ainsi sur une tranche de la montagne plus large que les autres .* l'industrie humaine a élevé un charmant chalet, — Mountain House, — de style helvétique, dans lequel on trouve le repos d'abord, bien nécessaire après les fatigues de cette ascension périlleuse et ensuite des vivres exquis et des boissons rafraichissantes.
La constri :. nn de cette habitation rustique en pleine montagne est un tour de :orce qui mérite l'attention du visiteur et la description graphique du narrateur. Étant donnés un précipice, une falaise presque perpendiculaire, y établir un vaste hôtel dont la solidité
LE DÉSERT DE WATKINS 179 défie l'œuvre du temps. La solution de ce probléme était fort difficile, sinon inexécutable, Et pourtant l'architecte américain à qui le « landlord » désireux de s'établir en cet endroit S'adressa pour arriver au résultat désiré, ne trouva point le projet irréalisable, A l'aide de la mine et de la pioche, il fit tailler une route vers la partie qui dominait la chute d'eau; ce premier pas fait, il attaqua de nouveau la pierre, en détacha une partie énorme et, au moyen de plâtre et de béton, éleva un mur très solide, au-dessous duquel des madriers de chène, des armatures de fer se trouvaient maintenus par le poids. I avait déjà un plancher sur lequel il pouvait hisser une superbe construction de bois et de briques.
A l'eide d'une scierie à vapeur, cet audacieux entrepreneur obtint des planches unies, découpées, ornementées, agrémentées de toutes façons, et, — quatre mois après avoir commencé ses travaux, — il remettait un jour la clef de la maison hospitalière au propriétaire qui l'avait chargé de cette Curieuse entreprise. Quel coquet intérieur! partout du bois poii et vernissé, des vitraux de couleur à chaque fenêtre, des tentes de coutil pour abriter les veux contre les ardeurs du soleil, des chambres bien aérées, meublées avec cette simplicité confortable qui caractérise les habitations suisses, une cuisine très savamment disposée, une vaste salle à manger, un salon s'ouvrant sur le balcon qui domine le « glen » cet d'où la vue s'étend à d'immenses horizons, C'était un vrai bijou d'hôtel, et il fallut peu de réclames payantes à l'hôtelier pour amener la foule chez lui. Ceux qui étaient venus y revenaient ct y amenaient leurs amis.
Le chalet du « désert de Watkins » est devenu en peu d'années une des curiosités elles-mêmes de la montagne. Bonne réception, prix modérés, table exquise, que l'air vivifiant rend encore plus appréciable, tout est réuni dans cet endroit sauvage, où l'on croirait devo'r mourir de faim, quand on s'y hasarde et où l'on est agréablement déçu dans ses craintes exagérées.
Il est question, — eu égard au nombre incessant des visiteurs, — d'élever de nouveaux abris hospitaliers dans ce coin de l'État de New-York, mais je ne pense pas qu'aucun des futurs hôtels du désert parvienne jamais à éclipser la première installation qui a été inaugurée él 1871.
De l'autre côté de ce logis de la montagne, le voyageur descend presque jusqu'au lit du ruisseau; il traverse encore un pont jeté sur les cascatelles et les rapides ei parvient vers l’autre côté de la gorge où les rochers et les amas de pierre ont pris des formes inénarrables.Un peu plus loin, il se trouve au milieu d'un amphithéätre que les gens du pays nomment le « Glen de la cathédrale ». Qu'on se représente un entonnoir aux murailles à pie dont les cimes seraient couronnées par des mélèzes et des arbres verts. Le fond de cette vaste enceinte est aussi plat que s'il avait été pavé par la main des hommes. Sur ces pierres noires, le ruisseau coule et l'on dirait qu'il s'ébat sur un miroir: rien n'est plus curieux à examiner que cette nappe d'eau à peine profonde d'un centimètre et unie comme une glace.
On sort de cet amphithéâtre en se glissant dans une fissure profonde, abritée par quelques arbres. Peu à peu le passage se resserre, et le touriste se voit en face d’une nouvelle cascade dont la clarté illumine le sentier obscur qu'il © suivi.
Dès qu'on a fait quelques pas, on est forcé de monter encore les échelons d'un escalier de bois, au haut duquel on suit un chemin situé hors de la montagne, à l'extrémité duquel on a sous les yeux un spectacle magique : c’est l'endroit appelé « le dessus des
étangs », Car, en eflet, de nombreux bassins de toutes les grandeurs sont dispersés en cet endroit,
Du haut du pont qui domine le paysage, lon distingue des cascades et des rapides de peu de profondeur, mais réellement très gracieux. Une petite forêt pousse dans les fissures des rochers, à travers lesquels la lumière est tamisée de la façon la plus discrète. Au delà de ces arbres, les cascades sont plus vastes et tombent d'une grande hauteur en écumant et en faisant grand tapage, se voilant d'un brouillard liquide, retombant dans des lits de pierre et de mousse et se frayant un chemin vers la vallée du bas. A certain jour de l'année, les couleurs prismatiques se groupent vers un point désigné de ces chutes d'eau ce qui fait qu'on les a nommées les « cascades de l'arc-en-ciel ».
L'imagination la plus inventive ne pourrait réver un spectacle pareil à celui du désert de Watkins. Le silence qui règne en cet endroit, à peine troublé par le murmure des eaux, la beauté pittoresque des arbres assumant les formes les plus variées, la fraicheur de l'atmosphère, tout concourt à entretenir, chez le visiteur de ce site américain, la gaieté la plus grande dont rien ne trouble la sérénité.
A certains endroits de la gorge de Watkins, les eaux d'un
vert foncé, — pareilles à celles
de la mer, — sont d’une telle
L'ENTRÉE DU DÉSERT. transparence que l'œil plonge
jusqu'au fond du bassin qui les renterme,
Ilest certains de ces trous dont la profondeur est insondable, On s'amusa un jour à jeter dans cet abime une perche de trente pieds de longueur qui disparut et ne remonta jamais à la surface, ce qui laisse croire que sous ces rocher: £xiste un canal souterrain dont on ignore le tracé.
Celui qui, le premier, pénétra dans le désert de Watkins ne se doutait pas de la découverte qu'il allait faire C'était un enfant de douze ans à peine, grand dénicheur d'oiseaux, braconnier par instinct, qui préférait la vie des champs à l'air renfermé de la salle du maitre d'école, Ce diable à quatre, se promenant un dimanche, après midi, dans les environs de la ferme de son père, située à l'extrémité du lac Seneca, aperçut un aigle de très forte taille qui planait sur les cimes de la montagne. Cet aigle disparut bientôt dans une vaste colline qui ressemblait à une gorge.
Après avoir attendu quelque temps à la même place, le jeune garçon vit l'aigle sorti de l'endroit sombre où il avait pénétré; mais, cette fois, il était suivi par un oiseau de même taille qui, pensa l'enfant attentif, devait ètre la femelle du Carnassier.
L'aire de ces dévastateurs de la plaine et du lac de Se-
neca devait infailliblement se
DEÉSE
DE WATKINS,