L'HERMITAGE
le général Burgoyne força les Anglais à s'en aller; puis celui-ci se vit contraint de céder la place à ses adversaires, Les Anglais firent sauter la forteresse, qui, depuis lors, n'a point été relevée, Passons maintenant dans les eaux du lac Champlain, dont les rivages ne ressemblent point à ceux du lac George.
Si les montagnes de ce dernier descendent graduellement jusqu'au bord de la plaine liquide, par contre, les abords du lac canadien sont plats et couverts de pâturages et de champs cultivés bordés à 2 milles au delà des rives près de monts très élevés, Cette vaste nappe d'eau est du reste très remarquable; presque ovale dans sa forme, elle n'est cependant pas assez grande pour que le voyageur qui la traverse à bord d'un bateau à vapeur ne puisse admirer à son aise les deux côtés de l'ouest et de l'est, Le périmètre du lac s'élargit à dater de Ticonderaga et le steamboat opère sur les deux rives ditiérentes escales qui permettent de découvrir de ci de là quelques sites très pittoresques. C'est ainsi que l'on aperçoit les falaises des monts Adirondack, qui ont
plusieurs milles d'étendue et se terminent à l'endroit désigné sous l'appellation de Rocher fendu, — « Split Rock »; — en effet, la montagne se trouve tranchée en deux et la partie qui entre dans le lac est devenue une ile. A dater de cet endroit, les eaux ont 6o milles d'étendue.
Le vent souffle presque toujours sur les eaux du Champlain, et certains efforts de Borée venant du nord sont très redoutés des navigateurs.
A certains moments, lors de ces tempêtes intérieures, les vagues s'élancent avec une grande violence et vont couvrir le phare, dont les murs se revêtent d'une couche de glace. Pendant l'été même, la différence de température se fait ressentir sur le lac Champlain : mieux encore, les eaux sont devenues agitées et souvent houleuses; malheur à ceux dont l'estomac n'est pas bien solide!
La vue du paysage qui vous entoure peut seule compenser ces inconvénients de la navigation, Regardez : voici les « Green Mountains », que le soleil éclaire en leur donnant une teinte de pourpre; de l'autre côté, les monts Adirondack, dont les roches bleues vont se perdre dans l'azur du ciel, On aperçoit également les Mansfield et le Dos de Chameau, les cimes les plus ardues du Vermont et le Whiteface, qui domine la chaine de l'Adirondack.
Lorsqu'on parvient à la baie de Barlington, le lac s'élargit; des îles et des îlots nombreux couvrent ses eaux. Dans la direction de Plattsburg, — situé à 100 milles de Whitehall, — l'aspect de la nature sauvage change de caractère, Parvenu à ce point du voyage, on se trouve dans la partie la plus large du Champlain. Une île assez vaste et fort allongée s'interpose entre la terre ferme et les eaux du lac. Du côté est du rivage se trouve Saint Albans, près des frontières nord du Vermont. Citons encore sur la route liquide Rouse's Point, à 20 milles de Plattsburg, à l'extrème limite de la fourche ouest du lac, sur les terres du Canada. C’est à cet endroit que les eaux du Champlain se réunissent à celles du Saint-Laurent, à travers un canal assez étroit, que l'on à nommé la « Rivière Sorel », ou bien encore le « Fossé Richelieu ».
Le lac Champlain, aussi bien que le lac George, est célèbre dans l'histoire américaine; il fut découvert, en 1609, par Samuel de Champlain, commandant des troupes françaises à Québec. Ce soldat, qui a laissé une renommée méritée, s'était aventuré avec une poignée d'Indiens dévoués se rendant à la rencontre d'une tribu d'Algonquins. Deux Français seulement avaient voulu le suivre. Ayant transporté leurs embarcations au delà des rapides de Chambly, la petite troupe se trouva bientôt sur les eaux d'un lac qui, jusqu'alors, n'avait pas encore été aperçu par aucun « visage pâle ». Le général de Champlain se hâta de baptiser la nappe d'eau en lui donnant son nom. La flottille franco-indienne aborda enfin sur un des points de la plage où elle livra bataille aux Algonquins, qui furent mis en déroute.
Naturellement cette découverte du lac inconnu suggéra à de Champlain des idées de conquêtes et d'établissement de guerre sur ces rivages nouveaux. I fit construire à « Crown Point » un fort qui s'appela Frédéric: autour de cette place s'élevèrent bientôt des habitations qui, dans l'idée du fondateur, devaient être « l'œuf » d'une grande cité.
Vingt ans après, il procéda à la construction du fort Ticonderaga; mais, en 1759, — comme nous l'avons déjà expliqué, — la domination française du Canada passait aux mains de l'Angleterre et toute l'ambition du général en recevait un échec mortifiant.
Aucun événement remarquable ne se passa sur le Champlain pendant la guerre de l'Indépendance; mais, en 1814, le commodore américain Macdonough livra au commodore anglais Downie un combat naval qui fut gagné par le premier. Cette bataille eut lieu le 11 septembre, un dimanche matin, devant les rives de Plattsburg. La flotte américaine se composait de quatorze vaisseaux armés de quatre-vingt-six canons et montés par huit cent quatre-vingts hommes, tandis que, de leur côté, les Anglais, au nombre de mille soldats, manœuvraient sur seize navires défendus par quatre-vingt-quinze bouches à feu. On raconte qu'avant de livrer bataille, le commodore Macdonough fit monter tout le monde sur les ponts de son vaisseau le Saratoga et implora la puissance divine en faveur de la cause américaine, L'issue de la bataille fut favorable aux Yankees : le commodore Downie perdit la vie et sa flotte, à l'exception de quelques canonnières, tomba au pouvoir des soldats de l'Indépendance.
Tandis que ceci se passait, un corps d'armée de quatorze mille hommes, sous le commandement du général Provost, attaquait les Américains, bien moins nombreux, retranchés à Plattsburg. Le général Macomb, aidé par ses vaillants soldats, mit les Anglais en déroute.
A dater de cette époque jusqu'à nos jours, le bruit du canon et les cris de la bataille ont cessé de faire retentir les échos des lacs George et Champlain. De nombreuses embarcations sillonnent encore leurs eaux, mais elles servent de moyens de locomotion à des hommes très pacifiques. Les armées qui visitent leurs rivages et gravissent les montagnes qui les avoisinent ne comptent dans leurs rangs que les amis du plaisir et de la villéglature.
Autre temps, autres mœurs.
Des sons étranges font retentir les échos du lac George. Ce ne sont point les cris de guerre sinistres de ces Indiens d'autrefois qui, sortant d'une embuscade disposée par eux au milieu d'une ile boisée, se précipitaient dans leurs canots et couraient sus à l'ennemi de leur nation passant à portée de leurs flèches et de leur tomahawk.
Les clameurs joyeuses que l'on entend sont celles de gais écoliers en vacances. A leur costume régulier, ressemblant fort à un uniforme militaire, bonnet blanc et chemises bleues, on reconnait les scholars du grand collège de New-York. Ils sont venus là respirer un air pur, se livrer aux différents exercices du corps nécessaires à la santé, et oublier les labeurs pénibles d'une année d études sérieuses.
Voilà dix ans que ces mêmes élèves, — dont quelques-uns cependant ont quitté l'institution pour entrer dans le monde, — viennent là, chaque saison, vivre en plein air, coucher sous la tente, reprendre des forces et se préparer à de nouvelles entreprises studieuses.
Ce séjour sous la tente dans l'île du lac George est connu dans tout le pays sous la dénomination de Camp Manhattan. Une bannière semblable à celle des orphéonistes de notre pays de France flotte au-‘lessus du premier abri de toile, celui du chef : elle a pour emblème une planète, au-dessous de laquelle est brodé un croissant avec ces trois lettres grecques : A 4 0.
La devise qui sert de trait d'union à ces juvenes alumni a été dictée par un homme d'esprit: Many hands and one heart! ce qui veut dire, Plusieurs mains et un seul cœur!
L'origine de cette visite automnale au lac George mérite d'être consignée à cette place,
Cinq écoliers, rendus à la liberté par ls vacances d'août, avaient pris la résolution d'aller visiter le lac George : ils descendirent à l'hôtel et, S'apercevant bientôt que leurs dépenses forcées, — quoique très limitées, — n'étaient pas en rapport avec leur budget, ils S'embarquérent à bord d'un bateau de plaisance et allèrent dresser leur tente à Scheldon's Point, Dire que ces braves garçons purent se procurer en cet endroit les ressources indispensables à une existence plantureuse serait avancer un fait quelque peu mensonger; mais enfin ils vécurent du produit de leur pêche et de celui de leur chasse, et la quinzaine s'écoula comme si elle n'eût eu que la durée d'un jour. L'heure du retour à New-York sonna, et les cinq élèves du collège de New-York rentrérent dans leurs classes, en se réjouissant d'avoir emporté un bon souvenir de leur escapade,
1 fut alors question d'établir sur des bases solides et durables la réglementation de ces réunions nationales. Les jeunes Américains ont l'esprit pratique; cela est inné chez eux : tel père, tel fils. Is se rassemblèrent aux heures de récréation pour nommer un comité auquel incomberait la tâche de formuler un plan de campagne destiné à tout prévoir, de façon qu'une fois arrivé à l'ile Verte, on n'eût plus à se préoccuper des nécessités de la vie, Tout fut vite arrangé : on écouta la lecture des articles des statuts de l'association, on les discuta, on les modifia, et enfin, lorsque tout parut bien exact, — all correct, — l'ensemble fut voté à l'unanimité, Le club du Camp Manhattan était fondé. Ceci se passait en 1875.
Cette année, on attendit avec une vive impatience l'époque des vacances: elle sonna enfin, et, oiseaux délivrés de leurs cages, les écoliers prirent à peine le temps d'embrasser leurs parents pour se réunir à l'heure dite sur le pont d'un bateau à vapeur qui devait les emmener loin de New-York.
O liberté! tu n'es pas un vain mot quand tu brilles au-dessus des 1ètes de bons jeunes gens qui n'ont pas encore connu les tracas de la vie!
Aux vacances suivantes, huit écoliers revinrent au mème cap de Sheldon, mais ils avaient emmené un cuisinier, Huit mois après, l'association comptait seize camarades et deux domestiques; on avait transporté le camp dans la petite Ile Verte, à 6 milles de Bolton, gracieux séjour d'où une vue admirable réjouissait les habitants passagers de ce coin du globe.
Le « camp meeting » des scholars du Nex:-York College était organisé désormais, comme le sont les courses, à certaines époques de l'année, ou les rendez-vous aux bains de mer de Newport et aux eaux minérales de Saratoga.
Cette excursion au lac George est toute une aflaire sérieuse. Les amis réunis déléguent deux des leurs, qui assument, l'un les fonctions de président, l'autre celles de caissier. Ces fournisseurs du camp partent quelques jours à l'avance pour procéder aux installations, contracter des arrangements avec les bouchers, les boulangers, les fermiers du pays voisin, qui apportent du lait, des œufs, du beurre et des volailles. HS louent aussi les bateaux de plaisance, et les dépenses combinées et divisées n'obèrent point la bourse des associés du Camp Manhattan. C'est à peine à dix francs par jour que revient la part de chacun, tout compris.
Par une belle soirée de septembre, tous ces “coliers prennent leur billet à bord d'un steamboat du fleuve Hudson et remontent jusqu'à Albany. Le lendemain, on les voit en route pour Saratoga, et le soir ils sont arrivés à la petite Ile Verte.
Elle est réellement bien nommée, cette petite ile, dont la vue intérieure est entièrement