VUE D'ALBANY, AU DEDANS ET AU DEHORS
1. Le parc de Washington. — 2. Le cimetière champêtre. — 3. Le quai de Greenbush Ferry. — 4. Les marais près de la ville. 5. La ville, vue prise du nord. — Bateaux pour transporter le bois et le charbon.
le premier qui quitta sa place trouva, à la porte de sortie de la salle à manger, deux préposés aux réceptions des prix du repas, qui lui demandèrent un dollar. Le soupeur eut beau protester, il lui fallut ouvrir son escarcelle. Chacun à son tour se soumit avec plus ou moins de bonne grâce. Il n'y avait pas eu de convention, donc les lésés ne pouvaient point se plaindre. Après tout, cela n'augmentait le prix du passage que d'un dollar et, en somme, le total était simplement de deux dollars au lieu de vingt-cinq francs, — five dollars.
Lorsqu'il s'agit de se coucher, — car on se couche à bord des steamboats de l'Hudson, — un autre dollar fut exigé de tous ceux qui désirèrent pénétrer dans un birth. Cette fois, il y eut des protestations virulentes; mais il fallut se résigner encore : on supporta et l'on paya. C'est assez l'usage partout quand on ne peut pas faire autrement,
Et pendant ces débats, — très innocents après tout, car les dames mettaient fin aux violences projetées, en déclarant qu'elles ne voulaient pas voir leur plaisir troublé par de pareilles misères, — le steamboat descendait le fleuve avec une rapidité sans pareille,
Nous quitterons un instant le Washington pour nous rendre à bord du Goliath, où, — d'après ce que nous raconta un des voyageurs, qui s’y était risqué pour ses 2 fr.50, — des discussions moins pacifiques avaient eu lieu au sujet du souper et du coucher. Les passagers du vapeur appartenaient pour la plupaït au genre rowdie, — ce qui veut dire mauvais garnement, tapageur, méchante tête, en bon anglais-américain. Ces voyageurs peu commodes, qui avaient préféré la locomotion à fifty cents à celle d'un dollar, — et pour cause, — convaincus que, pour leur half dollar, on allait les héberger, les coucher, les nourrir et les transporter, refusèrent de se soumettre aux exigences du capitaine et de son entourage. Ils avaient amplement participé au repas du soir; donc il n'y avait plus moyen de leur reprendre ce qu'on leur avait donné; il ne s'agissait plus maintenant pour eux que de se reposer lorsque le moment serait venu.
Le capitaine du Goliath ne se déclara pa: vaincu; il fit fermer les portes des dortoirs et déclara que nul n'y entrerait, à moins a avoir payé deux dollars pour le cadre qu'il voudrait occuper. C'était un joli jeu s’il eût rcussi; mais les rowdies n’entendaient pas plus de cette oreille qu’ils n'avaient entendu de l’autre. Sans protester, sans souffler mot, ils se concertèrent, et voici ce qui fut résolu. L'un d'eux, un géant, un colosse, un Samson pour la force, arriva vers la porte d'entrée du dortoir et paya les deux dollars requis aux deux receveurs qui stationnaient devant l'huis : on lui livra passage. A peine le colosse se trouva-t-il entre les deux oattants qui, — comme cela se pratique dans les constructions navales américaines, — ventraient das la cloison de bois, qu'il s'y maintint ferme, de façon à empêcher les panneaux de ‘evenir à leur place. Il appela alors ses camarades. Ceux-ci étaient aux aguets : ils accoururent, et le Goliath en « vie » les aida à «faire la nique » au Goliath navire.
Le tour était joué.
Ce n'est pas tout encore : comme tous ces bad boys étaient disposés à s'amuser quand même, ils organisèrent une formidable partie de jeu, un « poker », un « pharaon », tout er que l'on voudra, malgré les défenses précises de l'autorité et les règlements des bateaux à vapeur. Quelques-uns de ces garnements, qui étaient des joueurs de profession, — ce que l'on est convenu d'appeler des black-legs, autrement ‘it des jambes noires aux États-Unis, — ‘irèrent de leurs poches des jeux de cartes que l'on eût dits « préparés » à ec effet, et lu partie commença, malgré les protestations du capitaine du Goliath et de ses employés,
Mais il n'y avait pas moyen de résister à un vote universel, « L'autorité » dut céder à la violence. On songea bien d'abord à éteindre les feux; mais il était impossible de laisser les chambres dans l'obscurité; des accidents auraient pu se produire et le désordre eût été un mal pire que celui qu'on ne pouvait éviter, S'arrêter à la première escale et faire avancer le Goliath était un second mode de trancher la question; mais alors on se déclarait vaincu par le Washington; il fallait abandonner la partie, ei cette défaite eût ruiné læ Compagnie.
Never mind! se dit le capitaine.
Tandis que tous ces projets surgissaient dans l'esprit du commandant du steamboat, la partie de jeu prenait dans la cabine des proportions infernales. Les aigles d'or, les dollars argent et les green backs de toutes valeurs couvraient le tapis vert et les black-legs opéraient des gains inespérés. À quelque moment scabreux, lorsqu'une consultation sur un point en litige divisait l'assemblée, des propos malséants volaient de bouche en bouche, on échangeait même des coups de boxe qui, heureusement, n'étaient que personnels entre les deux parieurs, Mais, à un moment donné, après un coup de fripon qui permettait à l'homnie remplissant les fonctions de « tailleur de la banque » de ramasser tous les enjeux à son profit, des réclamations horribles se firent entendre de toutes parts. — Xe is a g….. swindler ! — c'est un voleur fieffé ! — disait-on en chœur; jetons-le à l'eau, — Fouillons-le! criaient ceux-ci, — Qu'il rende l'argent! ajoutaient les autres.
Le désordre était à son comble et il n’y avait pas de policemen à bord. Bref, le blackleg eut les bras lié, on examina ses poches, on découvrit qu'il avait réellement triché et il fut décidé qu'on le débarquerait incontinent. Cet incident mit fin à la partie de jeu.
On était arrivé à Hudson, où le Waskington débarquait et embarquait quelques passagers. Le Goliath s'empressait, lui, de faire de même, non seulement pour se débarrasser du black-leg — qui reçut avant d’être jeté hors du steamboat une correction qui, probablement, ne corrigea point ses instincts vicieux, — mais encore pour se procurer du combustible, On reprit la navigation et la course. Tout était devenu silencieux à bord des deux steamboats : à part quelques fumeurs ennuyés, les passagers dormaient dans la crainte d'être harrassés de fatigue en arrivant à New-York,
Quant aux deux capitaines, ils ne s'étaient point retirés dans leur cabine; loin de là, ils avaient juré de vaiacre, et ils se tenaient à leur poste, guidant le pilote, donnant des ordres aux chaufleurs et au machiniste, La chaudière était rouge, tant elle était approvisionnée et entretenue, et les roues tournaient à donner le vertige.
A West-Point, le combustible devenait rare à bord du Goliath, tandis que sur le Washington les provisions étaient loin d'être épuisées, On atteignit ainsi Piermont. Dans cet endroit, le premier steamboat parvint à embarquer 2000 kilos de bois, tandis que notre pauvre Washington n'en trouva que 500 à acheter, Notre capitaine se dit bien qu'avec cette provision il atteindrait New-York; mais il s'était trompé.
En vue de Cozzen's, il n'avait plus une serle bûche, la moindre pierre d'anthracite à jeter dans la fournaise. Que faire? Il ne voulait pas se déclarer vaincu; aussi sa résolution fut-elle bientôt prise, Par ses ordres, on brisa les bancs qui sont placés sur le pont pour l'usage des voyageurs; après les bancs vinrent les cloisons inutiles ou jugées telles; on passa ensuite aux tables, puis aux chaises, on arracha les cordages goudronnés et, à l'aide de ces moyens extrêmes, le Washington gardait toujours lo tête. En vue de New-Jersey, au
clle n'a pas été la seule de ce genre dont le dénoûment venons de raconter,
moment où le steamboat allait virer de bord pour se me tre à son wart, le Goliath se trouvait à un quart de mille en urricre,
Mais il arrivait à toute va= peur; les hurrahs les plus fré« nétiques retentissaient sur les deux ponts, ce qui n'empécha pas le Washington d'arriver bon premier, en avanie d'un quart d'heure, Le capitaine avait brûlé pour plus de mille dollars d'objets de valeur pour remporter la victoire.
Une heure après, les news boys du New York Heraldetdu Sun vendaient sur la voie publique nombre d'exemylaires de leursjournaux danslescolonnes desquelles était racontée et décrite avec les plus grands détails la course des steamboats sur l'Hudson, et la victoire incomparable du Washington, le roi des vapeurs, dont le capitaine était proclamé un véritable héros.
Inutile d'ajouter que l'histoire du jeu et tous les incidents relatifs à la découverte des voleries du black-leg n'avaient point été omis dans ce récit graphique et humoristique. Les journaux américains ont des reporters partout.
On s'occupa de cette grosse affaire pendant... deux jours.
A la fin de la semaine, les deux capitaines avaient fait la paix et s'étaient associés ensemble.
Ainsi finit la comédie, et
ait été pareil à celui que nous