‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 75 sur 211 · LES PALISSADES · texte numérisé non relu

LES PALISSADES

avait été arrêté. Le peuple considérait ce géant des forêts avec un mélange de respect et de superstition, en partie à cause du sort. malheureux de celui

dont il portait le nom, en partie pour les histoires merveilleuses qui y avaient rapport.

Ichabod se mit à siffler en approchant de cet endroit redoutable. Il se figura qu'on répondait à son sifflement; ce n'était qu'une rafale de vent s'engouffrant à travers les branches sèches de l'arbre séculaire. Quand il fut près, il crut entrevoir quelque chose de blanc suspendu au milieu des branches, il s'arrêta et cessa de siffler; mais en regardant avec attention, il vit que l'écorce en avait été enlevée par la foudre. Tout à coup il entendit un gémissement prolongé : alors ses dents claquèrent, ses genoux serrèrent la selle avec violence.

Au moment même où il parvenait au Willy's Swamp, un bruit sourd vint frapper l'oreille exercée du maître d'école, et il aperçut dans l’ombre épaisse d’un bosquet, sur le bord du ruisseau, une masse informe, immobile, semblable à un géant monstrueux, prête à se jeter sur lui.

Ichabod sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Rebrousser chemin était impossible et d'ailleurs aurait-il pu échapper au fantôrne? Il éperonna cependant « Gun Powder » qui prit le galop, mais bientôt l'être épouvantable le rejoignit et on eût pu voir les deux chevaux et leurs deux cavaliers courir de niveau sans se dépasser.

Ichabod implora d’abord Dieu mentalement, puis il entonna un psaume afin de chasser le mauvais esprit. Rien n'y faisait, la course vertigineuse continuait toujours. Le maître d'école se cramponnait au cou de Gun Powder et avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle.

Il y avait quelque chose de mystérieux et de terrible dans le silence obstiné que gardait le personnage qui l'accompagnait. Bientôt il en connut le motif. Arrivé au sommet d'une petite colline, il aperçut en relief la forme du spectre attaché à ses pas. Un manteau noir l'enveloppait entièrement. Quels ne furent pas l'horreur et l’effroi d'Ichabod en s'apercevant que ce corps était sans tête! Son épouvante ne fit qu'augmenter, lorsqu'il vit que le fantôme la portait suspendue au pommeau de sa selle. Ichabod, voulant encore, s'il était possible, dérouter son funeste compagnon, fit partir Gun Powder à fond de train, mais le fantôme le suivit. Bientôt ils atteignirent la route qui conduit au Val-Dormant et Gun Powder, qui semblait possédé du démon, au lieu de la suivre, prit à gauche et s'enfonça au grand galop dans la montagne. En peu d’instants, il arriva près d'une vallée sablonneuse couverte d'arbres et traversée par le fameux ruisseau hanté par les apparitions nocturnes, d’où l'on aperçoit le monticule sur lequel se trouve l'église dont nous avons parlé.

La peur qu'avait éprouvée le cheval du maître d'école lui avait fait gagner du terrain sur son redoutable compagnon; mais en parvenant au milieu de la vallée, les sangles de la selle se brisèrent, et Ichabod la sentit tourner sous lui. Il la saisit par le pommeau et essaya, mais en vain de la retenir. En voyant l’inutilité de ses efforts, il se cramponna au cou de Gun Powder et la laissa tomber. Le malheureux Ichabod avait toutes les peines du monde à maintenir son centre de gravité; tantôt il penchait à droite, tantôt à gauche, quelquefois son cheval le faisait sauter avec tant de violence, qu'il craignait d’être fendu en deux.

Une percée à travers les arbres permit alors au maître d'école de voir devant lui le cimetière de l'église et le pont de bois qui se dressait au bas de la colline, au-dessus de la rivière.

Il retourna la tête afin de se rendre compte de la distance qui le séparait du fantôme, lorsqu'il vit celui-ci brandir sa tête et se disposer à la jeter sur lui. Il voulut éviter l'horrible projectile, mais il était trop tard : le crâne osseux du squelette frappa Ichabod en pleine poitrine et il alla rouler sur la poussière du chemin.

Un moment après Gun Powder et le cheval du fantôme disparaissaient comme emportés par un tourbillon,

Le lendemain matin, le fermier Van Ripper trouva sa bête débarrassée de sa selle et broutant tranquillement à la porte de sa ferme. Ichabod avait disparu, et ses élèves vinrent inutilement frapper à la porte de leur maître, Les autorités du pays firent des recherches, mais on ne découvritpas autre chose que la selle du fermier souillée et foulée aux pieds, et le chapeau informe d'Ichabod à côté duquel gisaient les débris épars d’une citrouille.

On sonda le ruisseau, sans retrouver le corps du malheureux visionnaire. Van Ripper ne comprenait rien à la disparition de son voisin et ami.

En sa qualité d'exécuteur testamentaire, il examina le paquet qui renfermait la garde-robe du défunt : il y trouva des objets sans valeur, un almanach et un livre de nécromancie dans lequel était placée une pièce de ver$ inachevée qu'Ichabod avait voulu composer en l'honneur de l'héritière de Van Tassel.

Quant à l'argent de son trimestre, que le savant avait touché quelques jours avant sa disparition, on ne put découvrir l'endroit où il avait été déposé.

On parla longtemps de cet événement mystérieux dans toute la contrée, et le dimanche suivant, une procession de visiteurs se rendit sur les lieux de cette prétendue disparition. Chacun conclut que le pauvre Ichabod avait été emporté par le cavalier sans tête, et l’on songea à pourvoir à son remplacement.

Grâce à sa qualité de garçon et plus encore parce que le pauvre maître d'école ne devait rien à personne, on ne s'occupa plus de lui; l'école fut transférée dans une autre partie de la vallée, et l’on fit venir un nouveau maître pour remplacer celui qui avait disparu.

Quelques années plus tard, un fermier du pays qui s'était rendu à New-York pour affaires, aperçut Ichabod au tribunal, où il plaidait une cause devant le juge. Il paraît que ce brave garçon avait fait son chemin et qu’il ne songeait plus ni à Katrina ni à son rival.

Ces deux amoureux, — car au fond la fille de Van Tassel aimait Tom Bones plus que la maître d'école, — avaient conclu mariage ensemble quelques jours après la disparition d'Ichabod. A dater de ce jour-là, on remarquait que toutes les fois qu'on faisait allusion à l'histoire du maître d'école, Tom Bones se mettait à rire de tout cœur, particulièrement, lorsqu'on parlait de la citrouille brisée en éclats : ce qui prouvait qu'il ne disait pas tout ce qu'il savait sur cette affaire mystérieuse.

Cependant les bonnes femmes du pays, qui sont les meilleurs juges dans ces sortes de questions mystérieuses, prétendent encore aujourd'hui qu'Ichabod a été enlevé par le diable en personne; et très souvent pendant les longues soirées d'hiver on raconte son histoire avec force commentaires.

Quoique tout ceci soit tombé dans l'oubli, ilest encore certaines gens qui, ayant entendu parler de ces faits du temps passé, prétendent avoir vu le « cavalier sans tête ». D'aucuns assurent même que le fantôme de l'infortuné Ichabod erre encore sous les ombrages tranquilles du Val Dormant.

Nous nous sommes attardés en écoutant le romancier : rattrapons vite le temps perdu.

Tandis que nous nous égarons sur la rive gauche, — côté est, — de l'Hudson, le steamer nous a transportés en aval et nous longeons les hautes falaises de pierre que l’on appelle les « Palissades », Ces murs de géants prennent naissance à Haverstraw et n'ont auçune

solution de continuité jusqu'a une distance de 30 milles en des-

cendant du fleuve. A certains endroits, la hauteur de ces roches est de 400, voire même de 500 pieds.

C'est vis-à-vis la ville de Sing-Sing que ces rochers atteignent la plus grande élévation. Des deux côtés du fleuve, pendant plu- * sieurs milles, les Palissades bordent le fleuve Hudson et empêchent de voir la contrée fertile qui s'étend par derrière dans l'État de New-York aussi bien que dans celui de Jersey. Çà et là, cependant, quelques fissures forment des ravins profonds à travers lesquels on distingue une échappée du paysage.

Partout, le long du fleuve, les gens heureux des villes se sont transportés et se transportent encore, pour y acheter une propriété EL et s'y construire des villas, C’est à qui aura la plus belle : la lutte 24 ne cessera jamais. Mais, à côté de ces monuments du faste et de

| l'orgueil, la simple cabane, la maison modeste du fermier n'ont { | point été démolies. C'est là qu'est le vrai bonheur, très bien apprécié du reste par de très honnêtes agriculteurs qui ne changeraient pas leur existence pour celle des « inoccupés » de la Ville- Empire.

Plus notre steamboat avance, plus l'aspect de l'Hudson devient grandiose.

Non loin de la ville de New-York, c'estune mer dont l'eau saumätre a bientôt le goût de l'eau salée, où les navires de tout tonnage circulent de même que sur l'Océan, avec cette différence que les naufrages y sont rares.

L'horizon s'est élargi avec le lit du fleuve : nous passons devant Hobocken, nous saluons Castle-Garden et le steamboat stoppe devant un des quais de l'East River, où il débarque les voyageurs.

Salut encore à New-York, à ses demeures princières, à ses squares verdoyants, à sonindustrie et à sa prospérité !

Hurrah! hurrah! hurrah!.….

une fois encore hurrah!

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