LITTLE FALLS — LES PETITES CHUTES
ES bacs à vapeur, que les Américainsnomment ferry boats, transportent toutes les dix L minutes les gens qui habitent New-York et ceux qui vivent sur la rive opposée, dans les villages de Jersey City et d'Hoboken.
Ce dernier site, — très peuplé de nos jours et devenu en quelque sorte un faubourg de New-York, — était, il y a trente ans, un endroit sauvage, très boisé, fréquenté dans la belle saison par tous les promeneurs qui aimaient la solitude et se plaisaient à la rèverie. Il servait aussi de rendez-vous à ceux qui avaient une « affaire d'honneur » à régler.
Les rendez-vous de noble compagnie
Se « donnaient » tous dans ce charmant séjour.
Mais, — diront quelques-uns de nos lecteurs, — on se bat donc aux États-Unis? Pourquoi pas? Les cas sont rares, car la loi s'y oppose; mais enfin ils se présentent, et dans les hautes classes de la société américaine, on n'aime pas toujours à garder des soufflets ou à avaler des injures quand on les a reçus ou subies.
Comme dans l'opéra comique du Pré aux Clercs de Planard et Hérold, il y avait un
306 L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE, hôtel à Hobocken, et cet hôtel était tenu par un Français, qui s'appelait réellement, de son nom de famille Joseph Giraud, 11 eût choisi ce nom qu'il n'eût pas mieux trouvé.
C'était chez Joseph Giraud qu'on venait déjeuner lorsque les coups de pistolet avaient été échangés, ou les épées croisées, dès que les témoins avaient déclaré l'honneur satisfait.
Or, Joseph Giraud, né à Cavaillon, émigré à New-York en 1841, établi à Hoboken, en 1843, était un pauvre veuf à qui sa femme avait laissé en mourant une fillette qui, lorsqu'elle grandit, devint une ravissante brune, aux yeux bleus, à la taille svelte et aux extrémités tout à fait aristocratiques.
Elle ne s'appelait pas « Nicette », mais bien Julia, et, loin d'écouter les amours qui papillonnaient devant son comptoir, elle aidait son père et remplaçait avec avantage la pauvre défunte, sa mère, qui n'avait jamais joui d'une bonne santé.
Joseph Giraud faisait de brillantes affaires à Hoboken, et l'on disait qu'il donnerait une très belle dot à sa fille, quand celle-ci consentirait à ouvrir son cœur et à confier sa main à un jeune homme qu'elle aurait trouvé à son goût et digne d'elle.
Nous avions connu la famille Giraud à bord du navire qui nous avait conduit du Havre à New-York et nous la retrouvâmes à Hoboken, où nos visites étaient fréquentes. Un jour, dans le nombre des hôtes assidus de l'hôtel d'Hoboken, nous aperçümes un grand jeune homme que l’on nous dit être le beau-fils d'un ténor ayant eu jadis de la célébrité à l'Académie royale de musique à Paris, après avoir débuté à l'Opéra-Comique.
M. H.., était venu à New-York pour s'y occuper d'affaires, il avait vu M'"° Julia et s'en était violemment épris.
Tandis que ce soupirant posait sa candidature, un autre Français, arrivé des colonies, M. F..., — qui depuis s'est fait naturaliser Américain et a rempli, en cette qualité, les fonctions de consul des États-Unis, quelque part en Europe, — M. F..., disons-nous, alla par
hasard se promener à Hoboken s'arrêta à l'hôtel de Joseph Giraud et se déclara à luimême que jamais il n'aurait d'autre compagne pour la vie que la belle Julia.
Deux coqs vivaient en paix... Une poule survint, Et voilà la guerre allumée.
Telle était la situation respective des deux Français, une semaine après leur venue dans la ville impériale.
Tout alla bien d'abord. M. H..., que ses occupations retenaient toute la journée à New- York, ne venait à Hoboken que le soir, à l'heure du diner : il avait même pris pension chez Joseph Giraud, et il ne s’en retournait chez lui qu'après la fermeture de l'hôtel, qui avait lieu un quart d'heure avant le départ du dernier « ferry-boat » quittant Hoboken pour rentrer au quai de Barclay street, par l’autre rive de l'Hudson.
Quant à M.F..., libre de ses mouvements, n'ayant aucun travail et se trouvant, comme Jérôme Paturot, à la recherche d’une position sociale, il allait régulièrement déjeuner à l'hôtel d'Hoboken, restait à causer avec Julia et, vers quatre heures, rentrait en ville pour dîner à Astor House ou chez ses amis.
Nous avions été présenté à M. F... dans le salon de M. J. G. Bennett, rédacteur en chef du New- York Herald, et quand nous fûmes tout à fait liés, il nous fit des confidences.
Tous les Français se connaissent peu où prou sur la terre étrangère, On bavarde là... plus qu'ailleurs et tout se sait : nous apprimes donc à M. F... que la rumeur publique attribuait aussi à M. H.., des idées matrimoniales avec la belle Julia. Le créole jeta feu et flamme et finit par nous déclarer qu'il s'opposerait de tout son pouvoir à ce que pareille union eût jamais lieu. Il disait être le premier ayant droit et refusait de céder la place.
Le soir même où nous lui avions ouvert les yeux, M. F... se dirigea vers Hoboken et se rendit compte par lui-même de la véritable situation. I! lui fut prouvé que M'"* Julia était, sinon éprise de son rival, du moins très portée à se laisser conter fleurette par lui. Le plus sage parti eût été de cesser toute relation avec une coquette et de se retirer; mais M. F... n'entendait pas de cette oreille-là, Il trouva moyen, à un certain moment donné, d'insulter M. H..., qui le prit sur un ton très haut et déclara au créole qu'il lui enverrait des témoins.
Le lendemain matin, M. F... venait nous trouver et nous raconter les faits, en nous priant de lui rendre le service de l'aider de nos lumières. Nous trouvâmes un autre ami et ce gentleman et nous allâmes résolument près de M. H... pour savoir quelles étaient ses intentions, Ce monsieur répondit qu'il comptait se battre.
Pour hâter le dénoûment de cette histoire, nous dirons que les envoyés de M. H... et le second de M. F..., du nombre desquels nous étions, —convinrent d'une rencontre à l'épée, dans le bois d'Haboken. Rendez-vous était pris pour le lendemain matin à huit heures.
Tout le monde fut exact sur le champ de bataille, les « spadassins » et leurs amis, On choisit le terrain sur les bords de l'Hudson, on mesura les épées; ces messieurs quittèrent leurs habits et se mirent en garde. On leur donna le signal, et alors, — il nous en souvient comme si c'était hier, — nous fümes spectateurs d'un combat qui n'avait jamais eu son pareil depuis les âges les plus’ reculés.
A chaque parade, MM. H... et F... rompaient, tout en faisant semblant de faire un-pas en avant. Nous quatre, témoins, nous pouffions de rire et nous ne savions plus quelle contenance faire. À un certain moment où les seconds de M. H... détournaient la tête pour ne pas éclater, un bruit se fit entendre, on regarda, et l'on n'aperçut plus le beau-fils du ténor de Paris, il avait perdu pied et était tombé dans les eaux de l'Hudson. Lorsqu'il reparut à la surface du fleuve, un de ses témoins se jeta résolument à l'eau et repêcha ce pauvre noyé, qui s'était évanoui, Nous le voyons encore, ressemblant à un de ces malheureux que l’on apporte à la Morgue, au moment où il fit son entrée, — porté par quatre nègres que l’on était allé chercher à cet effet dans la salle de l'hôtel Giraud.
Julia, s'étant enquise des causes de l'accident, s'émut d'abord; mais, quand elle vit M. H... rouvrir les yeux et regarder autour de lui d’un air égaré, le rire s’'empara d'elle, et on la vit s'enfuir hors de la pièce, afin de ne pas se montrer par trop malséante. Le ridicule tue : M. H..., — qui vivait cependant et qui vit encore, à ce que nous croyons, — était dès lors un homme mort.
M. F... avait la partie belle : il eût pu se déclarer, épouser et être heureux; mais il était plus ambitieux qu'amoureux et il préféra une mission difficile de consul à la facilité d’être heureux avec une charmante ‘jeune fille. Du reste, nous croyons savoir que celle-ci ne perdit rien à attendre et à rester libre. pendant un ou deux ans encore. La belle Julia s'est enfin mariée ayec un richissisme négociant américain, et. devons-nous ajouter ceci... pourquoi pas? elle fait à Paris les honneurs d'un salon princier, comme si elle était née sur les
marches d'un trône, Quoi que nous ayons dit, quelle qu'ait été notre indiscrétion, nous mettons nos lecteurs au défi de deviner jamais le mot de cette charade.
Paulo majora canamus, Revenons à notre partie descriptive,
Nous sommes sur la frontière de l'État de New-Jersey, dont les souvenirs historiques ont marqué pendant la période de la guerre de l'indépendance, C'est un territoire prospère de toutes façons, et la justice que l'on y rend a enfanté un proverbe, connu dans toute l'étendue des États-Unis, où l'on dit : « La justice de Jersey, la terreur des coquins, »
Pour l'amateur de paysages grandioses, tout est réuni sur la surface de cet État considérable : montagnes, lacs de toutes dimensions, vastes étendues de terrain sablonneux. L'industrie de New Jersey compte des fonderies de fer et autres grandes manufactures. Les peintres et les photographes, les amis des plaisirs champêtres, trouvent partout des sites où ils peuvent travailler ou se livrer au doux /ar niente.
Bon nombre de citoyens de New-York ont fait election de domicile dans le New Jersey, grâce aux moyens rapides de communication entre la grande cité et leur résidence des champs, aux abords de Jersey City ou de Newark.
Un parcours de 7 ou 8 milles conduit le voyageur de la vallée de l'Hudson à celle du Passaic, bordée par la chaîne des Montagnes Orange, célèbres par leurs nombreuses curiosités sauvages et naturelles. Il y a vingt ans que tout ce territoire était absolument inconnu et inhabité. Les fermiers hollandais établis dans ces parages préféraient leur vie tranquille et champêtre aux plaisirs d'excursions pittoresques dans les ravins qui avoisinaient leurs demeures,
Simples dans leurs goûts, ces bons knikerbockers s'étaient construit des maisons d'un seul étage, dont le toit surplombait au-dessus de leur seuil, et ils vivaient là sans songer à l'élégance, se contentant du confortable, On rencontre encore, çà et là, de nombreuses habitations de ce genre, où résident les fils ou les arrière-petits-fils de ceux qui les ont élevées. D'autres sont devenues la propriété d'étrangers, et ceux-ci ont cru bon de changer la disposition de leur ome en élevant leur logis, en y perçant des fenêtres et en y appliquant des vérandahs plus où moins en harmonie avec la forme extérieure, La spéculation sur les propriétés a été conduite sur une vaste échelle dans le New-Jersey; aussi plus d'un fermier qui vivait dans la médiocrité s'est-il vu, du jour au lendemain, à la tête d'une grande fortune par la plus-value du patrimoine que lui avait laissé son père, sur le terrain duquel il ne récoltait que des pommes de terre et des choux. Ajoutons à cela la construction du chemin de fer qui, par une heureuse chance, longe toutes les grandes fermes de l'État. C'est là un véritable et'inappréciable bienfait de nôtre civilisation.
On cite, parmi les premiers Américains qui ont introduit le jardinage pittoresque en Amérique feu Kewellyn S. Haskell, que sa passion pour les beaux paysages attira vers les confins des Montagnes Orange. Il y acheta une vaste étendue de terrain qu'il convertit en pare anglais; puis il fit bâtir une résidence très élégante, et vit bientôt un bon nombre d'amis suivre cet exemple dans son voisinage.
Ni les uns ni les autres de ces pionniers audacieux n'avaient songé à transformer ce pays sauvage en un sol approprié aux industries de la civilisation; ils s'étaient contentés de tracer des chemins en suivant les caprices du sol, en se guidant au milieu des sentiers des forêts, sans tracer de lignes droites; très heureux, au contraire, de trouver tout indiquée une position pittoresque.