ÉAGLE ROCK — LE ROCHER DES AIGLES — COMTE DORANGE
Feu Kewellyn S. Haskell avait élevé sa maison près de Eagle Rock, d'où la vue dominait le territoire voisin de New-York, et il avait devant lui toute cette vallée cultivée et couronnée de villages, laquelle est bornée par les colline. de Bergen, Vers le soir, il pouvait distinguer le miroitement des eaux de la baie de New-York et les évolutions des vagues de l'océan Atlantique, Sur les déclivités du sud de cette montagne qui s'étendent à une distance de plusieurs milles, on aperçoit de nombreuses résidences particulières d'où la vue est merveilleuse, surtout quand on approche de la jolie ville de Montcluir.
A la base de ces monts ombragés, on suit un chemin parfaitement entretenu, où les Américains se plaisent à se promener en voiture pendant les chaudes après-midi de l'été, car ils sont abrités par les montagnes des rayons brûlants du soleil, On aperçoit, de ce chemin, le Rocher des Aigles, — où certains de ces oiseaux se reposent loin de l'atteinte des hommes, — dominant les cimes qui l'environnent.
Ce pic ardu a également sa légende, ou plutôt son histoire. La voici telle qu'on la raconte dans le pays :
Non loin de la montagne ainsi nommée demeurait, en 1809, le fermier Mac Lellan, qui possédait une nombreuse famille : six filles et quatre garçons. Ces derniers, les aînés, étaient de solides gaillards, bons agriculteurs, excellents chasseurs et pêcheurs, qui aidaient leur père de leurs bras vigoureux et faisaient prospérer la ferme de toutes façons. Parmi les cinq sœurs, quatre comptaient au nombre des belles filles du terroir; on les citait, dès leur jeune âge, pour leur courage au travail et leur adresse dans tous les soins qui caractérisent l'éducation d'une bonne ménagère, La cinquième, nommée Eddy, était par malheur disgracieuse, nouée, chétive, maladive, et l'on disait dans le pays qu'elle avait un affreux caractère.
Toute cette famille était heureuse et la ferme Mac Lellan passait pour une des plus belles et des mieux entretenues de tout le comté, Loin de porter envie à la richesse relative de ces cultivateurs, les voisins se plaisaient à les visiter, à leur demander des conseils, et ils retiraient toujours un profit quelconque des avis qu'ils recevaient du fermier d'Eagle Rock.
Un jour, mistress Mac Lellan donna encore un enfani à son mari : c'était une belle petite fille qui fit la joie de tous, sauf de la malheureuse Eddy, qui s'imagina que sa mère aurait désormais tout son temps pris par la nouvelle venue et ne pourrait plus s'occuper d'elle comme auparavant. Et l'on vit Eddy, à dater de ce moment, devenir sombre et plus maussade qu'elle ne l'avait jamais été, ce qui naturellement accrut encore la répulsion que plusieurs personnes, — y compris certains de ses frères et sœurs, — éprouvaient pour elle.
La petite Mary devenait une gracieuse enfant au fur et à mesure qu'elle grossissait et se developpait; à dix-huit mois, la mignonne semblait avoir deux ans et demi, et tous ceux qui venaient à la ferme complimentaient l’heureuse mère, Seule, Eddy se tenait à l'écart.
Lorsque Mary fut sevrée, ce fut Eddy pourtant que sa mère chargea quelquefois de veiller sur le berceau de l'enfant, tandis qu'elle vaquait aux occupations du ménage, ou quand elle était obligée de se rendre aux champs. Eddy obéissait, mais avec la plus mauvaise grâce. On lui recommandait bien surtout de ne point sortir de l'enceinte de la ferme, à cause du danger qu'il y avait à se trouver face à face avec une bête à corne ou avec une chèvre; mais Eddy n'écoutait pas ces injonctions, et on la surprit souvent en dehors de la cour de « Eagle Rock Farm ». k
Certain soir, le vieux cultivateur rentra au logis en apportant la moitié d'un agneau
arraché aux serres d'un aigle énorme qui s'était audacieusement emparé de cet'e proie. Mac Lellan, n'ayant qu'un bâton pour &«rme, s'était résolument jeté sur le pillard ailé et l'avait forcé à fuir en lui reprenant son bien.
— « 11 faudra veiller attentivement sur ces maudits oiseaux de proie, dit-il à ses fils, et nous ferons bien de leur donner la chasse, car ils ne se contentaient plus de détruire le gibier de nos bois et de nos plaines; les voilà qui s'attaquent à nos troupeaux, Un jour, ils dévoreraient Mary s'ils la trouvaient à leur portée. »
1 fut convenu que l'on ferait la chasse aux aigles dès que l’on aurait achevé la moisson que l'on récoltait en ce moment.
Ces paroles de son père n'avaient pas été perdues pour la méchante Eddy : I était donc possible, se dit-elle, qu'un aigle dévorât un enfant? A dater de ce moment, cette maudite créature conçut l'idée d'exposer sa jeune petite sœur dans un endroit où les aigles l'apercevraient facilement et pourraient l'enlever, Elle attendit une occasion favorable et cette occasion se présenta un jour, quand toute la famille se fut rendue aux champs, afin de rentrer les gerbes de blé menacées par un orage qui semblait se déchainer à l'horizon.
A peine la famille d'Eddy fut-elle partie, que celle-ci, revenant près de sa sœur endormie, la prit dans ses bras et se mit à courir du côté du « Rocher des Aigles », Il y avait à l'endroit où elle s'arrêta une grande pierre plate où Eddy coucha l'innocente créature; cela fait, elle se retira et alla se cacher dans un fossé ouvert non loin de là, sous un buisson de plantes grimpantes qui la dérobaient à tous les regards. Elle attendit, les yeux fixés sur la roche fatale,
Une demi-heure s'écoula, puis, tout à coup, un point noir parut dans l’éther, qui grossit peu à peu, décrivant des courbes et se rapprochant de la terre. Ce point noir, c'était un aigle de la plus forte taille. Il fut bientôt très visible, et Eddy le regarda planer au-dessus de la roche plate où l'enfant restait endormie et immobile,
L'aigle n'était plus qu'à dix mètres de la petite Mary. Eddy eût pu éprouver un remords, se montrer et faire fuir l'oiseau de proie; mais cette infernale créature refoula cette bonne pensée, si elle la conçut jamais, et assista sans sourciller au drame que nous allons décrire avec tout le réalisme possible,
Le carnivore se laissa tomber doucement sur la petite fille : on eût dit qu’il désirait ne pas la réveiller; puis, quand il fut arrivé près d'elle et qu'il eut replié ses grandes ailes, il s'approcha cauteleusement, comme l'assassin, et, d'un violent coup de bec, creva les yeux de l'enfant. Deux ou trois autres attaques pareilles suffirent pour déchirer ses vêtements et ouvrir sa poitrine. Cela fait, l'aigle lacéra la peau du ventre de sa victime, en arracha les entrailles et se reput gloutonnement de cette chair palpitante.
Tandis que cet épouvantable meurtre s'accomplissait, un autre aigle, — la femelle, — était accouru pour prendre part à ce festin odieux. Et l'on eût pu voir ces oiseaux impitoyables déchiqueter avec leurs serres et leur bec acéré la proie humaine que leur avait offerte la coupable Eddy.
Pour achever le récit de cet acte de cruauté sans égal, nous dirons qu'en vingt minutes les deux aigles avaient dévoré l’enfant et qu'ils reprenaient leur vol, ne laissant sur place que des ossements broyés et la tête informe, méconnaissable, recouverte encore de cheveux blonds. (
Eddy sortit alors de sa cachette et s’écria : « Je n'aurai plus de rivale auprès de ma