EN DESSOUS DE «LITTLE FALLS
LE PASSAÏC,
mère! » Et elle rentra à la ferme, sans le moindre remords. Lorsque, quelques heures après, la famille revint à la maison, on demanda aussitôt à Eddy où était sa sœur ?
— Les aigles l’ont dévorée ! répondit-elle.
Chacun poussa un cri en entendant ces paroles, que l’on prit d'abord pour une horrible plaisanterie, mais Eddy raconta qu'elle avait laissé un instant l'enfant seule, près de la roche plate et que, quand elle s'était retournée, elle avait vu deux aigles qui se disputaient les membres de sa sœur Mary.
— Tu mens! s'écrièrent le père et la mère,
Eddy conduisit alors ses parents à l'endroit désigné et il fallut se rendre à l’affreuse évidence. Tandis que la mère éplorée se livrait à sa douleur, le père réfléchissait et, songeant au mauvais cœur de sa fille, 11 lui dit d’une voix terrible :
— C'est toi qui as porté l'enfant là pour la faire manger par les aigles. Avoue ton crime.
Eddy refusa d'abord de se dire coupable; mais enfin, vaincue par la terreur, ou cédant au cri de sa conscience, elle raconta son méfait dans tous ses détails.
— Misérable! tu vas mourir! vociféra le père infortuné, qui, tirant de sa gaine le boyrie knife qu'il portait suspendu à son côté, le plongea dans la poitrine de son enfant. « Les aigles la mangeront aussi», ajouta-t-il, et il entraîna sa pauvre femme, qui avait perdu la raison et serrait précieusement sur sa poitrine la tête de Mary, qu'elle avait enroulée dans un mouchoir.
Les oiseaux de proie, en effet, vinrent à leur tour déchirer le cadavre de la cruelle Eddy, mais, au milieu de leur repas, une quadruple détonation se faisait entendre. Les fils de Mac Lellan vengeaient leurs sœurs : la sainte et la damnée.
Cette narration véridique nous fut contée par l'arrière-petit-fils du dernier des Mac Lellan, qui vit encore à la ferme de Eagle Rock.
— Depuis que ce drame de famille s’est accompli, nous disait-il, mes aïeux et moi nous avons déclaré une guerre acharnée aux aigles de la montagne. Ils sont devenus très rares et aucun n'ose plus s’abattre sur nos propriétés. On dirait qu'ils connaissent la haine que les Mac Lellan leur ont vouée.
Continuons notre excursion et reprenons notre bâton de voyage.
Une autre montagne, — le Washington, — se dresse au milieu de cette chaîne de rochers, plus majestueux, plus curieux encore que celui que nous venons de citer, scindé en deux par une énorme fissure dont une partie s'est écroulée, grâce à une commotion volcanique des âges passés, pour tomber plus bas et s'y arrêter. La légende raconte que le général George Washington se tenait souvent à cet endroit culminant, d'où il surveillait les allées et venues de l'armée anglaise. Dans ce temps-là, leterritoire était cultivé, maislejoli village de Dunallen n'existait pas encore et la montagne conservait son aspect sauvage, semblable à celui des sierras de la Californie. De nos jours, le Washington reçoit de nombreuses visites : on y accourt de tous les côtés en partie de plaisir, du New Jersey et de l'État de New-York.
En remontant vers le nord, on arrive sur les bords de la rivière Ramapo, dont le cours suit les méandres des collines qui boursouflen, ‘es plaines cultivées et dont les eaux sont employées à faire mouvoir les roues de diflérentes usines.
L'une des écluses du Ramapo forme une cascade d’une grande beauté : si l'on ne
LE NEW JERSEY. 315 savait pas que cette chute d'eau est due à la main des hommes, on se croirait en présence d'une merveille de la nature. Du reste, le Ramapo offre à ceux qui suivent ses bords de nombreux points de vue aussi beaux les uns que les autres dans ce même genre pittoresque. Tantôt les collines se dressent comme des montagnes, ou tantôt elles s’abaissent avec une humilité qui s'explique par la géologie. La verdure couvre ces plateaux et rassérène la vue éblouie par l'aspect des cimes dénudées. Si l'on descend dans une embarcation les sinuosités du courant, on se plaît à suivre la course des bateaux a voiles qui cherchent à se devancer par la rapidité de leur course, et l’on salue au passage les steamboats qui jettent feu et flammes pour atteindre au plus tôt le but de leur voyage. Le chemin de fer longe les rives du Ramapo, et le touriste est encore récréé par la rapidité du train qui le force à fermer les yeux, tant la course est vertigineuse, On dirait un éclair avec accompagnement de coups de tonnerre. Quelles que soient les récriminations contre l'invasion de la vapeur sur les propriétés particulières, dont elle trouble le charme, il n’en est pas moins acquis que, de nos jours, le voisinage d'un railway est considéré comme une bonne chance et une plus-value dans la situation d'un parc ou d'une villa. Lorsqu'il fut question, en Amérique, de construire la voie ferrée qui longe l'Hudson, tous les propriétaires riverains se récrièrent, déclarant que c'était porter atteinte à leur liberté, au respect de leur solitude; on passa outre et, à l'heure actuelle, tous ceux qui avaient le plus crié seraient désolés si le chemin de fer n'était pas à la place qu'il occupe. Le célèbre naturaliste Audubon, qui vivait sur les bords du fleuve du Nord, fut un de ceux qui prirent le plus à cœur cette invasion de la civilisation. Il déclara que la construction du chemin de fer de l'Hudson avait abrégé ses jours de moitié.
Puisque nous avons l’occasion de parler ici d'Audubon, disons en passant que nous avons eu le grand honneur d'être lié avec cet éminent naturaliste.
Il était d’une ancienne famille originaire de France qui était venue s'établir en Amérique. L'auteur, dès son enfance, — comme il le raconte lui-même dans la préface de son œuvre, — éprouvait une curiosité sans bornes pour toutes les productions de la nature. Il vivait dans les bois ou ne se plaisait que dans les champs, ou sur les bords de la mer. Élevé par son père, aussi grand admirateur de l’œuvre de la création qu'il l'était déjà lui-même, Audubon apprit par la bouche de ce protecteur aimé tous les secrets du rouage universel, qui élevaient son âme vers son puissant Créateur.
A mesure que le jeune Audubon grandissait, il comprenait que l'étude de la nature était un besoin irrésistible pour lui. Non seulement il décrivit peu à peu tous les êtres, qu'il examinait avec soin dans leurs mœurs et dans leur existence, mais encore il les dessinait ; et, à force de persévérance, il arriva à une perfection telle que ses œuvres passent, à juste titre, pour des travaux d’un talent émérite. C’est ainsi que les volumes intitulés: Birds of America, sont réputés l'ouvrage le plus considérable, le monument le plus complet qui soit au monde dans la science de l’histoire naturelle des oiseaux.
Dans la Pensylvanie, résidence d'Audubon, sur les bords de Schuylkill, où son père lui avait donné une plantation importante, cet artiste savant parcourait les bois étendus, les champs immenses et les montagnes couronnées d'arbres verdoyants à la recherche de découvertes nouvelles dans ses chères étuces. Il se maria à cette époque et trouva une compagne qui partageait ses goûts, — ce qui est généralement assez rare dans la vie, — et qui le rendit père de plusieurs enfants.
Plus tard, Audubon entreprit un voyage le long des côtes des États du Sud. Il fit connaissance à Philadelphie avec le grand naturaliste Charles-Lucien Bonaparte et en sa compagnie visita les bords de l'Hudson, à la recherche d'oiseaux et d'animaux destinés à augmenter ses collections.
Après être rentré chez lui, Audubon voulut retourner dans l'Europe, qu'il connaissait déjà. Son intention était de trouver un éditeur pour publier ses ouvrages. Par malheur, il ne connaissait personne en Angleterre, mais il avait emporté des lettres d'introduction pour les naturalistes anglais Ratisbonne, Roscoë, Chorby, Mellie et autres, qui tous lui firent un parfait accueil. Audubon leur montra ses dessins, leur lut certaines parties de ses livres, et ses nouveaux amis lui exprimèrent chaleureusement leur admiration et l'encouragèrent à publier ses documents.
De Londres Audubon se rendit donc à Édinburgh, où Walter Scott et la pléiade de littérateurs illustres de la capitale de l'Écosse lui firent fête et le mirent en rapport avec deux graveurs célèbres Lizars et Robert Havell, qui entreprirent letravail et exécutèrent au burin les dessins de l’illustre naturaliste. La publication de cet ouvrage produisit une vive sensation, et de toutes parts les éloges les plus mérités parvinrent à cet homme de bien, à ce savant hors ligne qui a honoré son pays en mettant le monde entier à mème de connaître les raretés ornithologiques de la grande Amérique du Nord.
La demeure où John Audubon termina sa carrière était un véritable musée. Il nous souvient, avec une joié qui ravive les heureuses années de natre vie, d'avoir passé des journées entières dans cette retraite simple et confortable, où notre hôte se plaisait à nous initier à cette science qu'il possédait à fond, et dont nous admirions les preuves incessantes, grâce à une conversation qui nous enchainait et dont nous ne pouvions nous arracher sans peine que lorsque le moment définitif du repos avait sonné pour tous les habitants de la maison.
Ce bon vieillard nous aimait, quoiqu'il nous connût à peine et nous sommes joyeux d'être à même d'exprimer, à cette place et dans un volume qui est consacré à l'Amérique, les sentiments de reconnaissance que nous avons toujours gardés pour lui.
Nous fermons ici la parenthèse relative au grand naturaliste, pour continuer notre aride description.
Notons en passant quelques beautés naturelles très remarquales dans la partie nord du New Jersey : d'abord le lac Greenwood, situé vers la frontière de l'État et celle de New- York. On l'a surnommé le «Windermen» de l'Amérique; en effet, sa forme, le paysage qui l'entoure, la tranquillité du site rappellent la nappe d'eau ainsi désignée dans la Grande- Bretagne. Depuis quelques années, le Windermen est très fréquenté par les amateurs de villégiature, qui hésitent entre les plages balnéaires du Cap May, d'Atlantie City et de Long Branch.
Au milieu des montagnes, le long des ruisseaux du New Jersey, on peut citer de charmantes retraites, entre autres la Terron House, bâtie au bas d'un rocher taillé à pic, qui rivalise pour le grandiose avec les pics altiers du New Hampshire. Nous dirons ‘cependant, pour être toujours exact dans nos descriptions, que, dans le New Jersey, la nature est généralement moins imposante : les collines ne sont pas des montagnes, les lacs sont seulement de grands bassins et les rivières ne dépassent jamais l'aspect de jolis ruisseaux.
L'un des principaux affluents de l'État est celui qui coule sur le devant de la petite