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LES CHUTES DU PASSAIC

ville de New Jersey : c'est le Passaïc, que les légendes historiques et l’impétuosité de ses eaux ont rendu célèbre pour tous les explorateurs qui veulent tout voir dans le pays où ils passent. Cette rivière, prenant sa source au milieu de vallons sauvages, suit les méandres tracés par la multiplicité de collines rapprochées les unes sur les autres, — Ossa sur Pélion, — ce qui fait que le parcours de ses eaux est très étendu, C'est à Morris County, — le comté de Morris, — que le Passaïcs ort de terre; il trottine sur un lit de mousse, — comme l'Avon, surnommé le « Doux» par Shakespeare, —en rasant à leur base Long Hill et Essex, englobe les eaux de Dead River, — la rivière Morte, — et, se faufilant entre les monts Horseshoe, — fer à cheval, — reçoit enfin dans son lit les eaux bondissantes du Rockaway. A une certaine distance de là, le Passaïc, qui a grossi comme si un déluge avait doublé son volume liquide, saute d'un bond par-dessus Little Falls, en face du village qui porte le même nom, l'un venant de l’autre. Ces « petites chutes » sont réellement très pittoresques, sans être fort importantes, quoique la largeur du torrent qui se précipite soit de 300 pieds, divisés en deux portions à peu près égales. Au-dessous de la chute, l'eau reprend bien vite son calme apparent, puis elle se forme en rapides et va choir, — à un mille plus loin, — d'une hauteur de 35 pieds.

En suivant toujours le lit du Passaïc, bordé par des forêts ravissantes, on parvient enfin, à 6 mille en aval, aux grandes chutes. Le spectacle de cette cascade géante est des plus grandioses. Des masses granitiques semblables à des cippes funèbres, à des tours rongées par le travail des eaux, se dressent de tous les côtés. Des pins altiers, des épicéas de haute taille bordent la partie supérieure du torrent impétueux qui tombe avec un fracas tonitruant dans un profond précipice.

Le canal Morris traverse le Passaïc à Little Falls dans un superbe aqueduc construit en pierres de taille Du haut de cette œuvre d'art, le touriste peut jouir d’un spectacle enchanteur sur une vaste étendue de pays qui n’est bornée que par la plaine de Paterson et les marécages de Newark, où les chasseurs de sauvagines se plaisent en toutes saisons.

Mais, avant d'arriver à ce point du territoire, le Passaïc a subi une nouvelle chute et s'est livré à de nouveaux emportements.

Là s'arrêtent les ébats du grand courant d'eau du New Jersey, qui coule ensuite très lentement à travers les plaines fertiles, longe les maisons de différents villages, les cabanes de certains hameaux disséminés dans la campagne, se courbant sous ces arches de ponts audacieux, faisant tourner des roues de moulins ou d'usines plus importantes, arrosant des jardins et des vergers, des herbages et des prairies artificielles, dont il vivifie le sol en l'empêchant de se dessécher. Chasseurs et promeneurs se plaisent à suivre ces bords, où ils trouvent les moyens de satisfaire à leurs plaisirs favoris.

Le spori le plus intéressant de cette contrée du New Jersey est celui de la chasse aux bécassines. Les Américains sont de très habiles tireurs et, sans mettre en avant les « fusils du Kentucky », qui se font fort de casser une pipe devant la bouche de celui qui est assez confiant pour la poser entre ses dents et attendre sans frémir la balle d’un de ces « Crocketts » infaillibles, nous pourrions citer à New-York, à Philadelphie et dans Long Island des amateurs d'une belle force qui eussent donné bien des points à notre ami défunt Léon Bertrand, fondateur du Journal des Chasseurs, à Paris.

Dans le nombre de ces sportsmen émérites on comptait, à New-York, un nommé Franck Forrester, -— auteur de deux volumes cynégétiques : Field Sports, qui ont eu une

LE NEW JERSEY. 319 vogue bien méritée parmi ses compatriotes. Nous nous étions liés avec cet aimable chasseur dans les bureaux du Spirit of the Times, — un journal qui a inspiré celui du Sport, à Paris, — et bientôt nous étions devenus les meilleurs amis du monde,

Certain soir, dans le « café sous-sol de Park Place », Franck Forrester vint nous apprendre qu'il avait reçu une lettre d'un fermier de New Jersey, dans laquelle celui-ci lui apprenait que le passage des bécassines avait commencé dans son voisinage. Cette nouvelle transportait de joie Franck Forrester, et il voulait nous faire participer à ses plaisirs.

Nous acceptâmes son offre obligeante et, le lendemain, dès l'aube, nous traversions l'Hudson pour prendre le chemin de fer.

Les marais où nous devions chasser se trouvent à une toute petite distance de la station : le soleil se levait par une belle matinée de fin d’août et la journée devait êtr. admirable. Chaussés de bottes en caoutchouc, nous nous jetâmes dans les paluds, accompagnés par deux excellents chiens qui obéissaient au doigt et à l'œil.

A peine étions nous à cinq pas de la rive que trois, quatre, cinq, six bécassines s'envolaient devant nous. Les détonations se firent entendre, nous tirions sans cesse et nous ramassions presque à tout coup.

A midi, nous n'avions plus de munitions. Il nous fallut tristement rentrer à New- York, emportant comme dédommagement de notre détour forcé, deux cent trente bécassines de la grande espèce. Jamais nous n'avions pris part à pareille fête.

Le lendemain nous recommençämes la même partie de plaisir, — mais, à notre grand étonnement, le passage avait cessé: nous ne rencontrions plus que quelques oiseaux disséminés, et, le soir, notre butin se composait d’une dizaine de bécassines tout au plus.

Trois jours après, Franck Forrester reçut de nouveau une lettre de son ami de New- Jersey. Il nous prévint et nous nous en allâmes, avec trois autres camarades de chasse, vers les marais bénis de tous les chasseurs de sauvagines.

Il nous paraît oiseux de raconter ici les émotions de la journée à laquelle nous faisons allusion. Nos lecteurs, qui ont comme nous la passion de la chasse, ne nous croiraient pas si nous lui donnions le total des oiseaux qui tombèrent sous nos coups de fusil. Le proverbe qui dit: « Chasseur, menteur » n’est pas souvent vrai: mais ce qu'il y a de certain,

c'est que les journaux de New-York et de New Jersey publièrent un paragraphe très cir-

constancié relatif à la chasse de MM. Frank Forrester, B. R..., M... P... et L... et que tous les sportsmen de la « Ville Empire », vinrent se promener dans Barclay street, devant le bureau du Spirit of the Times, où le rédacteur en chef du journal; M. W.-T. Porter, avait fait appendre par guirlandes le produit irrécusable de notre chasse : on eût dit la boutique d’un marchand de gibier.

De Paterson à Newark, les rives du Passaïc s'élèvent en amphithéâtre, et les gradins en sont couverts de verdure. Çà et là, on aperçoit des monuments d'architecture publique ou privée, des manufactures importantes. C'est la vie, c'est l'industrie qui paraît sous toutes les formes; ce sont elles qui font la fortune et la prospérité de l'État de New Jersey.

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