‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 82 sur 211 · LE WATER · texte numérisé non relu

LE WATER

nom, comme pour expier son remords éternel, On montre également dans ces parages deux cimes pointues qui semblent se réunir à leur sommet, et quand un nuage passe, ou lorsque l'azur se déploie entre ces deux roches, on sait s'il pleuvra ou s'il fera beau le lendemain. Cela s’apelle le « Rain Hole » — le trou de la pluie.

Découvrir quelque nouveau passage à travers les ravins du Minsi est un des grands plaisirs des Américains en villégiature. Il y a quelques années, une société s'était formée, qui prit le nom de : « Compagnie des mineurs et sapeurs de la Pensylvanie », Ces pionniers pour rire firent surle Minsi ce que le bon Dennecourt avait pratiqué dans la forèt de Fontainebleau. Grâce à leurs travaux, des sentiers furent tracés sur toute l'étendue de la montagne, des ponts jetés sur le Coldeno, des roches percées ou contournées... C'était parfait, mais on ne s’en perd pas moins encore quelquefois sur les flancs du Minsi. Chaque année, à une époque convenue, la société gravissait le géant et allait déployer le drapeau national sur les plus hautes cimes, de façon à ce qu'il fût vu par ceux qui n'avaient pas eu le courage de grimper jusqu’au sommet.

Quelque grandiose que soit le paysage du Water Gap, il est bon de signaler les beautés champêtres des environs. Que l'on se place sur les pics les plus élevés du Minsi ou de Tammany, ou que l’on reste sur les bords du grand entonnoir du Water Gap, partout où les yeux se portent, ils sont ravis par la vue qui se déroule devant eux.

A plusieurs milles au-dessus du Water Gap, le Delaware reçoit dans ses eaux un affluent qui se nomme le Bushkill, considéré autrefois comme la limite la plus éloignée de ce désert à moitié connu. C'était en cet endroit que l'on avait découvert des mines de cuivre près desquelles les Hollandais, venus du fleuve Hudson, s'étaient établis.

Nous avons déjà parlé de Mine Road, ce chemin qui devint le passage le plus direct de l'État de New-York à celui de la Pensylvanie. De nos jours, la route est une des plus belles de toutes celles que l'on a faites dans les États-Unis.

Nous citerons parmi les cascades du territoire celle qui se trouve sur le Bushkill, haute de 100 pieds et entourée de trois côtés par une roche perpendiculaire. L'onde émerge d'une table de pierre et tombe en poussière dans un abîime sombre dont elle éclaire l'obscurité, Vue d'en bas, cette chute d'eau fait éprouver au voyageur un étonnement qui le réduit à un silence admiratif. Ù

Un peu plus loin, on trouve un torrent qui se fraye un passage à travers des roches fossiles et va se précipiter, du haut d'un lit de mousses, dans un bassin inférieur. Cela s'appelle le Buttermilk, — Beurre et Lait, — qualification très facile à comprendre. Voici encore les chutes du Marshall, qui ont 50 pieds d’élévation et dont les eaux se sont creusé dans le rocher un grand trou, à travers lequel on peut contempler le spectacle grandiose de cette cascade éblouissante,

Plus on parcourt le Minisink, plus l’on comprend l'affection que les Peaux-Rouges portaient à ce territoire de leurs ancêtres. Ces sauvages ont laissé partout des traces de leur séjour dans ces lieux agrestes et la charrue, en soulevant la terre, découvre à chaque pas des javelots, des pointes de flèches et des tomahawks de pierre de silex, voire même des vases de terre de toutes les dimensions.

Sur les hauteurs où la nature a disposé des plateaux susceptibles d’être fouillés, les Peaux-Rouges avaient placé leurs lieux de sépulture, tous admirablement situés. L'ameublement de ces tombes indiennes est invariablement le mème : on y trouve des ossements,

des costumes, des ornements, des armes de guerre et quelques vases de terre. Ajoutons à ces objets des verroteries, des clochettes et autres amulettes qui prouvent que la race indienne avait des rapports fréquents avec les visages pâles. Toutefois ces mêmes objets façonnés avec de la pierre, des os ou des coquillages attestent l'œuvre d'une race d'hommes ayant vécu dans des temps plus reculés.

Parmi les beautés naturelles les plus curieuses de ce coin de la Pensylvanie, nous devons citer le lac situé sur la cime du mont Tammany, auquel la superstition désigne une origine surnaturelle, À entendre certains personnages se disant érudits, ce lac n'aurait pas de fond. Les bords sont couverts de roches de couleur grise, et les ondes tranquilles, unies comme un miroir, réfléchissent les images formées par les nuages qui passent en l'air, ou les ailes des oiseaux de proie qui évoluent dans l’éther. La tombe d'un Indien a été découverte à l'une des extrémités de ce lac : on aflirme que c'est celle d'un chef qui se trouvait trop au-dessus de ses semblables pour consentir à être enterré au milieu d'eux.

Partout, sur le territoire du Minisink, les cimetières indiens sont disposés de la même façon : placés côte à côte et surmontés d'une sorte de tumulus de terre, les morts semblent appartenir à la même tribu; ils ont été ensevelis dans du sable de rivière qui doit avoir été transporté à dos d'homme sur les sommets choisis pour lieu de sépulture. Tout autour de ces nécropoles, un fossé profond désigne la place occupée par les ancêtres,

De toutes les peuplades qui, dans ces temps reculés, hantaient les bois de Minisink, ce qui reste comme souvenir, ce sont des tombes, car les pionniers qui s'emparaient du sol traitaient les propriétaires en ennemis et n'avaient qu'un seul but, celui d'effacer tout souvenir de ceux qu'ils considéraient comme un obstacle à leur prise de possession.

Le dernier Indien de toutes ces tribus des Peaux-Rouges fut Tatamy, le véritable dernier survivant de la tribu des Mohicans. Ce malheureux, qui avait longtemps servi d'’interprète aux missionnaires moraves, professait un tel amour pour son pays natal qu'il se refusa à suivre dans les territoires de l'Ouest sa tribu qui émigrait. La légende raconte que ce noble vieillard errait dans les montagnes, répétant aux échos les doléances de son cœur profondément attristé; on le voyait chasser seul, et revenir s'asseoir solitaire devant la porte de son wigwam. Vers l'époque de la guerre de l'Indépendance, Tatamy devint un objet de haine pour les hommes du même sang que lui. Ses amis de race blanche lui firent comprendre qu'il y avait danger à rester exposé aux attaques des Indiens : on l'installa près de la propriété de Depuy, où il demeura jusqu'à l'heure de sa mort.

On ne peut nier que les relations entre les aborigènes et les Européens venus en Amc rique pour s'y établir n'aient été continuellement fatales aux premiers par la trahison et la mauvaise foi des colons. Citons par exemple le sort de cette tribu du Lenni Lenape qui, la première, avait salué amicalement la venue des visages päles. Tout d'abord William Penn avait agi avec eux de la façon la plus honnête, leur payant le sol dont il s'emparait, mais ceux qui s'occupèrent de ce genre de transaction, après la mort du vénérable chef de la colonisation de Pensylvanie, n'agirent pas avec la même bonne foi.

Les limites du territoire devaient être déterminées de la manière suivante : l'étendue de terrain parcourue en dix-huit heures et en ligne directe par un homme désigné : un bon marcheur naturellement : mais les Yankees voulurent jouer un tour aux Indiens et faire en même temps une excellente aflaire.

Une proclamation fut publiée dans toute la contrée pour offrir la récompense de

336 L'AMERIOUE DU NORD PITTORESQUE 500 acres de terre dans le canton, au choix, à celui qui se ferait fort de marcher pendant un jour et demi sans s'arrêter

Aux termes de la convention, le gou verneur devait choisir trois hommes pour cette marche forcée et les Indiens un nombre égal. Les Américains qui se présentè rent se nommaient Edward Marshall, James Yates et Salomon Jennings, On devait choisir pour cette opération d'arpentage l'époque de l'année où les jour:

et les nuits sont d'égale longueur, c'està-dire de douze heures du lever au coucher du soleil,

Ce fut le 20 septembre 1737 que les six marcheurs se réunirent en présence d'un très grand nombre de spectateurs, Se

prenant tous par la main, 1ls attendaient

le signal, et dès que l'astre brillant se rates en lets bg montra à l'horizon, ils se mirent en route,

D'après les prévisions, une journée de marche avec les Indiens, pendant un jour et demi, devait aboutir, en partant de Wrightstown à la chaine du Blue Ridge : les Peaux- Rouges ne pouvaient supposer que les limites du territoire cédé dussent jamais dépasser et par conséquent englober leur territoire favori de la chaine du Minisink.

Mais les Américains avaient pris toutes les précautions pour gagner la partie.

Ils avaient posé des jalons, de façon que leurs coureurs suivissent une ligne droite; pour que ceux-ci ne perdissent pas de temps, ils avaient envoyé des relais à certaines stations où l'on donnait à boire et à manger à leurs amis.

Marshall remput les conditions voulues, sa marche fut rapide et il ne s'arrêta point, Mais les Indiens protestèrent contre les infractions de l'esprit du traité : ceux qui suivaient, aussi bien que ceux qui

s'étaient portés sur le parcours à suivre,

disaient dans leur langage expressif.

er - « Convenu, pas s'arrêter pour fumer ! pas se cacher un moment pour tuer un écureuil! toujours courir! lun! lun lun!» Avant la fin du premier jour l’un des visages

pâles avait renoncé à marcher, deux Indiens suivaient son exemple, Marshall et Yates atteignirent enfin le Blue Ridge, où ils trouvèrent rassemblés un grand nombre de Peaux-Rouges qui venaient assister à la marque définitive du territoire concédé, Mais, quand on leur dit que le premier jour de marche n'était même pas achevé, ils manifestèrent des mouvements de colère et déclarèrent qu'on les avait induits en erreur, et que, par conséquent, ils ne voulaient pas accepter un marché de dupes. Ils proposèrent même d'attendre, pour régler cette affaire, que le printemps fût revenu : chacun d'eux avait apporté aux visages pâles une peau de daim pour racheter le terrain vendu.

Quand le soleil déclina à l'horizon, Marshall et Yates avaient dépassé les cimes de montagnes, et dès le lendemain matin, après s'être reposés la nuit, ils continuèrent leur route, A la fin, Yates s'arrêta ; il ne pouvait plus avancer, Marshall seul poursuivit son chemin.

A l'heure de midi, il atteignait le mont Pocono, ayan: accompli une marche de 86 milles, s'il faut en croir * le calcul qui fut fait à cette époque,

Les Peaux-Rouges n'avaient pas voulu accepter ces arrangements, et quand les acheteurs du territoire s'avancèrent pour s'établir sur Ce pays conquis, ils trouvérent les anciens possesseurs du sol disposés à les attaquer, non point qu'ils eussent recours à des voies de fait, mais ils détruisaient la nuit les travaux que les blancs avaient faits pendant le jour,

En 1740, les pionniers établis près du Water Gap écrivirent au gouverneur de la province pour demander des secours, et en 1763, ils signèrent tous une pétition déclarant « qu'ils étaient au pouvoir de leurs ennemis »,

En 1752, l'animosité entre les deux races était parvenue au paroxysme de la rage, et la guerre intestine existait de Bushkill à Bethléem. Le danger était si imminent que, dans plusieurs cas, les fermiers durent quitter leur demeure et abandonner leur récolte sur pied, que les Indiens brûlaient, le jour même de leur départ.

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