VUES SUR LE BRAS DU NORD DU SUSQUEHANNA
La vallée du Wyoming couvre une mine inépuisable d'anthracite, et l'on n'y voit personne dans le besoin, Plus nous irons, plus ce bien-être augmentera. Quel est le pays sur lequel on pourrait faire la mème prédiction?
Chacun sait que c'est dans l'État de la Pensylvanie que se trouve le pays qui produit le pétrole, lequel est, certainement un des plus curieux de cette partie du territoire américain. Nous allons en parler ici avec toute connaissance de cause.
Il y a environ trente ans, nous nous trouvions, certain matin, en compagnie d'un camarade de chasse, de Philadelphie, au milieu des bois de la Pensylvanie, où nous avait conduit le chemin de fer de l'Érié jusqu'à Meadville, Nous allions, dans ce pays sauvage, à la recherche du gibier, fort abondant alors, et de quelques aborigènes Sénécas qui existaient encore à l’état nomade dans ces vastes déserts, situés au centre d’un pays pourtant civilisé.
En parcourant ces bois immenses, composés d'essences diverses, au milieu desquelles
les sapins géants et les bouleaux monstres dominaient, nous ne pensions pas, mon ami et moi, que nous foulions un sol qui recélait des richesses immenses sous forme d'huile de pétrole.
Les Sénécas que nous rencontrâmes, le troisième jour de notre arrivée dans le pays, se chauffaient et faisaient cuire leurs aliments avec une terre grasse qui ressemblait fort à de la tourbe, et ils récoltaient de ci, de ià, de l'huile minérale qu'ils considéraient comme un spécifique contre la phtisie et les rumatismes.
La rivière des Français — French Creek — était le pays où ils trouvaient ce remède précieux.
Mon compagnon de chasse, ornithologiste et minéralogiste émérite, me répéta bien souvent qu'il y avait dans ce désert une fortune à faire; mais, ni lui, ni moi, ne révions aux millions qui ont, depuis vingt-cinq ans, enrichi tant de monde par la découverte de filons d'huile minérale.
Il parait, — au dire de quelques amis américains que nous avons encore en Pensylvanie, — que rien n'est moins reconnaissable que ce pays, à. l'heure où nous écrivons ces lignes. A l'exception des montagnes et des courants d'eau, tout a changé d'aspect.
Des villes, des villages, peuplés de gens affairés et spéculateurs, se sont élevés sur les sites les plus sauvages, et la valeur matérielle de ce sol s'est accrue dans des proportions insensées. Une ferme, entre autres, que l'on appelait Corry, — du nom de son propriétaire, —est devenue une ville de 15,000 habitants, et c'est là qu'est le dépôt général de « Great Western Railway » et le centre commercial de la récolte de l'huile.
En quatre ans, Corry a été construite; il y a non seulement une vingtaine de maisons de banque, mais encore un grand théâtre pour y jouer l'opéra (sic).
Après Corry, on compte Où City et Pittrole City, et la, comme pour l'or en Californie, la fièvre de la spéculation est montée et monte toujours jusqu'au niveau de la folie.
Jamais, au temps des actions de la Mer du Sud et de la Banque de Law, spéculation plus sérieuse n'avait été mise en avant avec autant d’audace.
Cinq ou six individus, après avoir exploré un terrain large comme emplacement de la circonscription de... l'Arc-de-l'Étoile, l'achètent au propriétaire pour une somme de 5 ou 6,000 dollars et se mettent hardiment à forer un puits.
En huit ou dix jours, ils savent s'ils ont gagné ou perdu la partie; ils voient ou ne
voient pas l'huile arriver, sans discontinuer, dans des barriques prêtes à la recevoir. Mais, si la chance n'a pas favorisé les efforts de ces hardis spéculateurs, s'ils ont perdu leur dernière carte en joueurs effrénés, il leur reste la facilité de travailler pour les autres qui possèdent encore des écus à jeter sur le tapis vert pétrolien.
En 1864, le territoire de la Pétrolie valait à peine 15 dollars l'acre, en y comprenant 1253 maisons et les clôtures; mais, en 1866, ce prix avait haussé à 80,000 dollars le demiacre.
En somme, il existe en ce moment, dans la Pétrolie pensylvanienne, 1,769 compagnies qui exploitent l'extraction du pétrole et disposent d'un capital de 5 milliards et demi.
L'Eldorado de l'Amérique du Nord n'est donc plus la Californie, mais bien la Pétrolie, le pays de l'huile de roche, congénère de l'huile biblique, la quintessence des forêts antédiluviennes, des fougères oléagineuses, des pins enfouis péle-mêle dans les entrailles du globe.
Cette huile est de la qualité du bitume que l'on trouve en Asie et même à Gabian, près de Pézenas, en France, dans le département de l'Hérault. On assure même que, dans certains coins de l'Alsace, il existe des sources de pétrole. .
Revenons au pays de Pétrolie qui, de désert, est devenu peuplé comme l'un des plus grands centres de l'Amérique du Nord. Des chemins de fer, des navires à vapeur, sillonnent les routes et les rivières, des locomotives arpentent les forêts, et les rivières marécageuses d'autrefois sont endiguées, bordées de quais sur lesquels se sont élevés des maisons superbes, des hôtels splendides et des magasins immenses.
Mais tout n'est pas rose dans ce pays de l'huile, car l'atmosphère est tellement imprégnée de cette matière explosible, qu'il est défendu de fumer, si bien que la pipe et le cigare sont honnis et bannis de toute la contrée. Mieux encore, les vêtements des ouvriers, aussi bien que ceux des visiteurs, absorbent une telle quantité d'huile qu'il y a danger de se chauffer : on prendrait feu comme une allumette soufrée et phosphorée,
Au printemps même, à cette époque de l'année où les émaaations des fleurs sont si parfumées, c'est l'odeur de l'huile qui frappe si désagréablement votre nez et pénètre jusque dans la bouche quand on respire.
Le seul moyen d'éviter ces effluves nauséabonds, c'est de quitter le pays et de jeter bas tous ses vêtements en se plongeant dans un bain chaud et savonneux, à la suite duquel on endosse d'autres habits.
Depuis une quinzaine d'années, la Pétrolie est devenue une puissance des États-Unis, et ce pouvoir commercial n'est pas à la veille de cesser.
Oil City — Huile Ville — s'élève à 96 myriamètres de New-York, au centre de la Pensylvanie, On s'y rend par le New-York and Erie Railway jusqu'à Salamanca, et de cette station par l'Atlantic and Great Western, — en s'arrêtant à Meadville.
Le pays est ravissamment pittoresque, mais qu'importe? Les wagons courent au plus vite et stoppent à 2 milles de la cité huileuse, de peur que les étincelles ne communiquent le feu à l'air devenu gaz. La gare d'Oil City consiste en une simple baraque de planches constamment envahie par une foule qui va et vient, aflfairée et songeant peu au luxe des habitations, puisqu'elle néglige mème celui des vêtements.
On croirait se trouver dans ces épouvantables quartiers de Londres où la misère dis-
pute l'espace au vice, I n'ya que les bottes qui soient bonnes, le reste du costume est une souquenille,
Les rues étant des canaux de boue, il est essentiel d'être chaussé en conséquence, Quant à l'habitation, elle est des plus primitives : à côté des puits en exploitation s'élève un hangar façonné avec des planches, recouvert de toile cirée, le tout adossé à un rocher, quand il y en a, et ces demeures sont échelonnées à des intervalles espacés, surmontées des titres fastueux d'hôtels, de banques, de restaurants, de magasins, etc, ete,
Aumilieu de la rue, se heurtent, sc pressent, s'élancent des voitures de trait, des charrettes, des camions de toutes les formes, Le long des « trottoirs », les habitants courent à leurs occupations, I y a là autant de mouvement qu'a Londres et à Paris, Cette ville de bois compte prés de 6,000 âmes,
De l'autre côté d'Oil Creck s'élèvent, sur le penchant d'une colline, les résidences des millionnaires du pétrole, sortes de chalets suisses d'une coquetterie parisienne, installés avec luxe, où l'on dort dans des lits de palissandre, où la soie couvre les meubles, où le bronze doré illustre les cheminées,
C'est le paradis à côté de l'enfer.
L'extraction de l'huile se fait avec l'aide de la vapeur et de bielles qui pompent le liquide puant, quand il n'arrive pas de lui-meme à la surface du sol; mais généralement le pétrole jaillit à flots; on n'a que la peine de le recevoir dans des réservoirs et de remplir les ton-
neaux,
Un voyageur qui a rapporté des documents fort curieux de la Pétrole, — M, Octave Sachot, —— raconte de la façon suivante la façon dont on procède la-bas au forage des puits.
« n'est pas probablement, dit-il, dans le monde entier et certainement il n'existe point en Amérique une contrée où la propagation des frelons, comparée à celle des abeilles, soit si minime que dans cette région.
u Non seulement on y vient pour travailler, — ce qui est déjà quelque chose, — mais on travaille avec ardeur, — ce qui est tout différent.
« Du point du jour à la nuit, tout le monde est à son poste, et, si Satan ne trouvait à faire de recrue que parmi les paresseux, son métier serait tout à fait perdu dans la contrée de Pétrolie.
« [y a, disons-nous, un grand stimulant à cette activité excessive: c'est qu'à moins de travailler avec Courage ,il n'est pas possible de vivre, Les prix des objets les plus indispensables, — nourriture, vétement et logement, — ont plus que triplé en Amérique, depuis quelques années,
« Le taux des salaires est énorme dans la région de l'huile, mais, par contre, le prix des denrées y est également très exagéré,
« À quoi sert que la journée d’un conducteur de chariot soit payée 200 francs si, pour vivre, lui et ses deux chevaux, il lui faut en dépenser 150? Cela lui donne, il est vrai, un bénéfice de 50 francs, mais ce bénéfice 11 l'achète au prix d'une existence très fatigante ct de privations, à laquelle, si hardi qu'il soit, 1 hésiterait à s'exposer ailleurs, aux mémes conditions.
a Aussi n'y a-t-il que les individus les plus forts et les plus résolus qui peuvent supporter la vie sauvage de cette région, C'est ce qui fait que le pays passe pour très salubre,
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la maladie étant rare parmi cette robuste population de mineurs, de manouvriers et d'aventuriers endurcis sous le climat rigoureux de la Californie,
« Hest permis cependant de douter de la salubrité d'un district où les deux maladies régnantes sont le typhus et la dyssenteri typhorde, et où l'une ou l'autre vous emportent en peu de temps. Ces aflections ne sont ni le résultat d'une mauvaise nourriture, ni celui
des excès de boisson : il est extrémement rare de voir un hommeivre, Les vices de la con-
trée « Oilifére » sont le jeu et un langage plus où moins hérissé de jurons, Le premier de ces défauts est la conséquence presque naturelle du genre de spéculation auquel on se livre en Pétrolic, l'autre est une simple façon de s exprimer, un dialecte local, dont tout le monde se sert, méme dans la plus simple conversation
Un correspondant du Times qui était allé visiter la Pétrolic, sans laisser savoir qu'il
venait la en qualité de « reporter », fut enfin reconnu pour tel, et, dès qu'on sut qui il était.
les propriétaires des puits vinrent, l'un après l'autre, le trouver sans façon, pour s'informer s'ils pouvaient lui être utiles. Ils mirent des chevaux à sa disposition, lui offrirent des guides et, en un mot, voulurent lui faciliter toutes choses, — de la plus petite à la plus grande, —et cela tout simplement, parce que c'était un Anglais, curieux de voir les sources d'huile. Le reporter accepta et, guidé par ces propriétaires, il se rendit d'exploitation en exploitation, examinant le fort et le faible de la Pétrolie, sa richesse, ses escroqueries, ses entreprises sérieuses et ses leurres.
« Jamais, dit-il, dans ma longue carrière de voyageur, je n'avais rien vu qui valût l'aspect de ces régions. Initié à tout le mécanisme de l'industrie locale, au percement des puits, à leur rendement, à leurs résultats négatifs, à la manière dont certaines persont 2s avaient fait fortune, et à celle au moyen de laquelle d’autres avaient été volées, à la création de compagnies fictives qui enrichissaient leurs actionnaires, au moment où ils s'y attendaient le moins, à la vente de «terrains secs », que l’on couvrait — pendant la nuit — de fissures ruisselantes d'huile pour faire croire à des « sources absentes », j'ai pris note de tout, jour par jour, et je vais raconter ici mes impressions.
« Lorsqu'on veut forer un puits, la première opération consiste à élever une grossière charpente au-dessus de l'endroit choisi. Cela s'appelle un derrick, et signifie plate-forme, grue, potence, machines à élever des charges, et le nom a pour origine celui d'un exécuteur des hautes œuvres qui pendait avec la plus grande adresse. Au sommet du « derrick » est placée une poulie, munie d’une corde au bout de laquelle est fixée la lourde sonde d'acier servant à forer un trou de 0",15 pénétrant à la profondeur voulue pour atteindre l'huile, c'est-à-dire à 150 et 180 mètres.
« A quelques pas du « derrick » est la baraque contenant la machine à vapeur au moyen de laquelle la sonde est mise en mouvement, Lorsqu'on parvient à la couche d'huile, si le précieux liquide ne jaillit pas, c'est à l’aide de la machine qu'on le pompe. Sauf la machine, tout est fourni par la forêt voisine, et le forage d’un puits e,cède rarement 25,000 francs, main-d'œuvre comprise. Mais, si la découverte est heureuse, cette somme minime est bien vite récupérée et le ou les mineurs deviennent aussitôt millionnaires.
L'impôt du gouvernement américain est de r dollar par baril de 163 litres, soit 5 fr. 40.
Mais le plus ditlicile, le plus cher de l'exploitation, c'est le transport, eu égard au mauvais état des routes que les Américains négligent à plaisir, comme si ces voies de communication étaient inutiles pour leur commerce. Il y a le canal qui supplée au défaut de sentiers jusqu'à l'embarcadère du chemin de fer.
Pour rendre justice à la population de la Pétrolie, je dirai qu'elle est laborieuse et paisible et que les crimes ÿ sont rares, quoique chacun des habitants soit armé de revolvers et de bowie-knives, comme en Californie.
L'ivresse est chose également presque inconnue, mais le jeu se déploie là avec toute l'exubérance de ce vice. Quant au langage, il est émaillé de grossièretés et de blasphèmes.
Les Pétroliens rachètent ces défauts par la pratique la plus écossaise de l'hospitalité à bras ouverts, mais à cette condition que l'étranger ne sera ni un inventeur, ni un spéculateur,
« Oil City » n'est pas la seule ville où l'exploitation du pétrole soit mise en coupe réglée. On se rend de « Huile Ville » à Cherry Run, Tar Farm, Blood Farm, Egbert Farm et Pittrole City.
Mais quels chemins! de la boue à s'y perdre, des obstacles, des troncs d'arbres, des
fondrières, et, fait curieux à mentionner, on n'aperçoit pas la moindre trace d'oiseaux ou d'animaux.
Pour donner une idée du prix demandé pour les terrains de la Pétrolie, nous dirons que Tar Farm et Blood Farm, que nous avons cités plus haut, valaient, à l'époque où la fièvre huileuse se déclara, environ 250,000 fr.; on pria le propriétaire de vendre à 1.000 dollars l'arpent, soit 125 francs l'are, mais celui-ci se défendit d'en rien faire ; il n'était pas pressé, si bien qu'au bout d'une année, il put vendre T'ar Farm 780,000 dollars et Blood Farm 2 millions de dollars, soit près de 15 millions de francs,
Pour arriver à Pittrole City, on suit le « Corduroy Road », sorte de sentier boueux façonné avec une litière de branches et de feuilles, où les cheveux et les voitures enfoncent à qui mieux mieux.
N'importe! Go ahead! il faut arriver; on arrive et l'on aperçoit la capitale de la Pétrolie, dont le point de départ date de 1865 et qui recèle à cette heure plus de 11,000 habitants.
On y trouve un cirque avec des écuyers et des clowns, un hôtel très spacieux, toujours entièrement occupé, des débits de boissons, des magasins, des docks et des boarding houses.
Tout est là si différent de ce que, nous autres Européens, nous sommés habitués à voir, qu'il est bien difficile de donner une idée exacte de la localité. Qu'on se figure cependant une ville campée dans une torêt, au milieu de tronçons de pins déchiquetés, et entourée de toutes purts d'un océan de boue de la nature la plus tenace.
Les canaux fangeux qui servent de rues sont larges et spacieux, mais les cloaques se trouvent sous vos pas et l'on a grand'peine à ne pas y laisser ses bottes.
Dans cette ville étrange sont installées les agences et les bureaux des compagnies qui, du matin au soir, rivalisent d'activité et de mouvement, bien qu'il soit difficile de les distinguer des baraques où l'on est « logé » — au dire des /ands-lords, — à pied et à cheval et dans lesquels l'homme et sa monture sont également mal traités.
Un peu plus loin s'élèvent d'autres logis particuliers, maisons à deux, trois étages, ornées de balcons, les unes peintes à l'huile, les autres à l'état brut, telles que les ont façonnées le menuisier et le serrurier.
Cela ressemble à ce que sont l'intérieur et les abords d'une de nos grandes expositions nationales.
Les gens vont et viennent, comme piqués de la tarentule, au milieu de caisses brisées et d'objets épars.
Tout est vie et activité fébrile.
En somme, afin de donner une idée à nos lecteurs de l'importance des produits oléagineux de la Pensylvanie, nous ajouterons que, de 1859 à 1869, l'exportation du pétrole n'avait été que de 27,753,000 barils, autrement dit de 4,541,655,300 litres; tandis que depuis cette époque jusqu'en 1873, elle a été de 29,616,554,879 litres.
Ces chiffres à enx seuls valent un long poème.
LA VALLÉE D WYOMING, VUE DL IONT PROSPECT, COMTÉ DE WiILKESBARRE
LA VALLÉE DU WYOMING, VUE DE CAMP-HILL LE MONUMENT. VUE DU COTÉ DE KINGSTON.