‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 88 sur 211 · MRISING SUN »—LE SOLEIL LEVANT · texte numérisé non relu

MRISING SUN »—LE SOLEIL LEVANT

Est un ruisseau charmant qui mérite bien la réputation qu'on lui a faite .Célèbre Ce dans l'histoire des premiers temps de la guerre de l'Indépendance, il est connu de tous ceux qui gardent le souvenir de cette époque glorieuse. Les peintres ont reproduit les sites les plus pittoresques de ce courant d'eau, les poètes ont rimé des vers charmants et les touristes se sont plu à visiter ces bords couverts d’une ravissante verdure.

A vrai dire, cette rivière de Brandywine parcourt un pays des plus accidentés. Certes, dans toute l'étendue du territoire américain il est des affluents aussi considérables que celuilà, mais aucun d'eux n'est borné par des horizons plus beaux, enclavé par des montagnes aussi gracieuses que celles qui s'élèvent dans les environs du lit torrentiel et coupé de cascades de cette jolie rivière de Brandywine.

On rencontre quelque part, le long du torrent, un vieux moulin qui inspire à la fois le crayon de l'artiste et la verve du poète. L'un d'eux, l'enfant chéri des muses, Rogers, a dit

ans un de ses poèmes en langue anglaise :

Je voudrais posséder sur la colline ronde

Un chalet entouré de fleurs et d'arbres verts,

D'où l'on verrait tourner, grâce aux efforts de l'onde, Les rouages criards de ces moulins divers,

Où combattirent les héros du nouveau monde.

1 est certain que dans aucun parage on ne rencontre plus de chevalets devant lesquels un peintre est assis, les pinceaux à La main, où un poète, le crayon traçant des hiéroglyphes sur un carnet de papier blanc.

Certes nous avons vu bien des moulins dans nos différents voyages, mais aucun d'eux ne nous a laissé d'aussi charmants souvenirs que ceux du Brandywine, Le bruit cadencé de la roue, le miroitement des eaux qui diamantent l'espace et vont se perdre à la fois dans le torrent qui s'enfuit et sur les arbres qu'elles fécondent, tout fait naître une vive sympathie pour les habitants laborieux que cachent ces toits de chaume et ces planches rustiques formant les murailles de la construction.

Quelle que soit l'industrie qui donne du travail au moulin, celui-ei n'en offre pas moins à la vue une « fabrique » chormante dans un paysage gracieux.

Le courant d'eau qu L'on nomme de nos jours le Brandywine fut nommé d'abord, par des pionniers venus de © 1ède le « Fish-Kiln ». Nous ne pouvons expliquer clairement à nos lecteurs ce que signifie !a qualification nouvelle de Brandywine, La tradition raconte pourtant qu'un navire hollandais, chargé de spiritueux, — Brandy ou Brand wijn, — ayant, un jour de l'année 1665, fait naufrage dans la rivière, à l'endroit où celui-ci se réunit à la Christiana, la cargaison fut perdue et le Brandy se méla aux eaux qui l'emportérent, au grand déplaisir des amateurs d'alcool, qui eussent préféré le boire.

A dater de ce jour, les riverains baptisèrent le joli ruisseau de ce nom bizarre qu'il porte de nos jours, Combien de fleuves et de rivières aux États-Unis et dans les autres pays du monde n'ont pas d'origine plus rationnelle pour les noms qu'ils portent!

Le Brandywine prend sa source dans les montagnes qui forment la frontière des comtés du Chester et de Lancastre, dans Ja Pensylvanie, et que l'on nomme, avec quelque raison, les monts Welches. Du haut de leurs cimes élevées s'écoulent les ruisseaux qui vont d'un côté de l'est vers le Schuylkill, et sur le versant ouest dans la direction du Susquehanna,

Du haut de ces pics où la nature est assez rabougrie, on aperçoit distinctement tout le pays adjacent, et les bois agités par la brise dont la verdure devance invariablement, chaque printemps, celle du comté de Lancastre, qui est plus retardée.

Le Brandywine se sépare en deux courants, dont l'un, — celui du côté est, — coule d'abord vers lorient et descend ensuite vers le midi, tandis que l'autre, — appelé la branche de l'Ouest, —coule d'abord vers le sud, pour converger après vers l'est et alors se rejoindre à l'autre à 20 milles plus bas, A dater de ce point, le Brandywine est une rivière importante qui féconde le terroir de Chester, divise le comté du Delaware dans la Pensylvanie et va se jeter dans la Christiana, un peu au-dessus de l'endroit où cet affluent tombe dans le Delawarc,

A quelque endroit du Brandywine que l'on fasse halte, on se trouve en présence de points de vue ravissants, Le touriste fait la méme remarque quand il longe les ruisseaux qui alimentent la rivière. Partout, des deux côtés de ces sources coulant entre des prairies couvertes de fleurs, sous des abris verdoyants, il peut admirer des collines boisées à l'horizon, des roches aux formes bizarres, qui lui font dire que la nature a tout fait en ce pays pour attirer le colon et lui rendre la vie douce.

Le lit du Brandywine est maintes fois resserré dans sa course précipitée par des roches qui s'avancent sur les eaux et accélèrent leur rapidité. C’est sur ce point de la rivière que s'élèvent les divers moulins dont nous avons déjà parlé, À quelques milles au-dessous de

l'endroit où le Brandywine se jette dans le Delaware, se dressent les usines qui rendent la cité de Wilmington renommée, Ce sont aussi des moulins qui font la richesse de ce comté de Chester, à qui William Penn avait donné une charrue pour emblème à placer dans son étendard,

A ceux qui se souviennent de ce charmant courant d'eau nous rappellerons ces vers du même poète déjà cité :

Un ruban argenté qu'un soleil couchant dore,

Quoique ce soit sur ces bords fleuris que l'on fabrique la poudre pour la guerre et les arsenaux des États-Unis, le Brandywine n'en est pas moins une rivière très paisible, qui murmure sur des roches couvertes de mousse, en coulant jusqu'à son embouchure, Comme il a été reconnu qu'il était impossible de la rendre navigable, les hommes n'ont point cherché à faire sauter les roches qui la bordent autour desquelles les lauriers et les fougères crois. sent sans obstacle, La mousse couvre le sol sur le rivage, si bien que les pas du touriste sont amortis à mesure qu'il s'avance, Partout les saules pleureurs se penchent sur l'onde et l'abritent contre les rayons du soleil, protégés eux-mêmes par les hauts chênes et les noyers géants dont les fleurs au printemps saupoudrent cette onde et la rendent loconneuse,

Eu égard à la position de la source du Brandywine, on comprend que cette rivière est sujette à des crues impossibles à prévoir, Si dans les grandes chaleurs elle coule à peine dans son lit où des cailloux couvrent le fond et laissent passer çà et là les quelques filets argentés, qu'elle se gonfle et se rue en avant avec limpétuosité du tonnerre, les prairies verdoyantes, au milieu desquelles poussent les jacinthes et les narcisses, que bordent les roses ‘ulvages au pied desquelles se cachent les violettes, sont en quelques heures recouvertes d'eau et deviennent des lacs fangeux et dévastateurs.

Les ponts sont emportés, les billes de bois se précipitent en avant comme des catapultes enfonçant, entrainant tout ce qu'elles ont déraciné, On entend parfois les hurlements d’un pourceau qui s'en va emporté par une épave, en compagnie d'un coq qui n'a pas osé confier son salut à ses ailes, où qui plutôt n'a point voulu abandonner sa poule et ses poussins entraînés sur une planche qui servait de porte au poulailler.

Wilmington se trouve placé entre les bras du Brandywine et du Christiana, à peu de distance de l'embouchure de ces deux rivières quand elles vont se jeter dans le Delaware. L'extérieur de la ville, sur le côté qui touche à la montagne, est réellement fort pittoresque. On voit se promener sur les rives du courant d'eau les habitants de cette cité industrielle qui semblenr se plaire fort dans ces excursions uniformes et souvent renouvelées dans l'aprèsmidi. Les arbres, d'une très belle venue, couvrent les berges élevées et se penchent souvent au-dessus des eaux de façon à intercepter la lumière du soleil. La route tracée sur ces rivages voit chaque jour de nombreux véhicules s'élancer sur cette arène, où les trotteurs se disputer le prix de la rapidité. Mais ce sont les amateurs dela marche qui prouvent le mieux leur admiration pour les beautés de la nature. Sans alter bien loin, ils ont sous les yeux l'aspect de la forét vierge, d'un Niagara lilliputien, de rapides minuscules : ces horizons divers les charment au plus haut degré. Certains d'entre eux s'aventurent même jusqu'aux fabriques de poudre, en courant le risque de sauter, où tout au moins de voir sauter ces dangereuses constructions,

Les plus vieux moulins construits sur le Brandywine sont situés près de l'embouchure de lu rivière, Un pont traverse le Brandywine quiest placé près de la ruine d'une minoterie, laquelle servait à moudre du grain du temps de la révolution, L'armée de Washington campée à Valley-Forge fut nourrie avec le pain que l'on fabriquait avec la farine de Wilmington,

Remontons un peu plus haut; au milieu d'un bois touflu, nous trouverons Ridele's Bank, où des moulins à coton sont en pleine activité, Le paysage est délicieux, on aime à s'usscoir sous l'épaisseur des arbres et à prèter l'orcille aux bruits divers des roues des moulins sur lesquelles l'eau tombe en cadence,

La rivière continue à courir toujours abritée par des arbres aux feuilles altières et, en en suivant les sinuosités, on parvient à un joli hameau qui porte le nom de « Soleil levant ». — Rising sun, On traverse le Brandywine un peu au-dessus du village, sur un vieux pont qui aboutit au fameux moulin à poudre de Dupont qui, est le plus considérable du pays. Tout autour des saules verts forment une haie qui enclôt des prés couleur d'émcraude, On y cucille au printemps une quantité de violettes que leur couleur foncée et leur parfum ont rendue: célèbres dans tout le territoire, Des fougères géantes, — qui rivalisent avec celles de l'Australie, — conservées dans des terres, croissent de toutes parts dans les ravins tapissés de mousses et diaprés par les fleurs rubescentes des « cardinales »

C'est au milieu de cet Eden que passe le chemin à rails de bois, dont les voitures sont trainées par des chevaux. Is servent à transporter les tonneaux de poudre destinés aux dif: férents usages de la marine et de la milice du gouvernement.

Les moulins où l'on fabrique ce dangereux pulvérin sont tous placés sur le bord de l'eau, Chaque année, une de ces maisons, destince à sauter un jour ou l'autre, subit le sort qui lui est réservé. Ce qui n'empéche pas que, dès que la catastrophe a été dûment constatée, l'on n'y songe plus et que Pon reconstruise vite un autre moulin.

Le nombre immense des saules plantés dans ce voisinage à pour cause l'emploi que l'on fait des branches de ces arbres pour fabriquer le charbon à l'aide duquel on fabrique la poudre, Rien n'est plus curieux que la récolte de ces fascines quand arrive le mois de mai. On voit arriver à cette époque de l'ennée des wagons entiers couverts de ces branches d'une blancheur d'ivoire : tous les propriétaires, tous les fermiers qui ont des saules autour de leurs habitations ont coupé leurs fascines pour les vendre aux fabricants de poudre. Tous les trois ans on dépouille de leur chevelure ces vieux Samsons de la république américaine, Par bonheur, cette tondaison n'a pas des résultats semblables à ceux qu'eurent les ciseaux de Dalila sur le crâne de l'ennemi des Philistins. La forte tête des saules ne peut rester découverte, etavant le milieu de juin ont poussé des branches vertes qui, ténues pendant six mois, prennent bientôt de la Consistance. Deux ans après, la nouvelle récolte est prète. Cette récolte est fort rémunératrice, Les fabricants de poudre payent six dollars de plus lorsque les branches sont dépouillées de leur écorce,

Toutefois, la plus grande partie de ce travail du dépouillement des branches est pratiquée dans l'enceinte même des moulins à poudre. Pendant les beaux jours du mois de mai, on peut voir des vieillards, des femmes âgées et des enfants rassemblés pour vaquer à cette opération. Le tableau vivant de ces braves gens occupés à leur travail, les ébats des enfants qui courent à la poursuite des papillons pour se délasser de leur fatigue momentanée, ou bien qui cueillent des fleurs des champs pour en façonner des couronnes, est un

de ceux qui offrent un charme particulier au poète et au peintre. Le salaire de ces gens est de deux dollars par corde, rémunération suffisante si les branches sont fortes, car alors la besogne est plus rapidement faite, mais très peu productive si ce sont des brindilles très difficiles à éplucher. L'écorce appartient de droit à celui qui l'a pelée : elle sert à entretenir 18 feu dans la cabane du pauvre et l'odeur aromatique de ce combustible se mêle à celle du brouet que l'on assaisonne,

Le soir venu, on voit les ouvriers de la poudrière venir se joindre à eux; les jeunes filles des moulins à coton arrivent à leur tour, ainsi que les domestiques ou valets de charrue de fermes environnantes. Tous veulent se distraire et jaser «un brin ». Ces assemblées servent de Casino aux gens du pays.

Kate a lissé ses cheveux noirs et enroulé un ruban autour de son front; Molly, se hâtant de terminer sa besogne, noue un tablier blanc autour de sa taille : elles se rendent aux saules sans avoir la moindre intention de mettre en action le vers célèbre de Virgile :

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Tous, jeunes et vieux, se mettent à la besogne et l'on jase et l'on bavarde : c'est à qui racontera les meilleures histoires.

Et la soirée se passe et la besogne est terminée, et les échos de la rivière répètent au retour les chansons et les ébaïs joyeux de ces bons habitants des bords du Brandywine.

Si l’on remonte au delà des moulins à poudre, le paysage est également enchanteur. On trouve à Rockland d'immenses manufactures de papier dont l'ensemble est fort pittoresque et qui sont toutes encadrées dans des buissons de verdure.

Il est malheureusement à craindre que les magnificences de la nature près de Wilmington ne disparaissent un jour où l'autre, sacrifiées aux besoins de la spéculation, et tous ceux qui ont visité ce pays ravissant désirent voir les bords de la rivière ouverts en jardins publics pour les préserver du vandalisme des entrepreneurs de maisons,

On pense qu'à l'exemple des habitants de Philadelphie, ceux de Wilmington feront de leur Brandywine ce que les citoyens de la cité des quakers ont fait des rives du Wissahicon. Il serait difficile plus tard de rétablir ce qui existe de nos jours : d'ailleurs on ne pourrait pas réussir à créer mieux.

Le visiteur consciencieux qui à l'intention de tout voir sans rien omettre, lorsqu'il s'aventure dans un pays nouveau pour lui, doit quitter la voie battue pour se lancer dans des sentiers à peine frayés aboutissant aux sources du Delaware, c'est-à-dire à 100 milles au delà de son embouchure, dans la direction du Nord.

L'on part généralement pour accomplir cette excursion à 20 milles du Water Gap, — chute d'eau, — de la rivière. L'endroit appelé Dingman's Ferry est le point d'ou l'on s'éloigne pour commencer le voyage.

On rencontre, dans les environs, des ruisseaux plus remarquables par la gracieuseté des casc: las que par leur importance. La plus remarquable de ces curiosités limpides est celle que 1 on désigne sous le nom de « High Falls », — les Hautes Chutes, — dont la gravure est placée en tête de notre chapitre.

I-nous sot:;it avoir visité cet endroit certain matin de septembre, après nous être frayé un passage dans le bois touflu pour arriver jusque sur le bord du ruisseau, Il

nous fallut descendre le long de nombreux rochers glissants et couverts de mousses, et nous nous demandions comment ce courant d'eau produisait à peine un léger murmure. La température était brûlante, mais à cet endroit on ressentait à peine l'impression de la chaleur, si bien que nous pümes examiner à loisir la teinte bizarre des rochers et la position des arbres, dont les branches paraissaient émerger du milieu des eaux qui formaient le bassin principal au-dessus de la première cascarelle,

Cet assemblage d’eau et de verdure ressemblait vraiment à un décor féerique d'opéra

Au moment où nous regagnions l'hôtellerie où nous avions fait élection de domicile, il nous fallut presser le pas afin d'éviter les atteintes d'un orage qui s'avançait avec rapidité au-dessus de notre tête, Le vent faisait déjà plier les arbres; d'énormes gouttes de pluie tombaient autour de nous et mouillaient le sol; nous avions certainement à redouter une averse qui cüt pénétré nos vêtements.

Le soleil disparut enfin derrière des amas de nuages gris et noirs.

Ce fut avec une véritable satisfaction que nous parvinmes sous l'abri désiré : la verandah de l'hôtel. Nous nous croyions consignés au logis pour tout le reste de la journée et nous faisions provision de livres, de journaux et de cigares, lorsque, après déjeuner, le soleil reparut et la chaleur avec lui, modérée toutefois, grâce à la pluie qui était tombée à torrents.Nous retournämes alors visiter le « High Falls ». Le spectacle qui frappa nos yeux était bien diflérent alors de celui du matin. Au lieu d’une simple cascatelle, nous pouvions regarder avec stupéfaction un torrent impétueux s'écoulant avec un bruit tonitruant à travers un lit qui semblait trop étroit pour le contenir. Les mousses, desséchées le matin, se trouvaient ravivées par mille étincelles liquides : on eût dit que les branches des arbres se couvraient de givre. Le passage rapide des nuages répandait sur tout ce paysage, et particulièrement sur les eaux du ruisseau, des couleurs prismatiques qui passaient du blanc d'argent au vert de mer et enfin au bleu d'azur.

Ces changements caméléonesques nous impressionnaient fort, car ils formaient un contraste étrange avec la teinte sombre d'une crevasse ouverte au milieu de la roche.

De cet endroit nos yeux plongeaient à travers le voile liquide dans un bassin couleur d'opale qui formait le réceptacle de la chute d’eau.

Notre vue s'égarait avec volupté à travers les buissons qui bordaïent le ruisseau, sur les dentelures pittoresques des fougères, parmi les grains de sable de mica dont les bords étaient couverts et sous les ombres mystérieuses du bocage des alentours.

Nous restämes ainsi en contemplation pendant deux heures, et ce temps-là nous sembla aussi rapide que s'il avait duré dix minutes.

Un bac qui est placé à quelques mètres plus bas conduit le touriste à Milford et il peut continuer son chemin en suivant la zone carrossable qui longe des falaises aussi élevées que les palissades de l'Hudson. Les débris minuscules des rochers couvrent cette route et ont formé, par le tassement, une sorte de macadam naturel qui ne fatigue en rien la marche.

Tout est pour le mieux, car rien alors ne préoccupe le voyageur, qui peut ainsi donner toute son attention à la nature sublime qui l'environne.

D'un côté, l'on contemple cette muraille lisse et perpendiculaire qui ressemble à une muraille et abrite le passant contre les ardeurs de l’astre incandescent; de l'autre, on jette les yeux sur une succession considérable de prairies au milieu desquelles on fait escale vers une ferme élégante, aux murs peints en blanc ou en rouge, dont la toiture de chaume

ou d'ardoises tranche avec la verdure d'une plantation de pommiers et d'autres arbres fruitiers. La rivière circule à travers ce gai pays; des ponts la traversent en diflérents endroits, et dans le lointain on distingue des lignes couleur d'or de montagnes sur lesquelles la forêt a pris des proportions geantes,

Rien n'est plus beau qu'un lever de soleil dans ces parages, surtout par une belle matinée de printemps ou d'automne.

A quelque distance au-dessous du village de Milford, on parvient aux « chutes de Raymondiskil», qui sont trésfréquentées par les peintres de paysage.

L'eau torrentielle se précipite du centre d'un buisson épais vers une roche plate, et s'esclaile, d'une façon tout à tait imprévue, écumeuse, tressautant et se livrantensuite à des sauts de mouton, dont les trémoussements sont vertigineux.

À 3 milles plus bas, le touriste parvient au village de Millford, situé dans une vallée plantureuse, laquelle est scindée en deux parties par un désert très curieux à visiter.

Ces coins retirés du globe, — dans les contrées américaines, — ont toujours été choisis par les misanthropes et les amoureux pour leurs promenades favorites.

Le jour où nous visitions cette fissure boisée de la vallée de Maillf )rd , nous

fümes singulièrement stupéfaits en trou-

vant sur notre passage des couples de jeuncs gens, garcons, — bachelors and misses, — qui, bras dessus, bras dessous — ce qui, aux Etats-Unis, est permis à la campagne est défendu à la ville, par rapport au cant — le qu'en dira-t-on des usages, —

erraient à travers les chemins et se con-

taient mille fadeurs, très bien comprises LE CLAIR DE LUNE SUR LE BRANDYWINE entre gens qui veulent s'unir l'un à l'autre Dans le nombre de ces flirters setrou-

vait un géant, — eu égard à la taille de ses camarades, — qui accompagnait une charmante enfant, aux cheveux couleur d'or, au teint de neige et de lis, aux formes mignonnes

et sculpturales qui eussent fait rêver un peintre ou un statuaire. Le géant semblait

veiller avec un soin tout particulier à ce que son innamorala ne fût jamais atteinte par les moindres branches, pour qu'aucun chardon, qu'aucune ronce ne déchirassent ses pieds délicats. C'était en un mot un « amour d'amoureux ».

Nous suivions, avec notre guide, Île sentier qui longe le ruisseau, lorsqu'a un moment donné le bachelor aux vastes épaules, ayant à franchir le lit du torrent,

LES HAUTES CHUTES SUR LA RIVIÈRE DINGMAN. s'adressa à voix basse à la jeune fille et,

après avoir reçu un assentiment à sa de-

mande, prit celle-ci dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant, et franchit d'un bond le fossé, Il retomba sur l’autre rive, ferme et sans sourciller, puis, avec tous les égards dus à une fiancée, déposa celle-ci sur le lit de mousse qui couvrait le sol.

Nous voulûmes savoir, — si c'était possible, — le nom et l'histoire de ce brave «t honnète garçon.

Notre guide, — qui savait tout, comme les cicerone qui ne doivent jamais être pris en défaut, — nous raconta l'histoire suivante :

— Ce bel homme, c'est le colonel James C..., de l'armée américaine. Élève distingué de l'École de West-Point, il sortit de l'Académie avec le grade de lieutenant dans l'armée du Nord, à l'époque de la guerre de Séparation, — Secession War, — et s'étant distingué pendant plusieurs batailles, fut admis au rang d'officier supérieur, six mois après l'entrée en campagne.

Pendant un des combats dont le nom m'échappe en ce moment, le colonel James C..., blessé et abandonné sur le champ de bataille, fut emmené prisonnier par les Sudistes et interné à Augusta. Il avait été accueilli dans cette ville par la famille d'un riche planteur, qui était parti pour l'armée des confédérés et combattait avec honneur pour l'affranchissement de ceux-ci du despotisme des États du Nord.

M. James C..., prisonnier sur parole, guérit bientôt, grâce à l'influence du climat et aux bons soins qui lui furent prodigués par M"° de P..., épouse de l'officier sudiste, absent, pour l'heure, de sa plantation... pour cause de guerre.

La dame du logis était mère d'une petite fillette de huit ans, jolie comme les amours, qui n'avait point tardé à prendre le prisonnier en grande amitié. Cette affection de l'enfant pour le géant du Nord n'avait pas peu contribué à attirer le cœur de la mère vers ce préféré de la fillette.

La guerre se prolongea et le mari ne revenait point. La pauvre dame se désolait de cette absence forcée, lorsqu'un jour une fatale nouvelle arriva à la maison de la ville d'Augusta. M. de P... avait péri dans une escarmouche et on avait été forcé d’enterrer sa dépouille mortelle sur le champ de bataille.

La malheureuse veuve, qui adorait son mari, conçut un tel chagrin qu'elle s'alita et comprit, après quelques semaines de langueur, qu'elle allait bientôt à son tour quitter la terre et laisser une orpheline.

A qui confierait-elle sa chère Zinnia? Tous les parents de son mari, originaires de Nantes, étaient morts. Il ne lui restait aucune relation de famille de son côté; la position était perplexe. Elle fit appeler son hôte et lui dit :

— Je veux vous demander une grande faveur : promettez-moi de ne jamais abandonner ma fille. Cette enfant adorée vous a pris en grande amitié. Dans quelques heures je ne serai plus; servez-lui de père, et devenez le tuteur de sa fortune. Voici les papiers nécessaires pour vous conférer tous mes pouvoirs.

Le colonel James C... accepta et la pauvre madame de P... expira en bénissant l'homme généreux qui lui donnait quelque consolation à sa dernière heure.

Les formalités accomplies, le tuteur de la jeune Zinnia comprit qu'il avait de grands devoirs à remplir : il plaça sa jeune protégée, sa fille, dans un couvent de religieuses du Sacré-Cœur en bien recommandant aux dames de la maison de veiller à la santé et à la bonne éducation de la chère orpheline.

Sur ces entrefaites, la paix fut signée : le Sud était vaincu, il fallait rendre les prisonniers à la liberté, ce qui fut prompterment fait.

Le colonel James C... prit congé de sa chère Zinnia et lui promit de revenir bientôt à Augusta.

Mais les devoirs de sa profession, des affaires très embrouillées à régler, plusieurs autres

motifs sérieux, le retinrent à Washington et à New-York plus longtemps qu'il n'eût voulu y rester.

Un jour, il reçut d’Augusta la lettre d'une religieuse qui lui apprenait que la jeune orpheline était fort souffrante et qu'elle demandait instamment à revoir son père adoptif.

Deux heures après avoir recu cette missive, le colonel se mettait en route. Il arriva enfin au terme du voyage et courut à la pension. La pauvre créature, en apercevant son grand ami, se prit à sourire; la paleur de ses joues se dissipa et le médecin qui survint sur ces entrefaites déclara qu'elle était hors de danger.

Qui l'eût cru? Zinnia de P... éprouvait déjà pour le colonel James C... une affection, ou plutôt un amour tel qu'elle se mourait de tristesse et d'ennui. Un miracle, — le retour de son ami, — l'avait mise hors de danger.

Bref, lorsque miss de P... fut rétablie, le colonel l'emmena à New-York pour y achever son éducation sous ses yeux, Il y a six semaines que miss Zinnia est la fiancée de son père adoptif : leur mariage doit être célébré à la fin du mois.

Tandis que le guide parlait ainsi, le «Géant» et la « Naine », — c'est ainsi qu'on les appelait à Milford, — avaient disparu dans la montagne. Nous les retrouvämes le soir à l'hôtel où ils étaient descendus. On ne parlait que d'eux à la table d'hôte autour de laquelle nous étions assis.

Le lendemain ils s'étaient éloignés pour continuer leur excursion dans la direction d'Augusta, où la cérémonie nuptiale devait avoir lieu, — suivant les désirs de la jeune fille, — à la mème église où elle avait fait sa première communion.

Nos lecteurs nous pardonneront cette digression : elle nous a semblé devoir trouver place à cet endroit, comme une étude de mœurs curieuses du pays et des gens qui l'habitent.

Nous nous retrouverons sur les bords du Sawkill, ou simple ruisseau qui murmure sur un lit de gravier et se glisse sous un dais de verdure. Des fougères arborescentes, des fleurs de couleurs diverses, des pampres de vigne sauvage, couvrent les rives de ce courant d'eau minuscule, dont les méandres servent d’abri aux bergers et aux bergères de cette Arcadie de l'État de Pensylvanie.

A 2 milles à peine, au nord, on trouve les « Cascades de Sawkill » qui ressemblent fort, pour l'aspect général, à celles de « High Falls » et de « Raymond’s Skill. »

A Sawkill, l'onde, en tombant sur une énorme pierre plate, rebondit en éclats lesquels sontirisés par les rayons du soleil. A vrai dire, cette cascade est double, divisée qu'elle est par un énorme rocher ; mais la formation de la chute est telle qu'avant d'avoir atteint les rochers inférieurs, les eaux se réunissent et ne forment plus qu'une seule masse, brillante et argentée.

Si nous suivons les méandres de la rivière, nous nous arrêterons à Port Jewis situé sur les frontières des États de New-York, du New Jersey et de la Pensylvanie.

C'est tout près de ce village que la rivière Neversink se jette dans le Delaware après avoir franchi les détours d'une vallée d'un aspect remarquable.

Le touriste fait généralement-un temps d'arrêt au mont William, du sommet duquel il jeuit d'une vue magnifique s'étendant sur une plaine très vaste, au centre de laquelle le courant d'eau suit des sinuosités qui ressemblent fort à la marche er. zigzag d'un serpent d'une taille gigantesque.

Lorsqu'on descend de la montagne, le soleil décline à l'horizon, et l'aspect de ce cou-

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1. Le canal, — 2. Le mont William, 3 L'aqueduc de Lackawaxen.

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