LE HAUT DELAWARE
cher de l'astre qui éclaire le monde est un des plus extraordinaires dont on puisse jouir. Les teintes diverses prises par les bois et les rochers inspirent la mélancolie.
Dans cette partie du territoire pensylvanien, la culture est poussée à une très grande perfection. On ne peut découvrir nulle part une lande abandonnée en jachère, Les fermes se touchent presque; c'est comme qui dirait un village aux feux disséminés, mais se reliant tous au groupe d'une petite ville.
Lorsqu'on s'éloigne de Port Jewis, on se dirige sur Lackawaxen pour visiter l'aqueduc qui reçoit les eaux de l'Hudson et du Delaware, On parvient ensuite à Depavie, dont le paysage est sauvage et conséquemment très curieux. C'est un Contraste dont on ne se rend compte que lorsqu'on a passé par là.
Une des cultures de ce pays, aussi bien que de celui des bords du Susquehanna, est celle du houblon. Dans toutes les vallées de l'État de Pensylvanie, on peut se dire que cette plante qui, mêlée à l'orge, sert à fabriquer la bière, est la préférée des fermiers demeurant dans ces parages.
On nous avait souvent parlé, à New-York, des sites bons à visiter, dans lesquels l'industrie de la brasserie était également très curieuse à examiner, Nous remontämes le fleuve Hudson jusqu'à Albany, afin de visiter la tombe du romancier J. Fenimore Cooper, que l’on montre à Cooperstown, dans le cimetière qui entoure l'église. C'est là que fut enterré, sur la fin d'une carrière si bien remplie, l'auteur du Dernier des Mohicans, des Pionniers et de tant d'autres œuvres remarquables qui avaient ravi notre imagination à l'époque où, jeune encore, — bien avant notre séjour de dix ans aux États-Unis, — nous habitions une propriété de famille, —le château de Servannes, dans les Bouches du Rhône, — à jaquelle nous rêvions devant la pierre tumulaire de l'écrivain célèbre,
En nous éloignant de Cooperstown, nous gravimes les montagnes, et notre guide nous montrait, dans ie fond des vallées qui s'ouvraient en dessous de la route, des champs couverts d'une forêt de perches hissées les unes contre les autres et recouvertes d'une plante verte enlacée, enroulce, tordue autour de cette bille de bois.
Nous nous croyions transportés dans les champs de la pauvre Alsace, — qui, à cette heure n'était point encore une province de l'Allemagne, — où la culture du houblon est poussée au plus haut degré du perfectionnement.
Le cicérone yankee qui nous précédait nous engagea à descendre dans une des principales résidences d’un propriétaire du comté, M. Peter Parshal, --- dont le séjour préféré se nommait Elmdale, — située à 6 milles du lac Otsego.
L'accueil fut très cordial et, après les salutations d'usage, le breakfast offert de très bon cœur, M. Peter Parshal nous fit faire la tournée du propriétaire. L'excellent homme nous montrait de lui-même le spectacle que nous venions contempler. Une marche de quelques minutes nous amena au milieu des bosquets de houblon dont le parfum particulier trahissait la présence. Les perches étaient placées à un mètre de distance l'une de l'autre, et la plante, parvenue à sa hauteur, avait jeté ses brindilles d’un « mât » à l’autre, si bien que l'on se promenait à l'abri sous un dôme de verdure : des fils de fer reliaient toutes ces perches ensemble, de façon à favoriser la pousse, l'extension et la maturité de la fleur du houblon, au moyen de laquelle on fabrique, aux États-Unis, de la bière qui rivalise avec tout ce que l'Allemagne, la Bavière et l'Autriche ont de meilleur à offrir aux disciples de Gambrinus,.
Lorsque la plante du houblon est bonne à être coupée, les jeunes gens employés à la récolte déplantent la perche et l'arrachent du sol, puis ils ramassent les feuilles en brassées, et les transportent dans un coin du champ, sous une tente, et c'est la que la cueillette se fait. Toutes les petites boules fleuries sont coupées et jetées dans des boîtes par des femmes engagées pour ces travaux, Îlen est, dans le nombre, qui se couvrent les mains de gants, d'autres de bas, afin de se préserver contre les piqûres du houblon, Tout ce monde-là rit, jabote, se laisse aller à la plus franche gaieté en présence des hommes préposés au remplissage des boîtes, qui remplacent le récipient plein par un récipient vide, Le contenu de ces boîtes, toutes uniformes, représente un poids, et il est entassé dans un sac, lequel est pesé à son tour et placé sur une charrette à l'aide de laquelle le chargement se dirigera vers la brasserie. À
Le commerce du houblon est pratiqué par des négociants de Cooperstown, d’Albany, de New-York, qui, à l'époque de la récolte, se rendent près des fermiers avec lesquels ils sont en correspondance, discutent la valeur de la récolte de ceux-ci et, après être convenus d'un prix, emportent, ou font expédier la marchandise achetée à la destination qu'ils lui ont donnée,
Mais nous ne devons pas oublier que cette dernière a été d’abord l’objet des soins spéciaux des fermiers qui la récoltent, Ce sont eux qui la font sécher et qui l'offrent toute prète à être employée aux acheteurs dont ils reçoivent la visite. Ces soins, que n'ont pas les producteurs de l'Europe, sont tels que la marchandise américaine est bier: plus prisée sur le marché américain que toutes celles venues d'Europe. En 1878, l'exportation du houbion des États-Unis pour l'Angleterre s'est élevée à 96,000 balles. Pour 1867, c'est l'Allemagne qui alimentait l'Amérique du Nord; les temps sont bien changés.
Le houblon ne pousse pas partout. Là où croît la vigne, la plante qui sert à la fabrication de la bière, — cette fausse rivale du vin, — ne peut pas croître sur le même terrain et vice versa. C'est une des règles de la nature.
Dès que les balles de houblon sont préparées et plombées, on brûle sur place les débris de la plante, dont les cendres vont fumer la terre.
Le séchoir, où les fermiers donnent aux fleurs de houblon la préparation indispensable, est généralement une maison séparée des autres corps de bâtiments dans le sous-sol de laquelle est bâti un énorme calorifère, disposé de façon à produire de la vapeur sèche. Dans les deux pièces situées aux deux étages de ce séchoir, sont pratiquées des ouvertures dans le parquet, de façon à laisser passer la fumée qui envahit les salles où le houblon est jeté sur des planches pour y être séché entièrement et ne point fermenter. C'est de là que les fleurs de houblon sortent pour être définitivement déclarées bonnes à vendre.
Chaque soir, quand la journée est achevée, les « récolteurs » des deux sexes se réunissaient dans la grange de M. Parshal. Là venaient les retrouver leurs amis et connaissances des fermes voisines, et tout ce monde-là dansait le « Hop », un fandango national qui a pris le nom de la plante en l'honneur de laquelle on se trémoussait.
Ce festival champêtre était «encouragé» au moyen d'instruments primitifs, un ou deux violons, une cornemuse, quelquefois un cornet à piston, et des chanteurs mélaient leurs voix à celles des instruments, afin de remplacer ceux qu'ils n'avaient pas à leur service pour bien marquer la mesure, Ces « cueilleuses » de houblon prenaient un plaisir extrème
376 L'AMÉRIQUE DU NORD PITTORESQUE, au culte de Terpsichore, cette neuvième muse de la mythologie, dont les pas cadencés ont une si grande influence sur la femme.
« Tous ces endiablés se trémousseraient de la sorte jusqu'à demain matin, nous disait M. Peter Parshal, si je les laissais faire, Mais par malheur! cet exercice leur laisserait peu de forces pour le travail; aussi je m'oppose à la prolongation de ce passe-temps, dès que onze heures sonnent, Il faut alors se retirer : c'est la règle, »
Le prix ordinaire du houblon, à l'époque de la guerre, était de 3 fr. 75 e. par livre, mais il a considérablement augmenté en 1879, car bon nombre de fermiers se sont décidés à abandonner cette culture.
La fleur nouvelle est la meuieure pour la fabrication de la bière, ce qui n'empêche pas que les fleurs des années précédentes ont également leur valeur, On estime aux États-Unis à 4,000,000 de dollars le produit de la récolte du houblon, L'Allemagne n'emprunte rien à l'Amérique, car elle dédaigne ses produits, et pourtant l'Angleterre n'en fait pas fi. L'ale de Burton, de Alsopp's et autres fabricants, jouit d'une renommée qu'elle mérite, car ces brasseurs tiennent à honneur de ne produire que des cuvées sans reproche.
D'autre part, la bière américaine ne cède le pas à aucune autre boisson du même genre. Elle porte des marques nombreuses, mais toutes sont excellentes, à peu d'exceptions près. Quel que soit le « bar room» où vous entriez dans une des rues des grandes villes des États-Unis, vous y trouvez un glass of ale frais et savoureux, tiré du tonneau, — préparé à la cave et entouré de glace, — au moyen d'un siphon semblable à ceux qui sont maintenant en usage dans toutes nos brasseries de Paris et de la province.
Le prix uniforme est de six cents et, moyennant ce /are, vous pouvez, si vous arrivez de dix à onze heures du matin dans toute taverne qui se respecte, participer gratuitement à un déjeuner chaud, servi à l’un des angles du comptoir, composé de poisson, de viande, de salade et de gâteaux secs, — crackers, — déjeuner plantureux et d'un haut goût, qui forcera infailliblement le consommateur à demander un, deux, trois, quelquefois cinq ou six verres d'ale, indispensables pour étancher sa soif,
Et, sans en avoir l'air, le barkecper aura retiré en « boisson » ce qu'il avait dépensé en « victuailles ».
C'est une méthode fort pratique, comme on peut le comprendre facilement. Une des qualités du Yankee est de ne rien donner pour rien. C'est logique. Ce qui n'empêche pas que tous les matins on peut lire sur la devanture du café-brasserie : Free lunch and breakfast from 10 10 11 o'clock. Goûter et déjeuner gratuits de 10 à 11 heures.
La consommation universelle de ce popular drink d'un bout à l'autre de l'Union est telle que jusqu'à présent les chiffres de la vente n'ont pu être alignés d’une façon authentique. Cela tient à ce que l'on ne paye pas de droits pour ce beverage national, que tout fermier peut fabriquer lui-même, sans contrôle, sans la visite des droits réunis inconnus en Amérique.
Les seuls « droits réunis » des États-Unis sont ceux des citoyens formant un faisceau pour la défense de leur liberté, équivalant aux J'ueros des anciennes provinces du nord de l'Espagne.
ur pi APS M Us È 14: RES
MAUCR GHUNK: *
MAUCH CHUNK
a ville de Mauch Chunk, la L plus réellement fantastique de toutes les cités américaines, est située au cœur même de la contrée minière de charbon de terre de l'État de Pensylvanie.
Ce nom bizarre, en langage de Peaux-Rouges, signifie la « montagne de l'Ours ».
Mauch Chunk a été bâtie dans une vallée très étroite que l'on trouve au milieu des montagnes, dont la base est arrosée par les eaux de la rivière Lehig. Les maisons étagées le long des flancs du rocher oflrent un aspect assez bizarre. Il n'y a qu'une seule rue dans cette ville étrange où chaque demeure est appliquée contre la paroi du rocher.
Si l'on trouve un jardin, c'est qu'il a été défriché à la hauteur du toit, dans les flancs de la montagne elle- LE CHEMIN DE FER ASCENSEUR DE MAUCIT CHUNK même.
Comme preuve de cette bizarrerie de la nature, on peut, examinant avec soin la posi-
tion de ce village, genre suisse, voir entassés dans un angle restreint, des habitations, un coin du ruisseau Lehig, un canal, une rue et deux voies de chemin de fer, Tout cela occupe à peine un quart! de mille.
Le premier point de vue digne d'être examiné avec soin est celui qui offre aux yeux ébahis une montée et une descente vertigineuses, le long de laquelle se hissent et roulent les wagons vides ou chargés. Sur le sommet de la montagne, que l'on nomme Pisgah, la fumée qui sort de deux hautes cheminées fait ressembler ce cône à un volcan en voie d'éruption. Et pourtant tel n'est point le cas. Ces deux tours de briques sont destinées à laisser échapper le trop-plein de la combustion destiné à faire niarcher les rouages à l’aide desquels on hisse et l'on affale les wagons sur les rails.
Au bas de cette haute montagne, la ville se déploie et les affaires qu'on y traite dans ses murs sont considérables. Nuit et jour les convois sillonnent les routes ferrées, semblables à des serpents géants qui, pendant l'obscurité, ont un aspect vraiment terrifiant iorsque les yeux brillants de la machine qui pousse en arrière se rencontrent avec ceux de l'engine qui descend. On compte souvent plus de deux cents wagons d’une seule enfilade, sans qu'il y ait un instant de trève; les locomotives sifflent, la vapeur entraîne où ramène les cars remplis de houille : c'est un tohu-bohu qu'il faut contempler pour y croire. Un voyageur qui a passé quarante-huit heures à Mauch Chunk affirmait avoir eu la patience de compter les trains montants ou descendants : il y en avait un toutes les cinq minutes. Il avait fait une faction de trois heures pour inscrire ce calcul sur son calepin.
Cette mine inépuisable de « diamant noir» est d'une richesse exceptionnelle puisqu'elle a pour débouché ce chemin de fer et divers canaux qui servent également au transport du précieux minerai. Le rapport des ingénieurs affirme, par des chiffres irrécusables, qu'un seul des chemins de fer emporte 18,000 tonnes de combustible par semaine.
Si l’on s’est transporté au sommet du Pisgah, le panorama qui se déploie devant nous est d’une beauté réellement magique. On contemple d'abord tout ce qui a trait au travail de la mine, on examine les chargements du canal, les évolutions du Kehig, qui tantôt couvre à peine, de ses eaux pétillantes, les roches dont est formé son lit, ou bien qui bondit, écumant, impétueux lorsque la pluie et l'orage entraînent ses ondes à travers champs.
Plus loin, à l'horizon, le soleil donne des nuances diverses aux collines diaprées d'arbres de toutes essences. C’est un spectacle grandiose etséducteur : on s'arrête longtemps à la mème place pour assister à ce mouvement de kaléidoscope.
Le chemin de fer que l'on a élevé sur le mont Pisgah se nomme « Gravity Rail Road » — «la route de la gravité, » — c'est un vrai tour de force.
Nos lecteurs voudront bien parcourir avec nous les curiosités de la montagne, dont les précipices imprévus, les vallées profondes sont dignes d'être visités ou décrits. %vant de procéder à cette description, nous leur expliquerons le but de notre pèlerinage en leur donnant des détails précis sur les travaux intérieurs de Mauch Chunk.
Les mines qui sont exploitées en cet endroit sont situées à 9 milles de la rivière, dans les montagnes Sharp et Black, aussi bien que dans la vallée de « Panther Creek », qui est placée entre les deux. Ce fut un chasseur, nommé Ginter qui découvrit le premier les mines de charbon anthracite en 1791, sur le mont Sharp que l'on appeiait alors le « Summit Hill ».
Ginter, — que l'on nommait dans le pays Old Sam, non point à cause de son âge,
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mais bien à cause de la longue barbe inculte qu'il portait et qui lui donnait une fausse ressemblance avec le juif errant, — Ginter, — comme Rip van Winckle, dont nous avons raconté l'histoire, — avait eu le malheur de tirer un mauvais numéro à la loterie du mariage. Sa femme acariâtre, maigre, sèche, osseuse et peu avenante lui rendait insupportable le séjour de la maison, si bien que l'on voyait souvent Ginter s'éloigner dans la montagne, à la recherche de gibier et surtout de repos.
Le mont Sharp était son rendez-vous favori. A cette époque du siècle passé, la solitude la plus complète régnait dans ces parages, et les animaux sauvages hantaient les forêts et les buissons qui s'élevaient de toutes parts, denses, impénétrables à tout autre qu'à un pionnier déterminé. ,
Ginter avait été, certain jour, surpris par une tempête violente, un orage accompagné d'éclairs qui l'avait forcé à chercher un refuge dans une cavité de rochers. La pluie tombait par torrents et la prudence engageait notre chasseur à se pelotonner au fond du trou surmonté d’une énorme pierre qui lui servait d'auvent et le garantissait contre l'averse.
L'inoccupation forcée dans laquelle se trouvait le chasseur lui permit de bien examiner la place qu'il occupait. IT s'aperçut que la pierre du fond était noire et ressemblait au charbon que l’on brülait à la ville et dans son village.
Comme l'atmosphère s'était refroidie, Ginter se dit qu'avec cette pierre il allait allumer un feu devant lequel il se chaufferait et ferait cuire des grillades du cerf qu'il avait abattu le matin. A l'aide de la hachette qu'il portait à sa ceinture, il détacha et brisa quelques gros morceaux du rocher noir et les disposa au-dessus d'un tas de bois mort qu'il avait arrangé pour faire prendre la pierre bitumineuse.
Tout d’abord le charbon résista à l'atteinte des flammes, qui léchaient impunément sa surface. Cinq fois, dix fois, Ginter fut obligé de rebätir son feu qu’, lorsque le bois mort avait été consumé, s'éteignait après avoir brillé quelques instants. Mais notre chasseur ne se rebuta point; à force de persévérance, il parvint à son but. Le charbon rougit et, alimenté peu à peu par des morceaux de moyenne grosseur, ajoutés à ceux qui brüûlaient, fournit un foyer incandescent, dont la chaleur était quintuple, décuple de celui d'un feu ordinaire de « charcoal ».
Ginter se dit qu'il avait fait une admirable découverte; mais il comprit également que pour être seul maître d'un tel secret et en retirer les fruits, il était indispensable de se rendre acquéreur du mont Sharp, à la condition toutefois qu'il serait le réceptacle d’une mine de ce charbon si dur, mais si fécond en calorique.
Il rentra chez lui, accepta sans murmurer les rebuffades de mistress Barbara Ginter, et, sans prêter la moindre attention aux plaintes de celle-ci, qui lui reprochait sa vie de paresse et d'oisiveté, il s'empar: d'un pic et retourna à la montagne. Il resta absent pendant une semaine, brisant de côté et d'autre le rocher pour se rendre compte de la valeur de la mine.
Partout où le fer s'enfonçait à un mètre, souvent à moins de profondeur, Ginter arrivait à un filon d’une richesse sans égale. 11 rebouchait soigneusement les trous qu'il avait faits, et recommençait plus loin, Au bout de huit jours, — pendant lesquels il avait vécu exclusivement du produit de sa chasse, — le pionnier fut convaincu que sa découverte était une « grosse affaire ».
L'important était d'acquérir la montagne, d'une façon légale, par un acte tellement