‹ L'Amérique du Nord pittoresque [microforme]Chapitre 91 sur 211 · PONT DE CHESNUT STREET, SUR LE SCHUYLKILIL · texte numérisé non relu

PONT DE CHESNUT STREET, SUR LE SCHUYLKILIL

ous voici parvenus à la ville des quakers.

N Lorsque William Penn, certain matin de 1682, amarra son embarcation à la rive et descendit d'un air grave sur le sable, s'avançant à pas lents vers l'hôtellerie solitaire de « Blue anchor », — l'Ancre bleue, — tout en rèvant à la fondation de Philadelphie sur ce territoire couvert de bois, arrosé par des sources nombreuses et nommé Coaquannoc à cette époque, il ne supposait point, — nous le croyons du moins, — que cet endroit deviendrait un jour un centre immense de population.

Non, certainement non, William Penn, installé dans un fauteuil de bois tourné, les pieds reposant sur les carreaux saupoudrés de grès de la taverne où il avait demandé l'hospitalité, ne songeait pas à une pareille métamorphose. Pour lui, un simple village, une bourgade à peine devait s'élever dans un temps donné, autour de l’auberge bâtie depuis quelques années pour offrir un toit et le nécessaire aux marins et aux bateliers de passage. Il ne s'imaginait pas que Philadelphie remplacerait Coaquannoc.

Son plan, — nous l'avons eu sous les yeux dans les archives du City Hall de la capitale de la Pensylvanie, — était de voir surgir en cet endroit une petite cité composée de trente rues coupées l’une dans l’autre à angles droits, comme un échiquier, dont neuf auraient

couru de l'est à l'ouest et vingt et une du nord au sud; les premières de ces rues servant d'artères pour relier les deux courants d'eau entre lesquels s'étendait la langue de terre qui devait être couverte par les maisons de ses frères et amis.

I ne se dissimulait pas, cependant, qu'il était loisible à d'autres de s'établir de l'autre côté de l’un ou de l'autre de ces affluents.

Ce bon William Penn, qui arrivait d'Europe, où les cités étaient enclavées dans des limites de pierre, s'était dit que la future capitale de l'État de Keystone devrait être tracée sur les plans de son pays natal, avec cette différence que, pour éviter les agglomérations malsaines de la population dans des carrefours obscurs, des bas-fonds et des cloaques, il forcerait, par une convention irrévocable, c'que nouvel habitant à se bâtir une maison sur un plan régulier.

Ce raisonnement, sage au point de vue de l'hygiène, était peu rationnel, si Penn y eût réfléchi relativement à l'art architectural. Mais la secte dont ce pionnier faisait partie sacrifiait toujours l'agréable à l'utile. Ce que les quakers aimaient seulement, c'était la nature grandiose, la nature inspiratrice, et, à ce point de vue, le site choisi par leur chef était vraiment splendide.

La plaine qui s'étendait devant leurs yeux, dominée à droite et à gauche par des collines boisées, les champs qui se couvriraient de moissons abondantes, les eaux profondes du Delaware coulant à pleins bords et les ondes pures du Schuylkill, — élément indispensable aux développements d'un commerce destiné à enrichir les habitants, — les beautés pittoresques de la nature : roches couvertes de mousse, criques ombreuses, montagnes, ravines, torrents, cascades ên miniature sur les bords du Wissahickon, tout concourait à enchanter le fondateur de la nouvelle ville, qui déclara que les environs de cette taverne de « Blue Anchor » étaient bien ceux qu'il avait rèvés pour s'y établir, lui et les siens.

L'excellent homme n'avait pas fait un songe creux.

La Philadelphie de William Penn fut réellement constituée en 1701, et dans les années qui suivirent, les maisons s'élevèrent plutôt sur les bords du Delaware, au nord et au sud, que dans la direction du Schuylkill. Cette tendance de s'arracher aux rivages du fleuve ou de la mer où ont atterri les coureurs d'aventure, est propre à tous ceux qui cherchent un endroit où ils pourront dresser leur tente; il n'y a donc rien qui puisse étonner dans le choix qu'avaient fait les Philadelphes pour l'érection de leurs demeures. Leurs intérêts et les besoins de leur famille les « retenaient à la rive », et ils laissaient la partie supérieure, du côté de Schuylkill, abandonnée à quelques-uns d'entre eux qui y avaient établi des fermes ou bâti quelque villa de plaisance, plutôt que de rapport. Au commencement du siècle, la plupart des belles maisons de Philadelphie étaient placées dans Front Street, la première rue tracée par William Penn, qui courait du nord au sud, le long du Delaware. Quelques-unes de ces demeures antiques sont encore, de nos jours, habitées par des citoyens riches qui n'ont pas cédé la place aux envahisseurs du commerce et qui se plaisent à voir de leurs fenêtres le mouvement du port et les allées et venues des trafiquants.

Les monuments historiques de cette époque d'enfantement sont en très petit nombre. Le plus curieux est l'église de Christ Church, située dans la seconde rue, au-dessus de Market, dont la construction date de 1727, c'est-à-dire deux années avant la pose de la première pierre de la maison d'État, — State House, — qui, depuis, fut célèbre sous

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la qualification de « Indépendence Hall ». Renfermé comme il l'est entre d'énormes bâtiments de briques et de mortier, réellement peu élégants de formes et complètement consacrés au trafic des boutiquiers, ce monument n'offre rien de très pittoresque à la vue; mais le touriste intelligent qui aura la patience de gravir les marches par lesquelles il atteindra la plate-forme du beffroi oubliera sa fatigue en contemplant un admirable panorama, Du haut de cette tour, il apercevra le cours du Delaware, y compris les quais envahis par les navires et plus loin couverts d'arbres. En regardant à l'ouest, il reconnaitra les plages sablonneuses de New Jersey, Cambden et Glowcester, et, enfin, un horizon borné par des forèts de pins maritimes. ;

En jetant les yeux vers le sud, il pourra contempler à loisir les travaux du Navy Yard,— l'Arsenal, — où se dressent des mâts de toutes dimensions, où les cabines peintes en vert des officiers à terre éblouissent sa vue. Un peu plus loin, à la jonction du Delaware et du Schuylkill, tous deux en route pour la mer, il percevra, dans la brume, l'ile League, où, dans un temps donné, sera établi l'arsenal de Philadelphie.

Si le touriste, qui veut tout noter sur son calepin de voyage, porte ses regards en tournant le dos au fleuve, il suivra, comme sur une carte développée à sa portée, la configuration de toute la cité. Voici le Schuylkill au sud et Germantown au nord. Du côté de l'ouest, il distinguera les avenues agrestes de West Philadelphia, Mantua et Hestonville qui, aujourd'hui, sont enclavées dans la ville.

Du haut du fronton du collège Girard, la vue est également splendide; et, puisque nous avons parlé de ce monument, disons encore qu'il a été élevé par ce Français plein de cœur et de charité, dont nous avons déjà parlé, sur l'emplacement que l’on appelait autrefois Ridge Road et qui, de nos jours, se nomme Ridge Avenue. Le Girard College est bâti au milieu d'un parc qui mesure 45 acres et est situé au nord-ouest de Philadelphie. Le bâtiment principal, — le collège, — sorte de temple d'ordre corinthien, — est entièrement construit en marbre blanc. Les autres édifices, faits avec les mêmes matériaux, sont réservés aux dortoirs et aux « offices », ce qui veut dire salle à manger, cuisine, salle de bains, etc. j

Un fait fâcheux à signaler, £’est que toutes les rues de Philadelphie sont étroites, et cette rectitude de lignes choque l'artiste qui visite la ville. Il s'aperçoit bien vite que l’architecture des maisons est écrasée par ce vice de règlement de la voie publique. Les bâtiments publics et particuliers, dont la vue extérieure révèle des talents d'architecture réels, ne manquent cependant pas à Philadelphie : maisons d'habitation, temples, établissements de commerce; mais tous sont écrasés les uns contre les autres, la face contre celle du voisin. C'est à peine si on peut en deviner la valeur artistique.

Transportons-nous dans Chesnut Street et contemplons le State House, qui, par son ancienneté, mérite toute notre attention. La « Maison d'État », qui a deux étages, est construite avec des briques. Ce qui la rend célèbre, ce qui fait que tout citoyen américain parle de cet édifice avec respect, C'est que, du haut du beffroi qui le surmonte, un jour, — jour mémorable, — la cloche qui y est appendue retentit, il y a cent deux ans, — c'est-à-dire en 1777, — pour apprendre à tous que l'Amérique du Nord était désormais libre et dégagée de tout servage. C'est sous ce toit béni du peuple que fut lue la Déclaration de l'Indépendance; quelques années plus tard, dans la même salle, on discuta et l'on approuva la Constitution qui devait régir la grande république transatlantique.

Market Street est la vaste artère commerciale de Philadelphie: là s'opèrent les grandes transactions dans les aflaires du pays et celles de l'Europe : ses magasins immenses, ses entrepôts remplis de marchandises, le mouvement, les allants et les venants, méritent d'être signalés. Ce n'est pourtant pas là que le touriste, à la recherche de curiosités à examiner, ira passer son temps; il ne s'arrêtera pas davantage dans Arch Strect, où se trouvent cependant quelques clochers élégants; mais ce qui le séduira dans cet endroit de « la ville des amis », c'est la tranquillité, le calme relatif, comparé avec le bruit, l'activité des rues qui l'avoisinent. Cette rue d'Arch était le séjour favori des Quakers du temps passé : il est facile de s'en convaincre, ne füt-ce qu'en examinant la simplicité des façades de toutes ces habitations, dont quelques-unes n'ont point changé d'aspect,

Si l'on veut trouver de belles résidences particulières, il faut se transporter dans les quartiers de l'ouest et du nord-ouest de la métropole, à New Philadelphia, entre autres, de l'autre côté du Schuylkill, où l'on rencontrera à chaque pas des villas élégantes et des chalets ravissants,

La partie ouest des rues Walnut, Chesnut, Arch, Spruce et Pine est couverte de constructions sévères, du genre palais, et le boulevard grandiose de Broad Street, dont la longueur est immense, montre aux passants des deux côtés des maisons de pierre sculptée dont l'architecture bizarre, plutôt que correcte, laisse fort à désirer. Toutefois, les jardins fleuris qui les entourent font passer par-dessus ces excentricités du propriétaire et de l'architecte.

Ce qu'il y a de très remarquable à Philadelphie, ce sont les squares, Penn en avait désigné l'emplacement sur la carte où ses plans étaient indiqués. Les arbres plantés il y a un siècle sont de nos jours des spécimens vénérables de cette époque, où tout était jeune sur le sol américain. Is faisaient alors partie de la forêt sauvage et sont enclavés actuellement dans la ville civilisée.

Au milieu du Square Franklin, on remarque une très belle fontaine dont les jets d'eau retombent au centre d'un bassin assez large pour donner l'hospitalité à trois ou quatre cygnes, qui s'y trouvaient fort à l'aise et s'y « ébattaient » pour le plus grand plaisir des enfants. Depuis quelques mois, ces gracieux oiseaux ont été transportés au parc de Fairmont. Nous dirons en passant qu'il est impossible de mourir de soif à Philadelphie; de tous les côtés, hommes et bêtes trouvent des « abreuvoirs » élégants, dans lesquels l'eau coule limpide comme du cristal de roche, et chacune de ces sources est surmontée d'un monument gracieux, ce qui n'est point à dédaigner. Ce grand nombre de « repos aquatiques » est dû à plusieurs gentlemen qui, en 1869, formèrent une association pour doter leur ville natale de « places de rafraîchissements » à bon marché. C'est à leur exemple que sir Richard Wallace a organisé les mêmes « gracieusetés » à nos concitoyens de Paris.

Dans plusieurs endroits de la ville de Philadelphie, l'architecte de ces fontaines a été inspiré, pour l'élévation de ce monument utile, par la nature du terrain et la place occupée par les arbres sous lesquels il devait bâtir, si bien que l'on peut dire que toutes ces sources offertes à la soif des passants sont d'un aspect très pittoresque. IT y a toutefois certaines exceptions à cette règle, mais l'ensemble n'en est pas moins très utile et, par conséquent, digne d'être loué.

Les Philadelphes sont, du reste, très passionnés pour l'art et la science, et l'on cite dans Chesnut Street les modestes constructions de l'Académie des Beaux-Arts, très fré-

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