LE FORT MAC HENRY, ENTRÉE DU HAVRE DE BALTIMORE
ORSQUE le Capitaine John Smith pénétra dans les eaux de la baie immense de | 1 Chesapeake sur deux esquifs peu faits pour défier les dangers d'un coup de vent, il n'explora pas, — que nous ayons jamais appris, — la rivière Patapsco.
Poursuivis par les orages, qui semblaient vouloir s'opposer au débarquement de ce
« découvreur » du pays, le capitaine John Smith et ses gens, — qui chantaient des psaumes
à la mode des puritains d'alors et n'osaient proférer le moindre blasphème, — ce dont nous les félicitons sincèrement, — de peur d’être punis par une douche d'eau glacée
versée dans les manches de leur vêtement, — débarquèrent précipitamment à Jamestown.
Ce même navigateur explora, lors d'une seconde expédition, le Potomac et le Patuxent, mais il ne poussa pas ses investigations au dela. Lorsqu'en 1634, les embarcations & Ark » — l'Arche, —et « Dove » — la Colombe, —- entrainées par la tempète, atterrirent à Saint-Clément, où les pèlerins du Maryland venaient s'établir, ceux-ci furent d'avis que le siège du gouvernement serait placé sur les bords du Potomac.
La tradition n'a point apporté jusqu'à nous le nom du premier colon qui s'aventura à travers bois, ou se risqua dans l’intérieur du pays par la baie de Chesapeake, — ce qui est plus probable, — pour se fixer à l'endroit où, de nos jours, Baltimore existe comme ville
importante, La légende, qui se mêle de tout et à tout, ne dit rien sur l'origine de la cité renommée par la beauté de ce « sexe enchanteur à qui nous devons nos mères ».
Tout ce que l'on a pu découvrir, c'est que ce fut seulement bien après l'an 1634 que les colons du Maryland se décidèrent à abandonner leurs installations sur les rives du Potomac, afin de braver les prétendus dangers que l'on prédisait devoir menacer les hommes assez audacieux pour envahir le territoire occupé par les Susquehannas, Ces colons n'avaient même point prévu les avantages qu'il y avait pour eux et leurs enfants à placer une ville sur un terrain contigu à un immense courant d'eau, voisin lui-même d'une baie sans pareille, Tout ce qu'ils rêvaient, c'était une situation stable sur les rives d'un fleuve qui porterait des navires et dans les ondes duquel ceux-ci seraient en sûreté.
Les environs les plus rapprochés de ce havre abrité contre les vents n'étaient point faits pour attirer les yeux d'un amant de la belle nature, car personne n'osait pénétrer dans l'intérieur du pays. La Jone's Fall, — cascade de Jone, site très curieux et dont il est souvent question quand on visite Baltimore, — était, au xvu* siècle, un ruisseau aux ondes pures et limpides dont rien ne troublait la tranquillité.
La forêt descendait jusque sur la rive du ruisselet et couvrait de son ombre les autres sources irrigantes de ce coin de terre. On comprend alors facilement que, sans prévoir ce que serait plus tard la ville dont on posait les fondations, les pèlerins du Maryland s'étaient seulement dit qu'ils avaient eu la main heureuse en découvrant un emplacement tout à fait propice à leurs vues ambitieuses.
Vers la fin de ce même siècle, la valeur du sol et l'utilité des courants d'eau furent reconnues et les chefs du pays en tirèrent parti, Le site connu sous le nom de Jamestown est désigné sur les cartes de l'époque comme étant l'endroit où la culture des choux rapportait le plus à ceux qui s'occupaient de jardinage. Bientôt on vit prospérer la récolte du tabac, que l’on entassait, lorsqu'il était sec et prêt à être exporté, sur de grands chariots traînés par des chevaux dont la direction était confiée à des nègres. A cette importante branche de commerce se joignirent ensuite les produits des minoteries, des tanneries établies de tous côtés et le trafic organisé avec les États voisins et les «Iles sous le Vent » du golfe du Mexique, C'est alors que ce nom prosaïque de Jamestown parut impropre aux habitants du pays, qui proposèrent de lui substituer celui de l'ex-propriétaire des territoires sur lesquels la cité avait été construite, lord Baltimore.
On montre, à Washington, un portrait de ce noble du bon vieux temps, lequel est signé par Van Dyck. Cette toile remarquable fut échangée, il y a près d'un demi-siècle, par la législature du Maryland, pour un certain nombre de portraits représentant les premiers chefs de la colonie, qui sont dus au pinceau d'un artiste nommé Peale.
Lord Baltimore — s'il faut en juger d'après la figure peinte par Van Dyck — était grand et très bien tourné. L'habit qu'il porte est couvert de broderies et a des manches doublées de soie bleue. Le gilet, — ce que l'on appelait la veste, — est également brodé avec la plus grande richesse; les culottes courtes sont de velours azur; la garde de l'épée est ornée d'une ganse de couleur orange. Il porte au cou un hausse-col d'acier bruni et damasquiné. Le ceinturon de l'épée, comme cette arme elle-même, est couvert de picrres précieuses; la tête coiflée d’une perruque poudrée, les pieds chatssés de souliers à boucles d'or : tel est l'ensemble du personnage représenté sur la toile, qui a, outre sa valeur intrinsèque, une valeur artistique incontestable.
Baltimore fut longtemps une véritable ville de province, non seulement pour le style des maisons, mais encore pour les mœurs des habitants qui s'y étaient établis, Ceux-ci, suivant les us et coutumes de leurs pères, dansaient le menuet et le cotillon; tous parlaient plus qu'ils ne lisaient, ce qui ne les empéchait point d'être réellement très sociables, parfaitement bons et hospitaliers, preuve évidente de l'existence du bonheur intérieur dont ils jouissaient sans conteste, On se plait à fermer les yeux pour revoir dans un rève ces gentlemen d'un siècle passé, le chef couvert d'un tricorne surmontant une perruque frisée, pommadée et poudrée, portant des habits étroits et pourvus de poches sans nombre, des culottes courtes, des bas rayés ou chinés et des souliers à boucles d'argent. A côté d'eux, les dames, coquettement troussées et jolies comme des cœurs, parmi lesquelles on montrait les aïcules des Carrols, des Catons, des Pattersons, des Ridgeleys et de tant d'autres que nous pourrions citer à cette place.
C'est à dater de cette époque que Baltimore a conquis dans le monde entier une réputation bien méritée pour les grâces réunies des femmes qui en sont originaires, Dire d'une jeune fille qu'elle est née à Baltimore est déjà un brevet d'élégance qu'elle se charge de sceller à première vue.
Nous avons sous les yeux un opuscule rarissime daté de 1812, où nous lisons les lignes suivantes (sic) :
« Il est avéré que la ville que l'on nomme Baltimore contient 40,000 âmes. Les gens opulents semblent jouir avec satisfaction des bonnes choses et se plaisent dans le luxe plus que ne le font les populations des pays situés plus au sud du territoire américain. Is comprennent le savoir-vivre, et on trouve sur le marché de la cité des vivres de choix qui prouvent que les Baltimoriens adorent le confort et les splendeurs d'une table bien approvisionnée, »
La rue Market, — du Marché, — qui est maintenant nommée « Baltimore street », passait pour la promenade la plus élégante : on y voyait circuler les belles de la ville, avec leurs robes à traîne et à panier, en brocart et en soie de prix, ornées de dentelle sans pareilles, leur coiffure énorme, retombant sur leurs blanches épaules en boucles neigeuses ; tout en elles Contribuait à attirer l'attention et l'admiration des passants, On se plaisait à les voir arpenter la promenade favorite et montrer leurs pieds mignons, chaussés de mules à talons de bois, et leurs panaches perchés sur le sommet d'un échafaudage de cheveux.
Les carrosses pesants — « Conestoga Wagons » — circulaient dans les rues boueuses et encore dépourvues de pavés, trainés par les chevaux les mieux choisis des environs. Ils S'arrêtaient à la porte de vieilles auberges, entourées de vergers spacieux, et dont l'enseigne originale se balançait au-dessus de la porte d'entrée, enseigne qui existe encore, malgre les protestations des populations du xix* siècle. La nuit venue, l'on allumait des lampes entretenues au moyen d'huile de graines pour éclairer les coureurs de plaisirs qui se rendaient à la vieille « Assembly Rooms », laquelle est encore debout au coin des rues Holyday et Fayette.
Baltimore s'agrandit peu à peu. On vit longtemps d'immenses marécages à l'endroit qui touche aux bords du Potomac, et la plupart des rues descendant vers le port étaient tortueuses et mal bâties. Dans le quartier où est situé Centre Market Space, c'est-à-dire au milieu de la cité, existait une fondrière qui n'avait rien de pittoresque. Il fallait atteindre les hauteurs de Charles street, c'est-à-dire la partie la plus excentrique de la ville, pour
respirer un air fortifiant et salubre, Ce fut seulement à l'époque où les constructions s’élevèrent sur ce plateau que l'on vit les habitations s'étendre dans la campagne environnante : maisons de bois, si lon veut, mais toutes abritées par de très beaux arbres, On en peut encore trouver des spécimens curieux, ornés de pignons et de clochetons d'une autre époque, dans les wards qui sont placés à cette heure au centre de la ville,
Tant que le quartier des aflaires fut celui qui avoisinait le port, le séjour du monde élégant changea de place : ainsi des environs de Falls, la population riche se dirigec vers Lombart street et sur Harrison, où l'on ne trouve, en 1879, que des boutiques occupées par des juifs qui y vendent de vieux habits et de la ferraille. Ces millionnaires des jours passés se fixèrent enfin à Gay. Is firent là une station assez longue, après laquelle la noblesse commerciale alla planter sa tente dans les rues de Lexington, North Calvert et dans les faubourgs éloignés de Barré, Conway Sharp à l'ouest et à l’est, puis dans Franklin street au nord.
Lorsqu'en 1812, on éleva la colonne surmontée de la statue de Washington, en l'honneur de ce héros de l'indépendance, ce phare de la liberté attira, — comme le fait l'aimant, — tous les amateurs de belles résidences autour du square de Howard Park. La transformation fut complète : Baltimore avait fait un saut rapide de Centre street jusqu'au second plateau.
Ce monument de Washington, bâti au moyen des produits d'une souscription, fut rapidement conçu et exécuté, On vit arriver, sur les lieux où la construction se faisait, des chariots sur lesquels étaient placés d'énormes blocs de marbre du Maryland, que lon tirait de la carrière située à 16 milles de là, à Block Rock, près de la rivière Gunpowder.
Le dessin de ce monument est d'une simplicité grandiose, aussi bien que d'un effet majestueux. Le piédestal, d'une largeur de 50 pieds carrés sur 35 de hauteur, est couvert d'inscriptions relatant, en langage concis, — celui des inscriptions, — les hauts faits du général illustre. Au-dessus de ce piédestal se dresse majestueusement la colonne de marbre poli, d'une blancheur éburnéenne et d'un grain très remarquable, dont l'élévation est de 150 pieds. Sur le faite du chapiteau, on a placé — comme sur la colonne Trajane et sur
celle de la place Vendôme — une sorte de cône arrondi, sur lequel se dresse la statue du héros, tenant dans une de ses mains son « discours d'adieux » frrononcé à Annapolis, dans la chambre du Sénat. On parvient au sommet au moyen d'un escalier en spirale, et le touriste est obligé d'avoir recours à une lanterne pour ne pas se casser le cou.
La vue dont on jouit de là porte sur la ville et les rives du Potapsco jusqu'à des horizons infinis.
Tout au bas sont étagés, comme les flots d'une mer agitée, les toits, les clochers pointus, les dômes des monuments publics, les toitures recouvertes de zinc des marchés. Cela n’a vraiment rien de très pittoresque ; mais on jette les yeux plus loin, et l'on aperçoit alors de gracieux villages, des villas entourées de jardins et des forêts verdoyantes. Vers le sud, le Patapsco circule et va :2 jeter dans la baie et, si le temps est beau, le guide, qui vous a accompagné sur le chapiteau géant du monument, vous indique le clocher miroitant du State House — maison de l'Etat — de la ville d'Annapolis, située à 40 milles dans l'intérieur des terres.
Ce que l'on distingue le mieux du haut de ce phare glorieux, c'est le périmètre du port,
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situé au centre de la ville sur la bordure des Spring Gardens, — jardins de la source, — à droite, et enfin les manufactures de Canton, placées vers l'extrême gauche.
On aurait une idée incomplète de ce qu'est Baltimore, si l'on ne se rendait pas compte de la position de la ville relativement au fleuve qui la baigne. Pour bien jouir de ces points de vue, il faut se rendre à Patterson Park, vers l'est de Baltimore, On y trouve encore les restes des terrassements élevés en 1812, lorsque les Anglais vinrent débarquer à North Point, à 12 milles plus bas, Le parc de Patterson s'appelait autrefois d’une façon moins euphonique; on le désignait ainsi : Loudens Lager's Hill, C'était le rendez-vous des Cerberus, c'est-à-dire de la population de cet endroit de la vicille ville, située de l'autre côté des Falls, qui ne pouvaient se rendre au Druid Hill Park, promenade favorite du beau monde et située à 6 milles de Baltimore, Ce dernier parc est, en cflet, très fréquenté par les heureux de la ville; on voit souvent se promener sur le Jac les jeunes misses confiées aux soins d'un cavalier rameur par une mère vigilante qui reste prudemment sur le rivage.
Federal Hill, — la montagne de la Fédération, — sise sur la rive opposée du port, est bien plus fréquentée par les habitants du dehors de la ville que le pare Patterson. Cette qualification de Fédération est un des souvenirs de la guerre : on trouve encore en cet endroit les fortifications privées, il est vrai, des canons qui menaçaient la ville, Le drapeau qui flotte aux mâts de la construction de bois n'est plus celui qui signifiait « guerre »; de nos jours, il veut dire « paix » et il sert de sémaphore; aussi les pilotes ne se trompent pas lorsqu'il s'agit d'examiner la hauteur à laquelle le signal est appendu. C'est à ce moment qu'un remorqueur s'élance hors du havre, en quête d'un travail facile à exécuter.
En dessous de Federal Hill, on peut visiter le fort Mac Henry. Puis, à 9 milles en aval de la rivière, on va voir les murs inachevés de Fort Carrol, que l'on voulait bâtir sur la plage de Soller,
On raconte qu'un prisonnier américain, nommé Francis Scott, se trouvant à bord d'un bâtiment de guerre anglais, composa le célèbre Chant national « Star Spangled Banner »,—la Bannière mouchetée d'étoites, — en voyant flotter un drapeau au gré du vent, au-dessus de la fortification. Ce même étendard est précieusement gardé par les descendants de la famille du colonel Armistead. Une des étoiles a été coupée pour être offerte à un ami, Sur l’une des bandes blanches de la « bannière » est peint le nom du colonel Armistead, qui commandait les forces américaines pendant le bombardement, Le typographe qui compos en caractères de plomb les paroles du célèbre hymne populaire vivait encore en 1783, et il avait conservé le numéro du journal où ces vers patriotiques furent publiés, Le navire anglais Minden, sur lequel se trouvait l'auteur Francis Scott, a été détruit il y a cinq ans à peine, comme étant hors de service.
Le meilleur moyen que le touriste puisse employer pour regagner Baltimore, c'est de héler un batelier qui le conduira dans son esquif léger le long des bords du havre, en frôlant tous les embarcadères et débarcadéres, dont la plupart sont très vieux, aussi anciens sans doute que la ville elle-même. ‘Tous portent le nom de celui qui les a construits ; on les désigne ainsi : Bowly’s Wharf, Spear's Wharf, Smith Wharf, etc., etc., et l'on vous fait observer que ces quais sont insuffisants, eu égard à l'augmentation des affaires, C'est pour cela qu à la place nommée Locust Point, la compagnie du chemin de fer « Baltimore et Ohio » vient de faire bâtir tout dernièrement un quai immense, sur lequel est placé un élévateur à grains, l'un des plus complets de tous ceux que l'on connait aux États-Unis.
C'est sur ce quai que les stcamers de Brème débarquent leurs passagers et leurs marchandises, A quelques pas plus loin, les émigrants qui désirent se rendre dans l'ouest peuvent s'introduire dans les wagons qui les conduiront à destination, sans quitter le convoi,
Si l'on remonte plus haut sur les eaux du Patapsco, on se rendra compte de tout ce qui est intéressant dans le port de Baltimore. Derrière nous, voici le fort Mac Henry; à gauche, Federation Hiil, où est placée la tour aux signaux; à droite, le vaste lit du fleuve et les usines qui sont la gloire et qui font la richesse de Canton. Sur le devant de ce tableau, on distingue de nombreuses manufactures et des magasirs, de l'autre côté desquels se dressent les tours des églises et les toits des riches maisons de la ville.
Sur jus eaux, les embarcations de toutes sortes ouvrent la voile au vent : là sont les lougres qui vont pécher les huîtres et les esquifs transportant des vivres au marché; tous naviguent de la facon la plus merveilleuse entre les rives du Maryland et de la Virginie, et se frayent un chemin entre les masses flottantes en partance pour un lointain voyage ou bien revenant au port, après avoir fait le tour du monde, peut-être seulement le cabotage, entre les côtes du Maine et de la Floride.
La profondeur du havre est telle, entre Light street et le Maryland Institute, — un espaces de 200 mètres carrés environ, — que Îles navires peuvent s'embosser à 100 pieds du quai, au beau milieu de la ville. La place ordinaire du débarquement est à l'Institut, et, quand on se promène dans Lombard street, on peut voir très distinctement la place de l'Exchange, la Bourse, et la Douane. Ce quartier est complètement affecté au commerce. La Douanc est un bâtiment très remarquable qui a coûté une somme énorme à construire,
Si l'on traverse la place de la Bourse et South street, séjour des courtiers de tout genre et des agents de compagnies d'assurance, on arrive dans Baltimore street et on se trouve au milieu de l'agitation la plus curieuse, C'est dans cette rue que «toute la ville» porte ses pas chaque jour et à chaque heure. C'est dans cette artère si fréquentée que sont ouverts les plus vastes hôtels de Baltimore. On aperçoit de là le « Battle Monument », élevé à la mémoire des soldats qui sont morts pour la défense du pays en 1872.
A gauche vous pouvez entrer, si bon vous semble, dans le célèbre restaurant de Barnum, où la carte offre tous les jours la soupe à la tortue de mer et de terre, les huîtres de Chesapcake et les crabes tendres frits. Les vrais gourmets connaissent bien le chemin de cette taverne
C'est également en cet endroit que se tiennent les cochers et leurs voitures de louage. De temps immémorial, ces véhicules ont stationné à cette place, Il en est de même près du « Monument de la Bataille » : quelle que soit la fâcheuse nuisance de ces cabs et calashes, qui empêchent le public de jouir de la vue de cette construction commémorative, la municipalité n'a jamais osé enfreindre ces usages et annihiler ce privilège. Du reste, ces voitures sont réellement bien utiles, surtout pour celui qui veut se rendre à Druid Hill Park, fort éloigné du centre de Baltimore.
Cette promenade date de 1858. A cette époque, le vieux Lloyd Rogers était seul maître de cet héritage de ses parents, situé vers le quartier nord du faubourg. La propriété avait appartenu à un vieux soldat de l'armée de Washington, qui était homme de goût et qui, se rappelant quel charme on éprouve, lorsqu'en Angleterre on va visiter les pares de la
noblesse dans les domaines princiers qui sont répandus dans les deux iles Britanniques, songea à copier ces modèles du vieux continent, Il traça dans sa propriété des routes tortueuses, prit grand plaisir à cultiver des arbres nouveaux et à donner à ceux qui se trouvaient naturellement sur place une forme élégante et grandiose. En peu d'années, il réussit à faire de son parc une des curiosités sylvestres du pays. M. Lloyd Rogers mourut dans un âge très avancé, au milieu de cette résidence où il vivait en hermite, La maison qui abritait ses cheveux blancs tombait en ruines, les fern s demandaient des réparations urgentes pour ne pas s'effondrer; mais la forêt était si belle que, lorsque les citoyens délégués, ayant mission de choisir un pare pour les besoins de l& ville qui grandissait chaque jour, eurent visité la résidence du défunt, ils furent d'avis de ne point laisser échapper une aussi belle affaire. Le public, consulté, donna son acquiescement immédiat. I était le premier intéressé à voir au plus tôt ce terrain livré à la circulation et ouvert à tout venant, L'achat fut conclu en quelques jours.
Le parc de la Montagne des Druides est situé, comme nous l'avons dit, au delà des quartiers du nord de Baltimore, et sa superficie est de 700 acres de terre, collines et vallées; les premières boisées, les autres gazonnées et arrosées. De tous les côtés, la vue s'étend sur des paysages enchanteurs : des routes tracées avec art, des ponts jetés sur des ruisseaux murmurants, des grottes, des lacs minuscules, tout concourt à rendre ce lieu ravissant, La maison du vieux propriétaire a été remise à neuf; elle est devenue le point de réunion des visiteurs, soit qu'ils viennent à pied, soit qu'ils aient couru en voiture, Comme vers les chalets du bois de Boulogne parisien, les promeneurs se pressent et, par une belle après-midi, la foule compacte compte tout ce que Baltimore cite parmi les sommités de l'aristocratie du pays.
On passe généralement, — lorsqu'on vient à Druid Hill Park en voiture, — par Woodberry, un petit village de date récente, et Prospect Hill, et l'on revient en ville en longeant le réservoir de Druid Lake. À peine est-on parvenu à l'extrémité de cette pièce d'eau, vers la Tour Blanche, qui a été bâtie à cette place, que l'on aperçoit très distinctement toute la ville de Baltimore.
A droite du voyageur, voici le lac encaissé dans un bas-fond, de telle façon que le vent n'a point de prise sur ses eaux vertes et limpides. Du côté gauche passe le chemin de fer Northern Central, qui décrit une courbe gracieuse. Sur le premier plan, voici des ravins pittoresques; un peu plus loin, sur la hauteur, le Mount Royal Reservoir a été hissé par les architectes et, vis-à-vis le faubourg que l'on aperçoit dans le lointain, s'ouvre l'avenue que l'on désigne sous le nom de North Boundary.
Au delà, les yeux se portent sur les clochers des églises de la ville et l'on peut dire qu'elles sont très nombreuses. Toutefois cette vue de Baltimore n'est pas complète du point où nous la contemplons. D'ailleurs la ville augmente tous les jours et les constructions nouvelles — semblables au dragon dévorant — envahissent les terrains jusqu'alors livrés aux travaux des maraichers. D'ici à quelques années, les maisons auront paru sur la bordure du pare de la Montagne des Druides,
Parmi les beautés agrestes que l'on cite dans le voisinage de la ville, on compte les collines en forme de cônes autour desquelles circulent les ruisselets qui jaillissent de toutes parts et qui, réunis dans un canal, apportent à Baltimore le liquide nécessaire à l'entretien public. Le Lac des Druides est le nlus rapproché de ces réservoirs