LA COLONISATION HISPANO-AMERICAINE
Dans la réparlition dont fut l'objet le continent, rAmérique du Sud fut la moins favorisée. L'Espagne et le Portugal transportèrent dans leurs nouvelles colonies leur absolutisme féodal et leurs servitudes; mais ils ne purent y implanter ni leur système de privilège, ni leur aristocratie, ni leurs inégalités sociales. Le pouvoir efficient du bien fut le plus fort. La semence répandue sur le nouveau sol se modifia, se vivifia, se régénéra, donnant pour fruit une démocratie géniale dont le germe était en la nature de l'homme placé dans un nouv ^l am])iant. A ce résultat contribua la façon dont fut colonisée l'Amérique méridionale. Le plus autorisé des chroniqueurs des Indes reconnaît que la conquête fut faite aux frais des conquistadors, sans dépenses pour le Trésor royal ^^1). Et un judicieux historien sud-américain, commentant ce fait, en tire la leçon de j)olitique pratique qu'il renferme. « Les aventuriers espagnols du seizième siècle purent exécuter la merveilleuse prouesse de conquérir l'Amérique, parce que personne ne mil d'entraves à leur spontanéité, ni ne
(1) Voir Herrf.ua, Histoire génénde des Indes, déc. IV, liv. VI> ch.ip. XI.
soumit à des règles leur inspiration personnelle. Ce fut là la loi générale de la concjuête de l'Amérique, et ce qui produisit un résultat si admirable et si rapide, c'est qu'on laissa se développer librement l'inspiration personnelle. Chaque conquistador fut une force qui s'exerça sans limite ni contrôle (1). » De là l'esprit d'individualisme que ces conquistadors léguèrent à leurs descendants, avec leurs instincts d'indépendance, et de là les tendances organiques manifestées par les nouvelles colonies dès leur origine. C'était un monde rebelle qui naissait sous les auspices de l'absolutisme, et qui, en donnant libre vol à l'individualisme, se trouva face à face avec le féodalisme d'où il était né.
La Constitution coloniale, établie pour l'usage du despotisme personnel, lequel excluait l'idée d'une patrie commune, et était organiquement faible par cela même qu'il était absolu, concourait fatalement à ce résultat plus ou moins lointain. La colonie et la métropole ne constituaient pas une masse homogène. L'xA.niérique espagnole, en laquelle quelquesuns ont cru voir une sorte d'empire indépendant, était considérée comme un fief personnel du monarque espagnol, moins encore en raison de la découverte, de la conquête et de la population, qu'en raison de la bulle d'Alexandie IV qui l'avait ainsi constituée « en vertu de la juridiction que, comme tête du lignage humain, avait le Pape sur le monde », suivant la doctrine du plus profond commentateur de la Constitution coloniale (2). Aussi l'Amérique espagnole ne formait-elle pas corps de nation avec
(1) Amuxatégui, Découverte et conquête du Chili, pp. 7 et 29.
(2) SoLÔRZANO, Politique indienne, liv. I, chap. X et XI, n. 8.
la péninsule, ni n'était-elle unie avec celle-ci autrement que par le lien de la couronne ; et le serment de fidélité que prêtaient au roi d'Espagne ses vassaux d'outremer était le serment féodal qui lie un homme à un autre plus par raison de personne que par raison de pays, ainsi que l'explique le même commentateur (1). De là que le monarque pût légiférer et lever des impôts sans l'intervention des Cartes espagnoles, qui siégeaient seulement pour la Péninsule. De cet ordre de choses devait forcément surgir une théorie révolutionnaire, quand, disparaissant le monarque et se trouvant dissous de ce fait les liens personnels, la souveraineté absolue des rois reviendrait par acéphalie à leurs vassaux ; et quand, par suite de la transformation de cette souveraineté absolue en souveraineté populaire, le divorce entre les colonies et la mère-patrie se produirait logiquement et légalement.
Ce fief colonial avait son gouvernement supérieur en le Conseil des Indes, comprenant un vice-roi chargé desafl'aires politiques, et une yl«£//e/2c/a chargée des affaires judiciaires. Ces deux autorités, en rivalité constante, étaient loin de rendre des services. Dans l'ordre municipal, les Cabildos, ombres des anciennes communautés libres de la métroj)ole, représentaient nominalement le commun du peuple. Telle est à grands traits la Constitution coloniale. Elle contenait cependant un principe démocratique, quoiqu'on une sphère limitée : attribuer théori(|uenient aux Cabildos la représentation populaire, c'était leur accorder le droit de convoquer la
(1) SoLÔnzANO, Politique indienne, Hv. III, chap. XXV, n. 13,
L AMKHIOL E LATINE
population, et de la réunir en une sorte d'assemblée municipale pour délibérer sur les intérêts généraux et en décider par le vote direct, comme dans les démocraties de l'antiquité. Cette fiction se convertirait en réalité le jour où les forces po])ulaires lui donneraient vie. Des Cabildos ainsi constitués, devait jaillir en son temps l'étincelle révolutionnaire, et c'est au forum municipal que le peuple ferait son apprentissage parlementaire.
Cette sociabilité rudimentaire, accompagnée d'instincts d'indépendance et de germes innés de démocratie, contenait -^ nous l'avons dit dans un autre ouvrage historique — tous les vices essentiels et de conformation de la matière originaire et du grossier moule colonial dans lequel on l'avait coulée, et en môme temps tous les vices provenant de son état embryonnaire, de sa propre nature et de son milieu. Les déserts, l'isolement, le dépeuplement, le défaut de cohésion morale, la bâtardise des races, la corruption des coutumes chez la masse générale, l'absence d'idéal, le manque d'activité politique et industrielle, la profonde ignorance du peuple, étaient des causes et des efl'ets qui, en créant une demibarbarie à côté d'une civilisation faible et maladive, concouraient déjà à vicier l'organisme à l'époque où le développement commençait et où le corps prenait les foirnes extérieures qu'il devait conserver. Cependant de cet embryon devait jaillir un nouveau monde républicain, produit des germes natifs ([u'il enfermait dans son sein.
LA COLONISATION NORD-AMliRICAINL
Plus heureuse, TAmérique du Nord fut colonisée par une nation qui avait des notions pratiques de liberté et par une race virile mieux préparée au gouvernement personnel, imprégnée d'un fort esj)rit moral qui lui donna sa trempe et son caractère. Cette colonisation, entreprise un an plus tard que l'espagnole, s'acclimata dans une région analogue à la mère-patrie — le fait s'est déjà produit pour les colonies espagnoles et portugaises dans l'Amérique méridionale — et y fonda une patrie nouvelle dotée d'institutions libres. Quoiqu'à leur origine les colonies anglaises fussent considérées comme des provinces de la Couronne, administrées par des compagnies privilégiées et par un conseil de gouvernement calqué sur celui des Indes, et quoique le monarque se réservât, comme celui d'I'^spagne, la suprême autorité législative et la facullé de pourvoir tous les euiplois, les colons de la Virginie, par leur piopre force, ne tardèrent pas à conquérii- quelques droits politiques, I)ientàl garantis par des lettres royales, lesquels dioits furent l'origine des futures institutions républicaines. En 161U, se réunit à Jamesto^vn la première assemblée coloniale (jopulairouient élue par les hommes libres de la communauté, et qu'on a appelée, avec juste raison « l'heureuse aurore de la liberté législative en Amérique », la Virginie élaiit
le « premier État du monde composé de bourgades séparées et éparses sur un immense territoire, où le gouvernement se soit organisé suivant les principes du suffrage universel. » La Virginie fut suivie par le Maryland, à qui la lettre fondamentale délivrée en 1632 donna une participation indépendante à sa législation, et la sanction des statuts par la majorité de ses habitants ou de leurs députés, liant ainsi indissolublement le pouvoir législatif à son existence. Ces premières assemblées coloniales supprimèrent les compagnies et les privilèges, et fondèrent le gouvernement par soi-même {self-government (1).
Les planteurs de la Virginie et de Maryland furent suivis par les Pèlerins de la Nouvelle-Angleterre (les puritains) qui, fuyant les persécutions de TEurope, étaient venus chercher la liberté de conscience dans le nouveau monde, et y fonder une nouvelle patrie suivant la loi de leur Evangile. Fortement imprégnés de l'esprit républicain de la mère-patrie — dont ils firent la grande révolution — et des principes démocratiques des républiques helvétique et néerlandaise qui leur avaient donné asile, ils gardaient de Guillaume d'Orange — type pour eux idéal du gouvernement d'un peuple libre — un souvenir qui faisait présager Washington. Forts en la conscience de leurs droits innés, ils se transportèrent sans aucune garantie sur leur nouveau théâtre d'action, en disant « que si l'on tentait jamais de les opprimer, encore que ce fût par un décret royal, ils sauraient bien s'y
(1) Voir Bancroft, Histoire des États-Unis, t. I, chap. IV, VII et VIII et particulièrement pp. 132, US, 157 et suiv., 256, 257, 2ey et
L AMERIQUE LATINE lo
opposer ». Et il en fut ainsi. A peine foulèrent-ils le sol de leur nouvelle patrie élective, ils déclarèrent à la face de Dieu qu'ils « fondaient leur première colonie dans la patrie septentrionale de l'Amérique, et qu'ils s'associaient en corps civil et politique pour leur meilleure organisation et conservation, et qu'en vertu d'un tel engagement, ils dicteraient et promulgueraient les lois et ordonnances qu'ils jugeraient utiles dans l'intérêt général ». Cent hommes signèrent ce document qui, suivant un historien nordaméricain, fut « l'origine de la véritable démocratie et de la liberté constitutionnelle du peuple, par lesquelles l'humanité recouvra ses droits, et établit un gouvernement basé sur des lois équitables et n'ayant en vue que le bien général, réagissant contre les constitutions du moyen âge dérivées des privilèges municipaux ». Enfin, vinrent les quakers qui proclamèrent l'absolue liberté intellectuelle du peuple comme un droit inné et inaliénable, et émancipant la conscience humaine suivant la méthode philosophique de Uescartes, formulèrent leur constitution, — devançant les constitutions modernes, — dans laquelle on posa pour la première fois d'une façon absolue et universelle le principe de l'égalité démocratique. Et, avec Guillaume Penn à leur tète, ils fondèrent la colonie représentative de Pensylvanie, noyau et type delà grande république des Etats- Unis.
Telle fut l'efficiente action tlu nouveau monde sur l'Europe durant la première époque de sa découverte et de son peuplement. Les émigrants, en foulant le sol sur lequel ils reprenaient leur équilibre, libres des mille charges qui les écrasaient sur l'an-
26 L.VMKKlOLt; LATINK
cien continent, formèrent un nouvel État politique, et se donnèrent, suivant leurs tendances individuelles, une constitution démocratique appropriée à leurs besoins physiques et moraux, et contenant les germes de leur organisation future et le type fondamental d'autres associations analogues.
POLrriQUE COLONIALE DANS LES DEUX AMERIQUES
Quelques-uns ont cru trouver l'explication de la diversité d'aptitudes politiques entre l'Amérique du Sud et celle du Nord dans les antécédents économiques de leurs lois coloniales. Cependant la politique commerciale de l'Angleterre à l'égard de ses colonies fut aussi restrictive, barbare et égoïste que celle de l'Espagne et du Portugal à l'égard des leurs, et, chose à remarquer, moins avancée ({ue celle de la France comme métropole, sur [)lusieurs points. Ainsi que l'observe Adam Smith, dont le témoignage est décisif puisqu'il vient d'un Anglais : « Toute la différence entre les politiques coloniales suivies par les diverses nations tient en une question de plus ou moins, car toutes ces politiques ont eu le même objet. Celle des Anglais fut la meilleure parce qu'elle fut la moins oppressive et qu'elle eut un peu plus de générosité. »
Le monopole commercial que l'Espagne adopta comme système d'exploitation en Améiique, immé-
L AMERIQUE LATIXE li
diatement après la découverte, fut funeste autant pour la métropole que pour les colonies. Etabli sur des bases fausses, dans le but de faire passer en Espagne toutes les richesses du nouveau monde et pour que celui-ci ne s'approvisionnât ([u'en Espagne d'articles européens, il donna naissance à une législation exclusivement dirigée vers ce but, dans les premiers temps, et toutes industries, toutes cultures qui eussent pu faire la concurrence à celles d'Europe furent interdites en Amérique. Pour centraliser le monopole, on déclara que le port de Séville ^puis celui de Cadix) serait le seul ouvert aux navires chargés de marchandises à destination du nouveau monde ou en rapportant des produits coloniaux. Et pour plus de sûreté, on alla jusqu'à interdire toute communication commerciale des colonies entre elles, de façon que rien ne se fît sans le secours et l'intermédiaire intéressé de la métropole. Le système restrictif fut complété par l'organisation des flottes réunissant en un seul convoi annuel ou semestriel tous les bateaux marchands, surveillés par des navires de guerre, et l'on décréta qu'une seule porte serait ouverte pour entrer en Amérique ou en sortir : Pauama. Les marchandises ainsi introduites traversaient l'isthme, et s'écoulaient par la voie du Pacifique, jusqu'à Potosi où devaient venir s'a|)provisionner les j)rovinces du Sud et celles des côtes de rAllanli(|ue, ce qui quintuplait ou sextuplait pour elles le prix d'achat. — (^et absurde itinéraire, violateur des lois de la nature et des règles d'un bon gouvernement, et \v système do monopole colonial, par le moyen des galions, ne peut être conçu (|ue par la démence d'un pouvoir absolu, et suj)|)orl<' par
l'inertie d'un peuple assujetti. Deux furent les victimes d'un tel système : la métropole et l'ensemble de ses colonies.
Avant qu'un siècle se fût écoulé, la population de l'Espagne était réduite de moitié; son industrie était ruinée; sa marine marchande n'existait plus que de nom; son capital avait diminué; son commerce était aux mains des étrangers, par le moyen de la contrebande, et tout l'or et tout l'argent du nouveau monde étaient allés partout, sauf en Espagne. La ruine de la marine et de l'industrie, et la conséquente misère de la colonie et de ses dépendances, finirent par détruire totalement le commerce officiel. Quand l'Espagne instruite par l'expérience voulut réagir contre son désastreux système d'exploitation, encore que ce fut avec intelligence et générosité, c'était trop tard. Elle était irrémédiablement perdue comme métropole, et l'Amérique, pour elle, comme colonie. Ni le lien de la force, ni celui de l'amour, voire seulement celui de l'intérêt, ne liaient les fils déshérités à la mère-patrie ; la séparation était un fait, et l'indépendance des colonies sud-américaines une question de temps et d'opportunité.
Ainsi que nous l'avons fait remarquer en un autre livre, en exposant ces même faits d'une façon plus étendue, l'erreur fondamentale du système colonial de l'Espagne n'était pas une invention — encore qu'elle l'exagérât — mais une tradition ancienne et la théorie économique de l'époque mise en pratique. L'Angleterre, dans son exploitation de ses colonies de l'Amérique du Nord, fit en sorte, par des lois coercitives, que la métropole fût seule à les pourvoir
l'améiuque latine 29
de marchandises européennes, le seul pays d'où partissent et où retournassent les navires destinés au trafic, commettant de plus grandes erreurs théoriques encore au début, par l'institution de compagnies privilégiées, celle de l'Inde orientale entre autres, auxquelles elle livrait le territoire comme propriété féodale, à titre de conquête, le monarque se réservant le droit absolu de réglementer le commerce. Adam Smith, tout en jugeant avec bienveillance la politique coloniale de sa patrie, la condamne cependant sévèrement. « La liberté laissée par l'Angleterre, dit-il, au commerce de ses colonies, s'est réduite à l'expédition de leurs produits à l'état brut, en ayant tout au plus reçu la première modification, en réservant le profit pour les fabricants britanniques. La législation empêchait l'établissement de manufactures dans les colonies, chargeait les produits de forts droits et même leur fermait l'accès de la métropole. Empêcher de cette façon l'échange des produits, c'était violer les lois les plus sacrées de l'humanité. L'Angleterre sacrifia à l'intérêt de ses commerçants celui de ses colonies. Le gouvernement anglais a très peu contribué à fonder les plus importantes de ses colonies; et quand ces dernières se sont développées, ses premiers règlements les concernant n'ont pas eu d'autre objet <|ue de s'assurer le monopole du commerce, en limitant à un seul pays l'exportation des articles de ces colonies, et en contribuant par conséquent à paralyser leur activité et à retarder leur progrès, au lieu de les favoiiser de son mieux en vue de leur prospérité. » Bancroft, un Nord-Américain d'origine anglaise, après avoir énuméré toutes les restrictions imj)osées
30 l'amkrique latine
au commerce du taljac qui était uue source de richesse coloniale, dit : « Il fut défendu à tout vaisseau marchand chargé de produits de la colonie de se diriger par eau vers les côtes de Virginie en partant d'autres ports que des ports anglais. Tout commerce avec des navires étrangers fut interdit. Les étrangers furent rigoureusement exclus. »
Dans la pratique toutes ces fautes trouvèrent leur correctif. Les règlements tyranniques tombèrent d'eux-mêmes en désuétude par ia résistance des colons armés de leurs franchises municipales, et grâce à cela, les résultats que cherchait l'Angleterre furent obtenus sans grande violence, avec des avantages pourla métropole et pour les colonies. Les lois de navigation (1650-1666) donnèrent à la marine anglaise la suprématie et aux ports anglais la plus grande importance, en excluant des marchés la concurrence étrangère, par suite de quoi se trouvèrent fort avantagés, les commerçants et négociants britanniques. Ainsi se trouva monopolisé en fait et en droit le commerce colonial. Ce monopole judicieusement exploité par une nation apte au trafic mercantile, disposant d'une population surabondante, d'une marine marchande libre en sa sphère, avec des usines capables d'approvisionner seules ses colonies, avec suffisamment d'instincts de conservation pour accroître ses capitaux sans tarir la source de la richesse même, avec des traditions de gouvernement par soi-même qu'elle transplantait dans ses colonies, sans qu'un absolutisme comme celui de Charles-Quint ou de Philippe II les étouflàt et avec une énergie individuelle non découragée par la tyrannie fiscale, ce monopole, disions-nous, dans des mains habiles, fonda la colonisation nord-améri
l'améhique latixk 31
caille et corrigea ses erreurs, sans tomber dans les abus. En 1652, quand fut établie la république en Angleterre, sous Cromwell, un pacte fut conclu entre la métropole et les colonies, assurant la liberté du commerce, avec la prérogative pour les colons de voter leurs impôts par le moyen de leurs représentants et d'établir leurs tarifs de douane. « C'était presque l'indépendance », fait observer un historien nord-américain. Les colons incorporèrent à leur droit public ces antécédents historiques, — qui finirent par former un corps de doctrine légale, — et décrétèrent en 1692 et en 1704 : « Aucun impôt ne peut être levé dans les colonies sans le consentement du gouverneur, du conseil et de leurs représentants réunis en assemblée. » Mutilées ou abrogées les lettres fondamentales sous la despotique restauration des Stuarts, et le monopole commercial de la métropole érigé en système, mt^'Uie une fois consolidé en Angleterre le gouvernement représentatif, la doctrine n'en fut pas moins maintenue et respectée par accord tacite. Le jour où l'Angleterre prétendit ne tenir aucuu compte de cette doctrine, la révolution nord-américaine éclata au nom du droit.
L EMANCIPATFON NO[U)-AMi:i',lCAlNR
\ ]\r (|ii('sti()ii particulière (b' b'galité consliluliouneile, soulevée par un im|)ôt et un tarif de douane, fut la cause déterminante de la révolution nord-
32 l'amÉRTQITE LATI^•E
américaine, à l'inverse de ce qui se passa dans l'Amérique du Sud où la révolution eut pour origine une question générale de principes fondamentaux, qui était à la fois une question de vie ou de mort pour les colonies hispano-américaines. A ce point de vue, la révolution sud-américaine est moralement supérieure à l'autre.
L'Angleterre décréta l'impôt du papier timbré dans ses colonies, et celles-ci répondirent en déclarant : « Il est certains droits primitifs, essentiels, qui appartiennent au peuple, et dont aucun parlement ne le peut dépouiller, et parmi ces droits figure celui d'être représenté dans l'assemblée qui a le droit d'imposer des charges. Il est de toute nécessité que l'Amérique exerce ce pouvoir chez elle, car elle n'est pas représentée au parlement, et nous croyons pratiquement impossible qu'elle l'y soit » (1765V La loi sur le papier timbré fut abrogée en tant ([u'impôt intérieur; mais le })arlement maintint en théorie sa prérogative absolue de dicter la loi suprême de l'empire britannique, et sanctionna en conséquence, comme droit extérieur qui n'avait pas été expressément contesté, un tarif de douane applicable à l'importation de ses colonies, mettant son produit à la disposition du roi, ce qu'il importait de soustraire au contrôle des autorités coloniales ^1767). Les colons protestèrent en refusant d'abord de consommer des marchandises tarifées ; ils résistèrent légalement ensuite, et faisant logiquement un pas de plus, ils déclarèrent que la loi anglaise sur les meetings [Mutiny Act) était nulle pour eux, puisqu'elle avait été votée par un parlement où ils n'étaient pas représentés. Pour soutenir leurs droits,
ils convoquèrent leur milice municipale et, attaqués par les armes sur leur propre territoire, ils répondirent de même à Lexington : ils se soulevèrent en masse. Ainsi commença en 1774 la grande lutte pour l'émancipation américaine.
Pendant dix ans de résistance les colonies anglaises s'étaient maintenues sur le terrain du droit positif, en invoquant leurs franchises spéciales comme une de leurs propriétés particulières; mais dès lors, elles l'abandonnèrent résolument et se placèrent sur le vaste et solide terrain du droit naturel et de l'idéal, indépendants de la loi positive et de la tradition. Avant même que le programme révolutionnaire revêtît cette forme universelle et humaine, un de ses précurseurs avait déjà formulé, en 1765: « Le peuple, la populace comme on l'appelle, a des droits antérieurs à tout gouvernement terrestre, des droits que les lois humaines ne peuvent ni supprimer ni restreindre, car ils ont été concédés par le grand Législateur de l'univers. Ce ne sont point des droits accordés j)ar des princes ou des parlements, mais des droits primitifs, égaux à la prérogative royale et contemporains du gouvernement, des droits qui sont inhérents et essentiels à l'homme, qui se basent sur la constitution du monde intellectuel, sur la vérité, la justice et la bienveillance. » [Paroles de John Adams.)
En proclamant leur indépendance à la face du monde, le 4 juillet 1776, les colonies nord-américaiiios émancipées proclamèrent un droit inné, universel et lunnain, une théorie nouvelle de gouvernement, abstraction faite de tout précédent de fait, comme principe général de législation et s'inspiiaut
OABZÔN. — L'Amérique latine. 3
de la loi naturelle, delà philosophie et de la science politique dérivée des ordres de la conscience cosmopolite. On. dit alors pour la première fois, dans un document politique : « Nous tenons pour vérités évidentes que tous les hommes furent créés égaux, et qu'en naissant ils reçurent de leur créateur des droits inaliénables que nul ne peut leur enlever, et par ces droits : ceux de vivre, d'être libres et de chercher le bonheur ; — que les gouvernements n'ont été institués que pour garantir l'exercice de ces droits, et que leur pouvoir n'émane que de la volonté de leurs mandats ; — que du moment qu'un gouvernement devient destructif de l'objet pour lequel il fut établi, c'est un droit du peuple de modifier, au besoin de renverser ce gouvernement et de s'en donner un qui convienne mieux à son bonheur et garantisse mieux sa sécurité. » (Acte d'indépendance des États-Unis d'Amérique.) Cette déclaration des droits de l'homme, incorporée à la constitution du nouvel Etat, fut dès lors, comme on l'a dit, »< la profession de foi politique de tous les libéraux du monde » et éveilla la conscience universelle assoupie.
La répercussion de ces théories rationnelles, qui répondaient à une tendance de la nature morale de l'homme dans le monde, et à un besoin des peuples en Europe, se sentit immédiatement en France, qui se fit le véhicule pour les transmettre aux nations latines de l'ancien et du nouveau continent. La Fayette porta en France cette déclaration de droits, et les peuples et les hommes l'accueillirent avec enthousiasme comme un nouveau décalogue politique. Jusqu'alors, deux écoles politiques s'étaient partagé
l'empire des consciences libres. Montesquieu, qui fut le premier à signaler au monde les colonies anglaises comme « de grands peuples libres et heureux au milieu des forêts américaines », chercha dans l'héritage du passé la réforme et Tamélioration du régime politique, et en arriva logiquement, suivant sa théorie, à considérer la constitution anglaise comme le dernier résultat de l'expérience et de la logique humaine, et il la présentait comme un modèle achevé. Celle-là, c'est l'école historique. Rousseau, niant la valeur de Texpérience, rompant avec les antécédents historiques, attaquant les constitutions existantes, prend pour point de départ et pour objectif la liberté naturelle et la souveraineté du peuple, cherchant « la meilleure forme d'association qui protège et défend chaque associé contre la force commune, de sorte qu'en s'unissant chacun à tous, il ne fasse cependant qu'obéir à soi-même et reste aussi libre qu'auparavant. » Cette autre, c'est l'école philosophique, dont la docUine formulée dans la constitution des Étals-Unis d'Amérique, et dont la théorie consensuelle, longtemps discréditée, ont été juridiquement réhabilitées par le plus grand publicistemoderne(Bruntschli: Théorie générale de VÉlai), se convertissant en fait acquis et en principe rationnel et scientifique d'un nouveau droit public. Sous celle forme populaire et à la portée de tous, la nouvelle doctrine devait se répandre dans les colonies sudaméricaines.
Ce qu'il y a de plus grand et de plus important dans la révolution nord-américaine, ce n'est pas l'indépendance nationale qui la suivit, mais l'éman- «•ipation politique, intellectuelle et morale au nom
des droits humains, et la formule constitutionnelle, ou plutôt constitutive, qui les synthétise. Comme l'observe un historien allemand (Gervinus). « le charme de cette constitution tient en sa grande libéralité, en son caractère simple, rationnel et naturel, en sa conséquence logique, en sa fidélité aux principes, enfin, car elle pouvait être appliquée à tous les peuples en désaccord avec le régime impérant ; en ce qu'elle établissait un droit égal pour tous, non comme droitpositif et acquis, mais comme droit inné, naturel, et indépendant de la loi ; en ce qu'elle manifestait certain esprit de liberté et d'humanité, qui faisait abstraction de toute condition spéciale et devait servir de principe général à toute une législation particulière, déterminant d'avance son caractère et son esprit qui devait « être une loi pour le législateur », comme Talleyrand le faisaitdire en 1790 à l'Assemblée nationale de France. Ces deux qualités d'idéalisme et d'universalisme, cette conscience de la pensée politique sont ce qui a opéré la transformation complète dans l'état politique et dans la culture intellectuelle et morale du monde, en émancipant politiquement les peuples. » Dès lors, le constitutionnalisme anglais cessa d'être un modèle, et la constitution anglaise, d'être un idéal pourles Anglais eux-mêmes, qui ont dû reconnaître leurs descendants et disciples politiques pour leurs maîtres dans le présent et l'avenir.
L'esprit de la libre Angleterre devança en son temps le jugement de la postérité, en donnant raison à l'Amérique insurgée dans ses controverses constitutionnelles. Ses grands hommes d'Etat et ses penseurs les plus distingués, en commençant par Chattam à ses débuts, et Burke à leur tête, sympa-
thisèrent avec la résistance des colonies et même firent des vœux pour son triomphe, en déclarant que « les principes ne pouvaient être monopolisés ». Et l'un des historiens les plus profonds de la civilisation anglaise, qui fait passer la fatalité des lois physiques dans le destin des nations, avant les influences morales, en s'élevant au-dessus de tout esprit d'étroit nationalisme, a déclaré: « La guerre contre l'Amérique fut une grande crisedans l'histoire d'Angleterre, et la défaite des colons eût gravement compromis nos libertés. Les Américains furent nos sauveurs ; les Américains, qui, pleins d'héroïsme, affrontèrent les armées du roi, les battirent partout et, se séparant enfin de la mère-patrie, se lancèrent dans cette merveilleuse carrière qui enseigne ce que peut réaliser un peuple libre livré à ses propres moyens. » Son action sur la Révolution française, combinée avec la théorie philosophique des publicistes, fut encore mieux marquée.
C'est ainsi que l'Amérique réagit salutairement pour la seconde fois sur l'Europe, la tirant d'embarras en ses deux grands conflits. A la troisième fois, le grand rôle est joué par l'Amérique du Sud, comme nous l'avons déjà dit et comme nous allons le démontrer.